• CaMP CHaRLie...


       …La seule chose qui me rend le sourire, c’est lorsque je longe cette barrière aux planches disjointes. Je sais que là derrière je trouverai affection et sécurité. Je me méfie toujours un peu lorsque je pousse le moellon brisé qui cale la porte en bois. Il manquerait plus que la milice municipale me repère. La construction de l’immeuble de bureau qui nous sert d’abri s’est arrêtée nette le jour où le directeur de travaux s’est barré avec la caisse. Les entrées ont été cloisonnées et les fenêtres scellées par des grilles. Les imbéciles qui ont murés le bâtiment ont oublié de couper l’eau qui servait pour les travaux alors cela nous est bien utile. En été, les plus courageux se douchent à l’aide d’un tuyau d’arrosage qu’André a chouravé dans un autre chantier. La plupart des outils sont restés dans la place si bien que ceux-ci nous ont servi à percer une trouée qui donne dans le sous-sol isolé à la laine de verre. Autant dire un palace pour nous. Le problème c’est qu’il n’y a aucune aération, juste un vasistas qui s’ouvre sur un vide sanitaire, ce qui fait qu’en hiver, dans la journée, à cause des odeurs de moisi, nous restons en extérieur autour d’un feu de camp alimenté grâce aux innombrables palettes abandonnées çà et là sur le terrain. Peu importe le nombre que nous sommes, de l’aube au crépuscule nous nous abritons sous une épaisse bâche de chantier trouée qui nous protège à peine des intempéries et nous lâchons prise en attendant des jours meilleurs. Je crois pouvoir dire au nom de chacun que ce sont nos meilleurs jours depuis longtemps.
    Ces palettes, en plus de bois de chauffage nous servent d’étagères, de sièges, de sommiers et de cloisons pour soutenir la toile percée qui protège ce qui nous sert à la fois de véranda, de cuisine et de salon. Notre vie de nomade est devenue luxueuse le jour où l’on nous a ramené une gazinière toute cabossée. Il a fallu attendre pour la bouteille de gaz, mais ensuite c’était festin chaque jour. Des patates ou des pâtes cuites dans une casserole chinée aux puces du quartier. Tout comme le moule à gâteau et la bouilloire. Enfin pour eux, parce que moi je ne mange pas beaucoup et j’ai tendance à lever un peu trop le coude ces temps-ci. Je me suis faite repérée par un vigile dans une supérette en chouravant une poignée de couverts que j’ai dissimulé dans la grande poche intérieure de ma parka. Ils sont certes dépareillés, mais ce sont des couverts. J’aurais pu les payer. Mais ce n’est pas la politique de la maison. Le fric c’est pour la bouffe. Pour que chacun ait son ‘‘assiette’’ et son ‘‘gobelet’’ nous avons ingurgité des plats tous prêts immondes genre choucroute et paëlla. Nous avons aussi frisé la crise de foie avec les douze verres qu’il nous fallait! C’était soit nutella, soit moutarde, alors pas le choix. Vaisselle jetable? Argent gaspillé!
    La nuit bien avancée, nous nous serrons à l’intérieur pour nous tenir chaud sur des matelas à la propreté douteuse et sous de vielles couvertures et sacs de couchage vite crades puisque nous y dormons tout habillé, pompes y comprises. D’ailleurs, j’exige que nous les emmenions au moins une fois par mois à la laverie. C’est fou ce que l’on découvre aux encombrants et nous ne sommes pas regardants. Sur le côté de l’immeuble, les gars ont creusé une espèce de fosse qu’ils ont recouverte de planches, puis ils y ont installé un trône ébréché récupéré dans la rue. Il n’y a pas de chasse d’eau juste une bouteille en plastique que nous oublions régulièrement de remplir donc le lieu est à éviter les jours de grande chaleur…
    Tout n’est pas rose c’est certain. Les coups de gueule, l’hygiène déplorable, la promiscuité, les ronflements, les pets, les repas frugaux, la beuh, le gros rouge en cubi plastique et le blues donnent au squat une parfaite représentation de l’enfer de Dante, y compris les sept péchés capitaux. Cinq seulement. Parce que pour l’orgueil il y a longtemps que tous autant que nous sommes l’avons mis dans notre poche avec un mouchoir en papier par-dessus. Quant à l’avarice, elle en est réduite à un concept ici. Partage est le maître mot de la communauté et nous avons tellement peu que les sachets de sucre oubliés sur les tables des terrasses des cafés sont un trésor inestimable. Tout comme les fruits et légumes abimés du marché. L’épicier arabe du quartier a fait de nous son sacerdoce en nous refilant tous ses invendus. Cette vie en groupe aide mes congénères à gérer une colère à fleur de peau, une colère légitime contre ceux qui les ont poussés à la rue. Moi je me terre parmi eux. L’envie, la gourmandise, la paresse et la luxure me direz-vous? Je vous laisse imaginer les dégâts que peut provoquer l’ennui. Il stimule les mauvais penchants.
    Je dois bien être la seule SDF à posséder une carte bancaire. La peur de tomber sur les fous qui veulent me faire ma fête à cause de leur pote que j’ai envoyé en prison, me pousse à vivre ainsi. Le comble c’est que j’ai une place dans un foyer, mais que je ne m’y sens pas en sécurité. Ce que d’aucuns nomment famille est pour moi une utopie. Ils m’ignorent depuis mon enfance mais ont l’élégance de pourvoir généreusement à mes dépenses. Je n’utilise ce pactole que dans des cas extrêmes. Je ne veux rien leur devoir. Je suis bien la seule à vivre dans la rue par convenance. Aussi cette horde maudite est devenue ma famille. Ils me protègent et me donne du courage, je leur témoigne du respect… 

    « Se MeTTre au VeRT( III )...La TaNièRe DeS GueuX… »

    Tags Tags : , , , , , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :