• CHeMiN De LiBeRTé ( II )...


    ReTouR DiFFiCiLe


    ...Après de longs mois d'errance en Amérique du Sud, Mylhenn avait pris le chemin du retour.

    Être dépaysée en parcourant de nombreuses contrées isolées lui apporta un semblant d'oubli. L'oubli non, mais un moment de répit. Au cours du voyage, elle avait empli son esprit de tonnes de souvenirs. Entre expériences inoubliables et rencontres extraordinaires, elle n'aurait qu'à piocher dans son entrepôt mémoire pour repartir au cœur des bons moments.
    Immobile sous le panneau Gate 28 de l'aéroport, son sac à ses pieds, Mylhenn observa une dernière fois la fourmilière des voyageurs le regard bien à l'abri derrière les énormes lunettes noires qui lui mangeaient le visage. Elle se rendit au service pour signaler son retour, puis elle se fondit dans la masse des anonymes.
    Le quotidien reprenait ses droits, les coups en moins.
    On lui trouva rapidement une place dans un foyer. Habituée à sa toute nouvelle liberté de mouvements, elle devrait faire chambre commune avec une autre rescapée. Lorsque Sonia entra dans la pièce, Mylhenn la salua d'un signe de tête. Elle ne voyait aucun intérêt à se lier avec une personne qui comme elle ne faisait que passer. Les jours devinrent des semaines, les semaines un mois puis deux.
    Sonia reprenait emprise sur son destin. Mylhenn s'enfonçait dans une mélancolie morbide qui lui interdisait de s'intégrer à une société qui l'avait abandonnée aux griffes d'un monstre à l'aurore de ses vingt ans. La détresse rongeait son corps et son esprit. Elle s'isola chaque jour un peu plus. Seule Sonia parvenait à la faire rire, vivre et tenir sur ses jambes. Au foyer Mylhenn préféra la chaleur relative d'un squat de quartier. Elle se constitua une famille au sein de la petite communauté. Un nuage de sérénité l'enveloppait lorsqu'elle se trouvait parmi eux. Fortunée et son exceptionnel thé à la menthe, Grégoire et ses mousses assommoirs, Myriam et sa beuze, et tous les autres devinrent son clan.
    Fortunée leur confectionnait parfois des gâteaux au miel ou de bons petits plats de son pays natal, l'île Maurice, sur une vieille cuisinière que Lamine avait récupéré aux encombrants. Le même Lamine qui, le soir venu allait en compagnie de Grégoire, forcer à l'aide d'une énorme pince coupante les cages à bouteilles de gaz de l'hyper. Réapprovisionnement facile. Pas toujours, il arrivait que la bleusaille vienne y faire des rondes. Mylhenn se sentait revivre en leur compagnie. Sonia l'avait accompagné plusieurs fois, mais elle avait d'autres idées en tête pour son avenir qu'être à la rue. Elle ne jugeait pas Mylhenn et le week-end celle-ci ne dédaignait pas faire les quatre cents coups avec elle.
    Mylhenn avait parfois un besoin viscéral de s'abrutir de musique et d'alcool. Pour cela elle se rendait au FAHRENHEIT, un bar lounge dont l'annexe faisait office de night-club. L'on y accédait par un tunnel étroit. Les entrées y étaient très calculées. Jolies filles à papa, bad boys, riches de préférences et quelques anonymes ayant réussis à soudoyer le cerbère de la porte. Mylhenn faisait partie de ceux-ci. Kalhil lui accordait toujours le coup de tampon fluorescent dans la paume depuis qu'elle avait été très compréhensive avec lui. Il est un des rares avec qui elle avait négocié ses charmes pour le plaisir de prendre un bain.
    Ce soir-là, la salle était bondée. Normal pour un samedi soir.
    Désinhibée, après quatre ou cinq vodkas, elle pouvait enfin se lâcher sur le dance floor. Mylhenn attirait les regards autant par sa vitalité que par sa tenue vestimentaire. Elle mettait la même énergie dans sa gestuelle que dans son obstination à refuser tout cavalier. Il était impossible de ne pas remarquer sa silhouette gainée de noir qui virevoltait aux rythmes endiablés des tubes à la mode. Tantôt lascive les bras levés au firmament, tantôt se trémoussant sans retenue. Les premières heures de la nuit lui étaient devenues insupportables depuis sa terrible mésaventure, elle s'oubliait dans le fracas des décibels.
    L'homme la couvait des yeux depuis un bon moment déjà lorsqu'il se décida enfin à l'aborder. Il parvint à l'approcher au moment où le DJ, prenant sa pause, casa le premier slow de la soirée. Rituel immuable de l'établissement pendant lequel Mylhenn en profitait pour refaire le plein de vodka au bar. Ashlimd attrapa la jeune femme par la taille et s'empara de son poignet avec douceur. Surprise, elle allait frapper celui qui osait lui imposer sa présence. Quelque chose, dans le regard de cet homme l'en dissuada. S'ensuivit un ballet torride où soudés l'un à l'autre, Ashlimd et Mylhenn oublièrent tout ce qui n'était pas eux. Le reste de la nuit se passa de rocks fougueux en chorégraphies savantes. Et elle apprécia que la conversation de ce garçon ne tourne pas autour de ses exploits sexuels. À l'heure de la fermeture, Ashlimd ne pouvait se résoudre à quitter sa cavalière. D'autant que celle-ci avait de plus en plus de mal à se maintenir sur ses jambes. Difficile pour lui de ne pas remarquer les nombreuses consommations qu'elle avait ingurgité au cours de la nuit. Lorsqu'il lui proposa de la raccompagner, elle ne se fit pas prier. Ashlimd lui plaisait beaucoup. Il était poli, cultivé, drôle, beau garçon qui plus est. Il lui sembla même que sa voix, virile et suave à l'oreille, assoupissait ses maux. Sans doute l'alcool qui brouille mon jugement pensa-t-elle en souriant bêtement. Et puis celui-ci où un autre, elle ne pouvait plus marcher alors tant pis s'il se faisait payer le trajet. Mylhenn s'installa sans appréhension sur le siège passager du véhicule de luxe de son compagnon d'un soir. Dans l'état où elle se trouvait, elle se moquait bien de savoir si cet homme était un tueur en série ou un fervent pratiquant de séances SM. Il allait la déposer où d'ailleurs? Au foyer? Au squat? À vrai dire, Mylhenn n'avait qu'une envie, se rendre dans un bar de nuit, finir de se saouler à mort pour oublier qu'au matin, un jour nouveau se lèverait. Sa perception des choses était grandement affectée par l'alcool qu'elle avait absorbé puisqu'elle ne s'était pas rendue compte qu'il faisait déjà jour.
    Les mains sur le volant, Ashlimd lui demanda où il devait la déposer. Mylhenn pouffa de façon grotesque puis elle se pencha sur lui afin de l'embrasser sur la joue.
    - Où tu veux beau gosse, je m'en fou! Elle se laissa aller contre le cuir du dossier en poussant un long soupir de satisfaction, puis elle ferma les yeux, se laissant glisser dans un sommeil réconfortant. Ses mauvais rêves viendraient l'en tirer bien assez tôt. Ashlimd sut ce qu'il lui restait à faire.
    Ni le ronronnement du moteur, ni le rehausseur de sécurité à l'entrée du garage ne la réveillèrent. Lorsqu'il se gara, Mylhenn dormait à poings fermés. Il dut se résoudre à la porter jusqu'à l'ascenseur de service, puis traversa le palier pour accéder à la porte de son appartement. Il déposa la jeune femme sur le lit dans la chambre d'amis, lui ôta ses chaussures et la recouvrit d'un plaid en laine.
    Il actionna le store électrique afin que la lumière ne perturbe pas son sommeil, le soleil était déjà haut. Il venait à peine de s'endormir lorsqu'il entendit les cris de la jeune femme. Mylhenn poussait des hurlements déchirants entrecoupés de sanglots convulsifs. Cela lui fit craindre le pire. Il se précipita dans la chambre où il découvrit Mylhenn en panique, recroquevillée contre le mur, tremblant de tous ses membres. Il approcha lentement pour ne pas l'effrayer plus qu'elle ne l'était déjà. De grosses larmes roulaient sur les joues de la jeune femme tandis qu'elle psalmodiait des mots sans suite. Peu à peu elle se laissa envouter par la voix d'Ashlimd et elle se calma. Elle était parcourue de frissons et grelottait sans pouvoir se contrôler. Il la souleva avec précaution et la déposa sur le lit. Il l'emmitoufla d'une épaisse couverture puis s'allongea tout contre elle afin de la protéger de ce cauchemar qu'elle ne parvenait pas à effacer, même éveillée. Ses larmes semblaient ne jamais vouloir se tarir. Alors il se mit à la bercer d'un conte ou il était question du vent, d'un oiseau et d'un homme sage qui les apprivoisait. Elle n'en comprenait pas les paroles, puisqu'il s'exprimait en une langue qui lui était inconnue. Les intonations savoureuses de la langue natale d'Ashlimd l'apaisèrent et elle parvint à se rendormir. Ashlimd fit l'impasse sur son propre sommeil. Il prit une douche et une fois vêtu il décida de préparer un copieux petit déjeuner pour son invité et lui-même. Le poids plume qu'il avait soulevé quelques heures auparavant avait besoin d'avaler quelque chose de solide. La petite épicerie de quartier était ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, alors il décida d'aller y chercher des agrumes pour concocter un cocktail à sa façon.
    À son retour, une demi-heure plus tard, Mylhenn s'était volatilisée...

     

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