• DeNTeLLeS FRiPoNNeS...

       ...Sans regrets, je viens de jeter bon nombre d’écrits qui me renvoyaient à une période de mon existence que je préférerai oublier. Celle où j’utilisais un vocabulaire populacier, voire féroce, parfois immonde et ordurier. Tous étaient liés à un affectif dont je sais m’être libérée depuis très longtemps. Durant ma reconstruction je me suis refusée à leur accorder mon attention, ils m'auraient renvoyé à la personne désemparée que j'étais alors. Quant à les corriger d’un langage châtié cela m’était impensable, la trivialité s'y ressent dans chaque ligne et je ne peux plus m'en accommoder. À présent, je suis de taille à améliorer ceux que j'ai conservés. Certains d'entre eux auront place, parmi quelques inédits, dans l'édition Dark Romance à paraître. Toutefois, je précise pudiquement que mes narrations teintées d'érotisme présentées ci-dessous sont réservés à un public averti. Jour après jour j’ai acquis le spontané que me vante si souvent ma coach en écriture. Je ne propose ici que quelques corrections sommaires mais encourageantes. Chantal m'a souvent répété que j'ai suffisamment de lettres à ma disposition pour parvenir à m'exprimer avec virtuosité. Et, forte de ses conseils, je peins avec des mots les tableaux que m'offre mon imagination.Trois éditions sont à venir : Dentelles FriponnesLitchy et Itinéraire d'une reviviscenceBref, je m’encense, je m’encense, mais lire est encore le mieux pour en juger… 

     

     

       

  •     ...Alicia est un feu follet de vingt-sept ans, espiègle et mutine, qui suscite les regards par sa vivacité. Sa silhouette agréable lui donne l’allure d’une adolescente. Ses yeux aux iris pailletés, qu’elle dissimule souvent sous une paire de lunettes noires, luisent de lueurs prometteuses. Ses lèvres, au travers desquelles s’échappe une voix légèrement grave, attirent l’œil par le rouge naturel de leur carnation et leur contour gracieux. Il lui arrive de râler contre sa poitrine qu’elle trouve trop modeste lorsqu’elle désire s’offrir une robe au décolleté plongeant. Pourtant aucun de ses amants d’occasion ni son petit ami du moment ne s’en sont jamais plains. Elle croit à leur histoire et pour cela elle n’hésite pas à faire avec idéal et réalité. Elle est consciente que son Dorian est égoïste comme bon nombre d’hommes et que souvent il dépasse les bornes. Alors, elle l’oublie pour une nuit ou un week-end avec un autre qui l’oubliera à son tour au petit matin. Elle n’a que l’embarras du choix, et elle se joue des regards courroucés de ses congénères lorsqu’elle ose se servir dans leur sérail de toy-boys. Ces batifolages ne l’embarrassent en rien, surtout envers son ti namour comme elle le surnomme, car elle sait que parmi d’autres Dorian apprécie beaucoup Agathe la fille du boulanger, Beaucoup trop. Parfois elle se trouve dans un tel état d’abattement quelle voit son existence se poursuivre sans qu’elle n’y puisse rien améliorer. Elle aimerait tant rencontrer l’amour avec un grand A. L’homme auprès duquel elle pourrai s’endormir en sachant que le jour suivant, la passion qu’ils éprouvent serait pour elle comme pour lui, grandissante.
    Ce soir-là, légèrement déprimée, Alicia décide de sortir pour s’offrir un petit break. Dorian a abusé et elle lui en veut. Elle est même exaspérée car ti namour a organisé une soirée jeux vidéo entre copains et il l’en a averti qu’après le départ du livreur de pizzas. Cette veillée va se terminer comme les autres, à savoir que Dorian et ses potes vont ingurgiter leurs pizzas en tachant le tapis du salon et en ruinant la vitre du plateau de la table basse. Ensuite, cela déterminera qui est le plus stupide, ils s’enivreront à la bière brune, ne s’arrêtant que lorsqu’ils ne sauront plus qui ils sont. Et encore. La console est surtout un prétexte pour se mettre en ribote et se confier les derniers potins du moment entre célibataires. Sans parler des toilettes qu’elle devra récurer à leur départ car dès la sixième canette son Dorian ne sait plus viser et la lunette des vécés devient vraiment dégoûtante. Comme la plupart des mâles, ce doit être inscrit dans leurs gènes, il ne sait pas la relever. Alors elle s’imagine sans peine ce que cela va donner avec cinq zigotos alcoolisés. Mattieu sera présent et à leur dernière beurrée, il avait souillé de ses vomissures le lavabo de la salle de bains. Elle en avait piqué une crise. Comme à chaque fois, Dorian émergera de son semi coma vers la fin de la journée du lendemain. Alors cette fois-ci, Alicia hésite à jeter quelques vêtements et un nécessaire de toilette dans un sac de voyage pour aller s’installer à l’hôtel Burlis en centre-ville. Là au moins elle n’aura pas à supporter les clameurs des six compères, ni leurs cochonneries et encore moins le regard dérangeant de Gautier qui a apparemment des vues sur elle. Son benêt de Dorian n’a rien remarqué bien sûr.
    Pour l’instant, elle a décidé d’aller flâner en ville et elle reviendra plus tard. La fraîcheur des allées du parc qui borde la rue commerçante est tentante et il fait un temps superbe, alors pourquoi pas? Elle passe une robe d’été, un gilet fin et des derby fleuris. Une légère retouche à son maquillage et elle prête à sortir. Elle attrape ses clés et son sac à bandoulière, puis elle rejoint Dorian.
    Jamie et Phil viennent d’arriver. Ça promet, il n’est que dix-sept heures quarante-cinq.
    - Tu sors ce soir? Mais tu ne me l’avais pas dit? Ti namour à l’air vraiment surpris et son regard est un brin affolé. Qui va réchauffer les pizzas et leur servir les bières fraîches? Impassible, Alicia sourit intérieurement.
    - Je vais vous laisser entre mecs si tu le veux bien! Amusée par sa mine déconfite, elle dépose un baiser sur la joue de son compagnon et la voilà partie. Elle croise Olivier et Gautier en bas de l’immeuble. Décidemment ils ont tous l’air pressé de se mettre misère pense-t-elle légèrement préoccupée. Elle se demande lequel elle va retrouver sur le canapé en rentrant et elle parie sur Mattieu sans hésiter. Gautier prend un air déçu lorsqu’il comprend qu’elle ne sera pas là. Elle dirait même qu’il en est franchement mécontent. Alicia s’en félicite, si seulement la morosité de Gautier plombait leur soirée, ils partiraient peut-être plus tôt. Rien n’est moins sûr. Enfermé depuis deux jours dans une salle de conférence inconfortable pour des négociations qui n’aboutissent à rien, Gabriel vient de décider qu’il passerait la soirée à visiter la ville. Pour le peu qu’il en avait aperçu à son arrivée il s’était dit que cela devait valoir la peine d’en arpenter les rues. De flâner tout simplement. Cette mission le rend dingue et il quitte les locaux de la succursale de bonne heure. Sa chemise Cerutti en popeline le protège de la chaleur étouffante de ce début de soirée. Il tient négligemment sa veste sur son épaule, savourant l’ambiance estivale des lieux. Tout naturellement ses pas le conduisent près du lac, à la recherche d’un peu de fraîcheur. Ses lunettes de soleil Aviator lui permettent de contempler sans plisser des yeux les éclairs scintillants des derniers rayons du soleil sur les eaux enfin calmes du lac. Les hors-bords, les pédalos électriques et les jet-skis ont réintégré leurs hangars, les vacanciers se dirigeant à cette heure-ci vers les nombreux restaurants situés en bord de rivage.
    Un groupe de gracieuses jeunes femmes parées de leurs somptueuses robes d’été attirent brièvement son regard. Il détourne très vite ses yeux de ce défilé improvisé car il ne connaît que trop bien la mentalité de certaines de ces jolies filles. Il a déjà donné dans le genre avec Sarah. Elle était magnifique et séduit par son regard de biche et un corps à la plastique parfaite, il s’était laissé tenter par un intermède extra conjugal. En quelques semaines, Sarah avait fait de sa vie un enfer. Elle le menaça de révéler leur liaison à son épouse, elle déroba l’une de ses cartes bancaires avec laquelle elle mena grand train et comprenant que la relation touchait à sa fin, elle feignit d’être enceinte. Un gros chèque à cinq chiffres la fit définitivement disparaître de son horizon. Méfiez-vous elles chassent en meute lui rappelait souvent Benoît son secrétaire. Benoît est très avenant, mais avec les hommes. Il n’a pas la haine de la femme, mais il reste vigilant. Âgé d’une dizaine d’années de plus que Gabriel, Benoît a pris celui-ci sous son aile depuis ses premiers pas dans la société. Benoît est secrètement amoureux de monsieur Baumesteir et il est conscient qu’il n’y aura jamais réciprocité. Pourtant il le protège prêt à défigurer de ses ongles manucurés quiconque s’en prendrait à lui. Gabriel est un homme fort séduisant et de surcroît fortuné. Assez prospère pour que son épouse papillonne d’une boutique de luxe à une autre. Par ennui Célia occupe une partie de ses journées chez le coiffeur ou en institut de beauté et le seul sport qu’elle pratique est la course aux commérages en compagnies de ses amies toutes aussi désœuvrées qu’elle. Il a osé parler bébé et depuis ce jour-là elle ne fait plus aucun effort pour se rapprocher de son mari si bien qu’ils demeurent ensembles sans vraiment l’être. Malgré l’indifférence croissante de Célia, Gabriel se refuse à admettre l’échec de son mariage espérant sans vraiment le croire que cela s’arrangera un jour. En attendant il accepte toutes les missions qui le conduisent loin de chez lui.
    La faim se faisant ressentir, monsieur Baumesteir choisit de retourner sur ses pas. Au détour d’une rue, il repère un charmant petit restaurant dont la terrasse donne sur les abords du parc. Il y ferait certainement frais. C’est alors qu’il la remarqua. Elle lui parut si jeune, à peine sortie de l’adolescence, et pourtant il ne put en détacher son regard. De grosses lunettes noires lui mangeaient le visage. Vêtue avec goût, une silhouette de liane, elle était adossée à l’arbre bi centenaire qui occupe le centre de la place Vivien. Elle semblait indécise.
    Malgré la grande balade qu’elle vient de faire, Alicia ne parvient toujours pas à se détendre. Elle est de plus en plus agacée par le comportement de son compagnon et il lui est impossible de se résoudre à rentrer. Soudain elle s’élance droit devant elle en direction du parc. Une pointe de jalousie aiguillonne son cœur. En début d’allée, elle vient d’apercevoir deux amoureux qui se pelotonnent tendrement l’un contre l’autre. Se jouant du regard réprobateur des passants, ils s’embrassent langoureusement. Furieuse contre sa sensiblerie la jeune femme accélère le pas. Sans réfléchir, Gabriel se met à la suivre. En quelques minutes elle parcoure le labyrinthe de sentiers qui aboutit au bord du lac, là où la végétation a repris ses droits. Alicia n’a pas remarqué la présence de Gabriel. Envoûtée par le panorama unique qui s’offre à ses yeux éblouis, elle s’apaise peu à peu. Son regard s’accroche au chatoiement de l’onde qui se disperse en petites rides de courant et sans s’en rendre compte, hypnotisée par le frémissement léger de l’eau elle se rapproche dangereusement du bord.
    Soudain elle perçoit la présence de Gabriel et effrayée elle se retourne d’un bond.
    Déséquilibrée elle choit à genoux sur la butte herbeuse, le sol se dérobant sous son poids. Incapable de trouver son équilibre, elle glisse inexorablement vers les vaguelettes qui lèchent le rivage.
    Elle tente de s’accrocher aux branchages d’un jeune saule, mais les fines ramilles cèdent sous son poids. Commençant à s’affoler, elle essaie de planter ses pieds dans la terre humide du talus, mais le terrain s’effrite sous la pression et cela ne fait que la précipiter encore plus rapidement dans l’eau fraîche du lac.
    Soudain elle se sent tirer par un bras avec fermeté et elle atterrit rudement sur le terre-plein. Son épaule est douloureuse à cause de la vigoureuse traction, mais au moins elle a évité de passer pour une bouffonne en faisant un plongeon toute habillée dans le lac. Toujours ébranlée par sa mésaventure, Alicia essaie de retrouver un peu de sa dignité. Ses cheveux en bataille et ses vêtements en désordre ne l’y aident pas. Et pour couronner le tout, elle est couverte de terre et ses chaussures sont définitivement ruinées.
    - Ça va aller mademoiselle? Je pense être la cause de votre chute et je m’en excuse! J’en suis vraiment désolé! L’homme s’exprime avec aisance et le timbre chaud de sa voix fini de rassurer Alicia. Encore secouée elle relève enfin la tête et la première chose qu’elle remarque c’est le regard inquiet qu’il pose sur elle. Ses yeux sombres la scrutent avec intensité, elle se sent confuse.
    - Si je vais bien c’est grâce à vous! Je vous remercie monsieur! Souffle-t-elle encore secouée. Un large sourire éclaire à présent le visage de son interlocuteur.
    - Je ressens le besoin de me faire pardonner! Par ma faute vous avez gâché votre tenue! Dit-il en la détaillant de la tête aux pieds. Alicia devient aussitôt rouge pivoine. Elle sait qu’elle n’est pas à son avantage et le lui avoir fait remarquer l’ébranle encore plus qu’elle ne veut se l’admettre.
    - Je dois aller me changer, je vous remercie de m’avoir porté secours monsieur! La mine penaude elle s’éloigne rapidement. Elle espère juste qu’il n’a pas vu les larmes qui jaillissent de ses paupières.
    Non seulement elle s’est rendue ridicule, mais elle va devoir rentrer rapidement afin de se changer. C’est ce qui lui est insupportable. Regagner l’appartement où son homme et ses potes se mettent misère.
    - Attendez mademoiselle! Je me refuse à vous laisser partir ainsi! Entendit-elle crier dans son dos. Elle essuie discrètement ses yeux et se retourne lentement vers son sauveur. La silhouette athlétique de l’inconnu la bouleverse soudain. La démarche assurée il s’approche d’elle. Alicia le dévisage sans pouvoir détourner son regard lorsqu’il est près d’elle. Son maintien est élégant et une force tranquille émane de lui. Elle le trouve charismatique avec le visage mangé par une barbe de deux jours, son abondante chevelure soignée, son regard perçant et sa bouche sensuelle.
    - Je ne vois pas bien ce que vous pourriez faire de plus monsieur! Dit-elle d’une petite voix.
    - Surtout n’y voyez aucune équivoque, mais je vous propose ma chambre au Luxor afin de vous rendre plus présentable! Et pendant que vous ferez un brin de toilette j’irais me procurer une tenue dans la boutique de l’hôtel! L’offre est tentante, elle n’aurait pas à subir les quolibets de ti namour et de ses copains bourrés.
    Elle ignore tout de cet homme, pourtant en une fraction de seconde Alicia décide de lui offrir sa solitude.
    - Non je ne peux accepter, c’est un établissement de luxe et les vêtements de la boutique doivent valoir super cher! Par principe elle se fait un peu tirer l’oreille, mais dans le fond elle est ravie. Elle pense à la tête que fera Dorian quand il la verra rentrer vêtue d’une tenue super chic. Les lèvres de Gabriel s’étirent d’une légère grimace en songeant que cela n’aurait en rien dérangé Célia de le faire dépenser une somme astronomique pour une robe.
    - Je vous suis redevable alors ne vous souciez pas de ce que cela va coûter! Répondit-il aimablement.
    - Venez, le Luxor est à quelques pas du parc! Alicia suit son futur hôte, indifférente aux regards que lui lancent les gens qu’ils croisent. Soudain Gabriel stoppe net.
    - Oh mon dieu, je suis impardonnable, j’ai oublié de me présenter! Je me nomme Gabriel Baumeister!
    - Moi c’est Alicia, seulement Alicia si cela ne vous dérange pas! Répond-elle en inclinant la tête de façon fort courtoise. Son attirance pour elle est à ce point impérieuse qu’il est déjà prêt à faire des concessions.
    - Cela sera amplement suffisant pour moi! Les yeux pailletés s’accrochent aux yeux sombres et ils n’ont besoin d’aucun mot pour exprimer ce qu’ils ressentent à cet instant. Une décharge électrique les traverse l’un et l’autre, presque un coup de foudre. Une silhouette délicate, un visage ravissant, des yeux envoûtants et les fragrances discrètes de son parfum, tout lui plaît chez cette femme. Alicia est subjuguée par la prestance de Gabriel, il est la parfaite illustration de son idéal masculin. Grand, svelte, avenant et par-dessus tout un regard pénétrant qui la fait se sentir importante à ses yeux, elle en est bouleversée. D’aussi loin que ses pensées la portent, elle n’a pas souvenir que Dorian l’ait un jour regardé ainsi. Et pour la énième fois en quelques heures, elle se demande si sa liaison avec ti namour n’est pas définitivement vouée à l’échec.
    Gabriel sait que ce n’est pas rationnel, pourtant il ne peut se retenir de déposer un baiser aérien sur les lèvres d’Alicia. Il retient son souffle en attendant la gifle qui va sanctionner sa conduite. Mais rien ne vient. Alicia le regarde à peine surprise, un large sourire éclaire ses traits.
    - Je me demande si c’est vraiment raisonnable que j’occupe votre chambre d’hôtel ne serait-ce que pour le temps de changer d’apparence monsieur Baumeister? Prononça-t-elle malicieusement. Par ses mots il comprend qu’il n’aura pas à s’excuser.
    Une quarantaine de minutes plus tard, Alicia ressort du Luxor vêtue en princesse. En galant homme qu’il est, Gabriel a fait ôté les étiquettes indiquant le prix de la robe d’été et des chaussures assorties, mais le tissu, les finitions et l’étiquette griffée du vêtement ainsi que la qualité du cuir des sandales ne laissent aucun doute à la jeune femme. Son hôte a dû dépenser une fortune pour cette tenue.
    Renonçant à lutter contre l’attirance qui les pousse l’un vers l’autre, Gabriel et Alicia s’installent à la terrasse d’une petite auberge avec vue sur le lac. Ils s’y sont rendus main dans la main comme si tout ce qui n’était pas eux ne comptait plus. Ils ont même échangé un baiser passionné. Abasourdis, ils se demandent comment un tel lien a pu se créer entre eux aussi rapidement. La spontanéité d’Alicia enchante Gabriel et la bienveillance de celui-ci ravit la jeune femme. Partageant un énorme plateau gourmet de fruits de mer, ils font tranquillement connaissance, se livrant en toute franchise à l’autre et se découvrant des points communs. Elle lui parle comme à un ami de son enfance heureuse, de son adolescence agitée, de ses envies que sa famille a bridées, de son esprit fleur bleue et de ses désillusions sentimentales. Il lui fait don de plusieurs anecdotes sur sa jeunesse dorée et ayant confiance en elle, il lui révèle sa véritable fonction. Il évoque aussi, sans s’étendre sur le sujet, son mariage qui bat de l’aile. Alicia se doutait déjà qu’un homme comme lui ne pouvait être libre, toutefois, rien que pour la soirée, elle décide de laisser une place à l’inattendu.
    Maintenant ils déambulent le long des rues piétonnes sans but précis. Ils retardent le moment où ils vont devoir se séparer alors inévitablement leurs derniers pas les conduisent au seuil du Louxor.
    - Alicia, si j’osais, je… Non c’est ridicule, pardonnez-moi ! Murmure-t-il embarrassé. Il dépose un baiser empli de tendresse et d’exigence mêlées sur les lèvres d’Alicia puis il s’écarte d’elle à regret. Son trouble l’empêche de remarquer le regard d’Alicia. Tout en indulgence, il fait écho à la demande qu’il n’a pas osé formuler.
    - Gabriel, je désire tout autant que vous que cette soirée n’en finisse pas! Avoue-t-elle en se pressant contre lui. De caressants leurs baisers deviennent fiévreux et Alicia n’éprouve aucune appréhension en précédant Gabriel dans le couloir qui conduit à sa chambre. À peine la porte se referme-t-elle sur eux que leurs lèvres se joignent fébrilement. Convaincus d’avoir maintes et maintes fois assouvi la passion qui les dévore, leurs corps brûlants se reconnaissent alors qu’ils ne se connaissent pas encore.
    Haletants et impatients, ils se jettent de concert sur le lit. Ils ne s’attardent pas aux préliminaires, juste de voraces baisers le temps d’ôter leurs vêtements. La chaleur de leurs corps emmêlés fait le reste. Le feu de la luxure les consume et la fougue de leur foudroyant corps-à corps les conduit instantanément à la jouissance.
    À peine a-t-elle le temps d’apercevoir sa petite culotte encore pendue à son mollet qu’elle sombre dans un brouillard cotonneux. Érotique et sensuel, c’est ce petit bout de tissu qui la conduit manifestement à l’orgasme aussi sûrement qu’une caresse grivoise. Brusquement elle se sent propulsée vers un délicieux ailleurs.
    Loin de réfréner la violence de ses assauts, elle les a encouragés de mouvements de hanches brutaux qui les ont propulsés dans un abîme de sensualité. Il n’a pas souvenir d’avoir connu une telle félicité avec Célia, même au seuil de leur histoire.
    La nudité d’Alicia est une gourmandise dont il sait ne plus pouvoir se passer et sa certitude est que les courbes féminines de son corps ont été créées pour s’ajuster divinement au sien.
    Peau contre peau, il savoure la quintessence du plaisir.
    Il goute à la puissance d’étreintes voluptueuses parsemées de cajoleries polissonnes. Il n’a que quelques heures devant lui pour apprécier ce don que vient de lui faire sa bonne fortune et pour l’instant il laisse de côté la raison qui lui murmure à l’oreille que l’aube sera propice à la mélancolie. En étreignant Alicia, il réalise tout le temps qu’il a perdu en atermoiement. Célia est le passé, Alicia est la boule d’énergie pure à laquelle il s’attache de minute en minute. Un beau rêve qui s’achèvera au petit matin. Possédée sans se laisser dominer, toute en générosité Alicia est prodigue de tendresse amoureuse. Gourmande d’affection langoureuse.
    Ils se laisse porter par la puissance de leur attirance et la nuit leur devient un festival de jouissances. Alicia a reconnu en Gabriel l’amant délicieusement attentionné qu’elle attendait depuis très longtemps. Leurs corps en totale communion découvrent le Kâmasûtra rose dont seuls les initiés connaissent les secrets. Elle s’offre à lui sans pudeur. Il obtient d’elle ce qu’elle ignorait savoir détenir et donne plus encore. Jouissant sans honte de ses multiples possessions, elle est enfin repue de caresses et d’amour. Ti Namour est tellement loin de ses pensées qu’elle n’éprouve aucun sentiment de culpabilité à s’unir voluptueusement à un autre.
    Le petit matin se lève à peine. Enlacés l’un contre l’autre, ils ne parviennent pas à relâcher leur étreinte. C’est comme si les salves sirupeuses de leur ébats passionnés les avaient soudés l’un à l’autre. Elle, plongée dans une totale béatitude, lui songeur ayant peine à croire que la providence vient de placer son âme sœur à portée de cœur. Une ultime fois avant l’adieu, la bouche noyée et le ventre bouillonnant Alicia s’abandonne à l’intense sensation qui l’anéantie. Elle adore le petit jeu qui consiste à conduire son partenaire jusqu’à l’égarement. Puis, fouillée au plus profond de ses chairs intimes, elle encourage celui-ci d’une voix rauque. Leurs sens bouillonnants les entrainent dans un tourbillon de plaisir, les laissant tous deux pantelants. Quand vient le moment de se séparer, l’un et l’autre savent qu’ils ne se reverront plus. Le regard de Gabriel exprime un réel désespoir, mais il est bien clair pour tous deux que cela doit se terminer ainsi. Célia et Dorian, pourtant d’indifférence pétris, sont l’abîme qui leur ôte tout espoir de se rejoindre.
    D’un sourire crispé, Alicia ne laisse rien paraître de sa détresse, mais un réel abattement et de douloureux regrets l’accablent. Ils se quittent rapidement.
    À peine le pas de la porte passé, Alicia découvre Dorian endormi en travers du canapé, ronflant comme un sonneur de cathédrale. Aucune trace de ses acolytes. Elle comprend que son crétin de ti namour ne s’est pas inquiété de sa longue absence, il ne s’en est même pas rendu compte. L’appartement ressemble à une porcherie. Dégoûtée et furieuse elle ne nettoiera pas leurs cochonneries cette fois-ci. Elle attend patiemment sur le balcon qu’il se réveille, mais en milieu d’après-midi il dort encore profondément.
    L’esprit en déroute, mais sans aucun remord Alicia jette pêle-mêle quelques affaires de toilette et des vêtements dans un sac fourretout puis elle va rejoindre Gabriel à son hôtel. Elle espère de toute son âme qu’il n’est pas parti aussitôt sa dernière conférence donnée. De peur de s’entendre dire que monsieur Baumeister a déjà réglé sa note, elle n’ose pas en demander confirmation au desk.
    Assise près de la sortie, le regard perdu dans le vague, elle attend.
    À peine ses yeux se sont-ils posés sur la jeune femme que commence à disparaître cet énorme poids qui pèse sur ses épaules depuis le matin. Gabriel l’enlace comme s’il désirait la voir se fondre en lui.
    Lorsqu’elle se réveille il a disparu. Leur nuit a été intense en sensations, déraisonnable en propos, impétueuse de caresses exacerbées et tendre de promesses inaltérables. Il est parti au petit matin sans un au revoir. Elle se dit que cela est peut-être mieux après tout. Elle aurait été incapable de retenir ses larmes et n’aurait pas supporté de lire son désarroi dans les yeux de Gabriel.
    ‘‘Je serai bientôt de retour’’ Alicia découvre le billet coincé dans l’une des fixations du miroir de la salle de bains. Par ces quelques mots elle renaît et elle sait enfin ce qu’elle doit faire.
    Nonobstant le fait que le bougre ait astiqué l’appartement à fond et acheté un magnifique bouquet, Alicia jette ti namour hors de chez elle. Seul l’amour propre de Dorian en prend un coup. Cela ne le perturbe pas outre mesure car Agathe la fille du boulanger rêve depuis longtemps de l’accueillir. Alicia patiente, un mois puis deux se passent sans nouvelles de l’homme de sa vie. Plus que jamais elle a confiance en Gabriel.
    Et c’est un Gabriel tout frais divorcé qui la rejoint enfin après cinq mois de silence.
    Aux dernières nouvelles ils coulent des jours heureux. Une petite Sylvia est attendu prochainement…


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  •   ...Je n'aurais jamais cru pouvoir me lancer dans la réécriture de ma première nouvelle, Monsieur le Comte, et pourtant. À chaque fois que je la relisais j'en éprouvais un tel dégoût que j'ai failli y renoncer définitivement et l'effacer. Mais quelque chose m'en empêchait. La crainte de ne jamais être à la hauteur de la tâche. Prenant mon courage à deux mains je me suis élancée à la rencontre du Comte Hermance de Messonnier-Mettivier. Pour cela j'ai étudié le texte que j'avais présenté à mon concours littéraire. L'obtention du deuxième prix qui m'a été attribué est largement justifié car à présent je me rend compte que mon travail de recherches sur le moyen-âge n'était pas abouti. "Seul l'effort permet d'avancer Mylhenn" me serine ma coach. Voici donc les prémices d'une mouture beaucoup plus convenable de Monsieur le Comte. Je suis d'accord, le terme égrillard est approprié pour qualifier ma nouvelle... 

         …Le comte Hermance de Messonier-Mettivier possède un vaste domaine sur lequel il fait régner la crainte à cause de ses nombreuses exactions. D’un tempérament sanguin et par désœuvrement, monsieur le Comte passe la plupart de son temps à la chasse, ruinant les récoltes de ses serfs et ravageant les herbes tendres des prés qui arrivent rarement à abondantes fenaisons. Querelleur et foncièrement immoral, il fréquente assidûment les deux auberges de son fief. En compagnie de ses hobereaux, il aime lutiner les verseuses et chasser la garce. Par peur des représailles aucune des jeunes femmes prises à parti par cette bande d’hommes joyeux comme on les nomme pudiquement, n’osent se plaindre. Par honte aussi, les efforcements dont elles sont victimes restent impunis. L’affirmation de la virilité des noblaillons se fait parfois dans un déchaînement de violence qui se traduit par des outrages collectifs sur les malheureuses isolées qui croisent le chemin de ces oisifs teigneux. Ils auraient pourtant tant à faire dans les domaines. Les chaumières sont vétustes faute d’entretien des roselières aux abords des étangs. Les récoltes de blé et de seigle ne sont pas assez productives pour que les toits soient restaurés à la fin de l’été. Les habitants du bourg se servent de genêts et de bruyères pour consolider le faîte des maisons, et dès les premiers crachins, une odeur de pourriture envahit les ruelles boueuses. Bâties sur un soubassement de pierres, les masures sont faites de torchis, un mélange de boue et de paille, si bien qu’elles s’effritent quand même à chaque grosse pluie. Les pauvres gens pataugent à longueur de temps dans ces miasmes qui ruinent leur santé déjà bien chancelante faute de se nourrir correctement. À l’intérieur des chaumines, le sol en terre battu n’arrange pas les choses car il maintient la fraîcheur et l’humidité. Uriel, le père de Lysandre, adroit de ses mains, a confectionné une minuscule pièce en terre contre l’un des murs et le soir venu, Foncine son épouse y entretient un foyer qui réchauffe un peu la bicoque. Il avait admiré la cheminée des cuisines du château et cela lui en avait donné l’idée. Un trou d’aération au plafond permet à la fumée de s’échapper, mais au froid d’entrer aussi. L’unique fenêtre de la maison est fermée par un volet en bois dès la tombée de la nuit, et la porte de l’écurie attenante reste ouverte afin de bénéficier de la chaleur des animaux. De l’odeur aussi. En possession de deux chèvres, d’une vache, de deux porcs et de quelques poules la famille de Lysandre fait partie des plus nantis du village. Grâce à l’installation de son mari, Foncine peut préparer la pitance dans la douceur toute relative de l’unique pièce qu’occupe la maisonnée. La nuit tombée, tous partagent un souper frugal assis sur un banc disposé près des flammes. Les écuelles en bois une fois vides sont retournées à la place de chacun, les restes de pain rangés précieusement dans la huche et, les parents et deux des plus petits rejoignent le grand lit de paille. Le rituel du soir est immuable. Lysandre et Renald l’aîné des garçons s’installent près du foyer sur un paillot d’herbes sèches. Ce n’est pas très confortable, mais cela les protège de l’humidité du sol.
    La disette de l’hiver emporte bon nombre de vilains tandis que bien à l’abri dans son château, monsieur le Comte et ses gentilhommes s’empiffrent de lard gras, de pièces de bœuf tirées du saloir et de poissons séchés. La soupe de pain moisi ou les oignons crus dont les pauvres se contentent au cours des longs hivers en poussent parfois certains à aller se servir dans les étangs et les forêts du Seigneur. Malheur à ceux qui se font prendre. Orphil, les deux mains coupées, a perdu la vie dans d’atroces souffrances car la privation l’avait amené à poser des collets dans lesquels étaient venus se jeter deux superbes lièvres. Mais il avait malencontreusement croisé les hommes d’armes du Comte alors qu’il rentrait chez lui tout fier de sa prise. Les bêtes capturées ont copieusement agrémenté la table de Monseigneur le jour suivant. Le souvenir de la bande de traîne-misère qui l’avait attaqué il y a deux hivers de cela, a rendu monsieur le Comte très prudent. Dorénavant, à la saison des gels, il se fait escorter de quelques hommes de sa garde personnelle pour divaguer sur ses terres, ainsi les velléités belliqueuses des manants sont réprimées. Cette soldatesque est composée de soudards, habitués a laissé la mort et la désolation après leur passage. Brutaux et grossiers ils écument les auberges en attendant les ordres de ce maître bienveillant qui leur abandonne bien volontiers le jouet de son désir barbare quand il en a terminé avec lui. Parfois, il lui arrive d’offrir son trophée sans y avoir touché lui-même.
    L’infortunée Hermeline avait été surprise par la horde alors qu’elle rentrait des champs où elle était allée ramasser quelques racines pour la soupe. Battue et abusée par les soldats, elle en était morte. Et cela avait été une chance pour la pauvrette car elle ne s’en serait jamais remise. Le Comte n’avait pas participé à l’horreur qui s’était déroulée sous ses yeux, mais il n’avait pas non plus levé le petit doigt pour la faire cesser quand les choses avaient dérapé. C’est tout juste s’il n’avait pas battu des mains comme un gosse au spectacle de marionnettes quand les canailles avaient déshabillé la pauvre fille qui, terrorisée hurlait telle un animal pris au piège. La découverte de son corps nubile les avait rendus enragé, et l’un après l’autre il l’avait possédé brutalement, jouissant en elle en grognant de satisfaction et y allant de commentaires salaces, ce qui amusait énormément monsieur le Comte. Leur odieux exploit comblait agréablement son ennui. Inerte, Hermeline était déjà l’ombre d’elle-même lorsqu’un grand gaillard roux lui colla son sexe monstrueux dans la bouche pour se soulager. Elle en perdit connaissance. Cela lui évita de se rendre compte de ce qui s’ensuivit. La bousculant violemment, deux escogriffes plus déchainés que les autres la firent rouler sur le ventre, ouvrirent largement ses cuisses ensanglantées et la sodomisèrent sans préliminaires. L’atroce douleur aurait pu la réveiller, mais les traitements cruels qu’ils lui avaient infligés coup sur coup pour prouver leur virilité, l’avait rapidement conduit dans les bras de la grande faucheuse. Elle mourut d’une hémorragie que nul apothicaire n’aurait pu enrayer. La mignonette était déjà morte de honte bien avant.
    Son corps fut retrouvé tout près de la grange du père Ursel. Tout d’abord les villageois crurent à l’attaque d’un loup, mais bien vite ils se rendirent compte qu’aucun animal sauvage ne met ses proies à nu avant de les dévorer. D’ailleurs aucunes traces de crocs n’apparaissaient sur le corps de la jeune femme. Les seules marques de dents qu’ils découvrirent furent celles des monstres qui avaient mordu cruellement sa poitrine. Le comble fut lorsque le prêtre du bourg refusa de l’enterrer dans le cimetière consacré. Selon lui, Hermeline était une femme déshonnête. Elle n’avait pas de mari et elle avait probablement attiré délibérément le regard de ces hommes sur elle. Elle fut donc mise en terre à la lisière de la nécropole. Cela en était trop pour les pauvres gens qui trimaient jour après jour pour un débauché qui utilisait leurs filles et leurs femmes comme une échappatoire à son ennui. La révolte gronda et une dizaine de vilains ainsi que trois hommes d’armes y laissèrent la vie. Le jardin du château fut ravagé et le fenil attenant aux écuries incendié. Ce fut lors de ces échauffourées qu’Hermance de Messonier-Mettivier prit enfin conscience de sa mauvaise conduite. De nuit, il éloigna les criminels qui avaient ôté la vie à Hermeline en les confiant aux bons soins d’une compagnie militaire. Avec un peu de chance, ceux-ci se feraient tuer au combat ainsi justice serait faite. Pendant un temps, le jeune Comte se contenta de quelques visites à la maison de fillettes installée au cœur de la cité fortifié de son cousin. Le château gaillard était une institution connue de tous les nobles des provinces environnantes. Les filles y étaient propres et accortes. Très jeunes aussi. Dorine était sa préférée. Âgée d’à peine treize ans, elle possédait un savoir-faire que les plus expérimentées de celles qui officiaient dans le bordel lui enviait et bon nombre de maris frustrés se consolaient entre ses bras et autres parties de son anatomie. Docile, la gamine ne rechignait à aucune posture aussi dégradante soit-elle. Pendant un temps elle amusa Monseigneur, puis ses mauvais penchants se rappelèrent à son esprit. L’appel de la traque fut le plus fort et son expérience passée lui avait enseigné la prudence. Alors il ne sortait plus qu’avec deux ou trois de ses hobereaux et il veillait à ce que ceux-ci restent discrets dans leurs forfaits. Les paysannes, les bergères, les servantes et les veuves encore jeunes étaient gibier de prédilection pour les veneurs. Toutefois Monseigneur veillait à ce que leurs divertissements ne tournent plus au drame. Il repérait la caille au détour d’un sentier ou d’un champ, il l’enlevait en la menaçant de mort pour qu’elle reste muette, et il la conduisait dans un coin tranquille afin de s’en amuser. Les ordres étaient stricts, les hommes n’étaient autorisés qu’à la dominer et à la posséder. Ils devaient éviter les coups et les extravagances. Il arrivait parfois que la fille ne soit pas coopérative malgré les menaces alors ils usaient d’insultes salaces, la bâillonnaient et la ligotaient puis ils lui faisaient goûter à leur virilité sans plus de façons. Ils l’abandonnaient dans un endroit désert, lui rappelant qu’ils savaient où la trouver si l’envie lui prenait de se plaindre à quiconque. Honteuses et avilies rares étaient celles qui se confiaient et si elles le faisaient, c’était uniquement à la Vernelle, mi herboriste mi sorcière. La vieille officiait en dehors du village. Venaient la consulter celles qui étaient persuadées que les répugnantes étreintes dont elles avaient été victimes avaient laissé des traces. Quelques incantations récitées à la lueur de l’aube et des plantes infusées ou des cataplasmes de bouses et de crottes de lièvres ramassées certains jours de la semaine réglaient généralement le problème. Lorsque la nature en décidait autrement, les villageois retrouvaient la mère morte en couches son nouveau-né emporté par les bêtes sauvages. Au mieux, l’enfant était abandonné sur le parvis de l’église et on le confiait à l’orphelinat des moines gris. Un enfer sur terre ou la mort était assurée au nourrisson, soit à force de mauvais traitements ou faute de soins.
    Uriel et Foncine élevaient leurs cinq enfants du mieux qu’ils pouvaient. Les trois garçons aidaient leur père au champ et Luselle la cadette des filles avait un emploi au château où elle disposait d’une paillasse pour la nuit. D’un physique ingrat, ses quatorze ans n’étaient pas un atout pour elle et ses parents avaient toutes les peines du monde à lui trouver un mari. Ils espéraient que là-bas un brave garçon ferait bientôt sa demande. De longs cheveux blonds, une silhouette agréable et toujours d’humeur égale, Lysandre, l’aînée des enfants, âgée de seize ans était le véritable joyau du foyer. Elle aidait sa mère aux divers travaux domestiques, s’occupait du maigre jardin potager et engraissait les animaux de ferme qui iraient comme souvent grossir le garde-manger du Comte.
    Chaque automne, Monsieur remerciait ses gens en les conviant à une gigantesque fête au cours de laquelle il lui arrivait de se mêler à ses hôtes. Pour festoyer, les hobereaux et leur tendre moitié s’asseyaient à la table du Comte tandis que le reste de la population se restaurait aux buffets à l’extérieur. Profitant de l’unique largesse de leur maître, ce jour-là tous dansaient et buvaient jusqu’à tard dans la soirée. Ils rentraient chez eux repus et joyeux, oubliant pour quelques heures leur difficile condition de serfs. Lysandre avait toujours réussi à se protéger des regards de Monseigneur, mais cette année les commères avaient souhaité son aide pour la mise en place et le service de la célèbre ronde des tourtes qui nourrissaient tout ce beau monde. Avant que ne débute le banquet, une centaine de ces plats cuits et servis dans une enveloppe de pâte brisée ou feuilletée trônait sur les tréteaux recouverts de nappes immaculées. Ces mets étaient connus au-delà des limites du Comté. Il y en avait pour tous les goûts et rapide de confection ils remportaient un franc succès. La garniture cuite à l'étouffée en faisait saliver plus d’un lorsque les gens de cuisine du château les retiraient de l’immense four commun du village. Grives, saucisses, jambons, gibier, volailles, porc et carottes, blettes et champignons, courges et châtaignes, pommes de terre ail et persil, toutes ces victuailles offertes à profusion attiraient gourmands et affamés. Les plus jeunes appréciaient la version sucrée. Les fourrés aux amandes et coings confits étaient tout simplement divins, tous comme ceux aux cassis et à la rhubarbe, mais les tourtes aux pommes et noix les rendaient hystériques. Le caramel qui se formait sous la croûte était ambroisie pour ces gosses qui ne connaissaient du sucre que les pistils des trèfles des champs. Le verjus était servi généreusement pour l’occasion, ainsi la fête n’en devenait que plus chaleureuse.
    Théophile était l’homme à tout faire du Comte. Il lui servait tout à la fois de garde du corps, de valet dévoué et d’homme d’arme. Il prenait soin de son maître comme si sa vie même en dépendait. Ce qui était le cas. Son regard de fouine se posa par hasard sur la gracieuse silhouette de Lysandre et les magnifiques cheveux d’or de la jeune fille achevèrent de le convaincre qu’elle était celle qui égayerai la nuit de Monseigneur. Lysandre échappa de justesse à Hermance ce soir-là. Le lendemain on la prévint que Monsieur offrait quelques pièces à qui lui apprendrait où elle demeurait. Sa famille étant très estimée, personne ne la dénonça.
    Sa chance l’abandonna le jour où elle dû se rendre au champ des Roncières pour cueillir les dernières betteraves fourragères. La récolte de foin de l’année étant maigre, son père lui demanda de ramener une brouette pleine de racines, cela lui permettrait de nourrir la vache pendant quelques jours. Malgré la frondaison dégarnie de l’automne au cœur d’une campagne retirée, Lysandre se sentait à l’abri sur le petit sentier escarpé qui conduisait à l’unique parcelle que possédait Uriel. Il pouvait cultiver ce qu’il voulait dessus car chanceux, ce petit bout de terre lui appartenait vraiment. Lysandre poussait allègrement sa charrette en chantonnant lorsqu’elle entendit la cavalcade des chevaux lancés au galop. Son instinct lui dictant sa conduite, elle lâcha la brouette et se mit à courir en zigzaguant en direction de la friche toute proche. Là elle serait à l’abri des regards. Horrifiée, elle sut que c’était après elle que les cavaliers en avaient car par-dessus son épaule elle les vit bifurquer dans sa direction. Levant haut les jambes parmi les touffes de bruyère épineuse, elle fuyait comme une bête traquée, trébuchant et chancelant à chaque creux de sillons. Elle ne sentait pas la morsure des pointes acérées qui égratignaient ses chevilles. Elle haletait de terreur car elle avait reconnu celui qui était à ses trousses. Depuis plusieurs jours, Monseigneur battait la campagne à la recherche de la jolie paysanne dont Théophile lui avait parlé le jour de la fête. Et voilà que par hasard il tombait sur elle au détour d’un champ. Avec cette silhouette gracieuse et ses cheveux blonds, ce ne pouvait être que la donzelle. Il lança sa monture à sa poursuite et une fois la jeune femme à sa portée, il l’assomma du plat de son épée puis la jeta en travers de sa selle.
    La nuque douloureuse, Lysandre reprit lentement connaissance. Ses poignets étaient ligotés et retenus à une branche basse d’un chêne. Ses pieds touchaient à peine terre. Elle reconnut immédiatement le coin désert où l’avait conduit son ravisseur. En ces lieux la forêt avait repris ses droits et bouleversée les ruines du manoir des ancêtres de Monseigneur. Bon nombre de villageois s’y rendaient au printemps car grâce à la fraîcheur ombragée des frondaisons le sol moussu se transformait en champignonnière naturelle. Malheureusement en novembre personne ne s’y risquait. Et combien même si elle appelait au secours, qui serait assez fou pour se mesurer à Monsieur et aux gentillâtres qui l’escortaient? Celui-ci était assis sur une souche devisant tranquillement avec trois hommes. Lysandre frissonna de peur car elle savait ce que ces démons lui réservaient. Ses bras endoloris lui tirèrent un gémissement qu’elle ne put retenir. Hermance tourna son visage de son côté, un sourire réjoui ornait ses lèvres, il se leva lentement. Les autres se levèrent à leur tour, mais le Comte leur fit signe de ne pas bouger. Leur visage s’assombrit, mais aucun d’eux n’osa braver le maître. Hermance s’avança vers Lysandre, la détaillant durant de longues minutes qui parurent une éternité à la jeune fille.
    - Ainsi donc la Belle au bois dormant daigne enfin se réveiller! Lâcha-t- il tout sourire.
    Le regard abject qu’il porta sur elle à cet instant donna la nausée à Lysandre qui détourna son visage pour ne plus y être confrontée. Il l’attrapa rudement par le menton et la força à le regarder. Ses yeux croisèrent ceux de son agresseur et la détermination qu’elle y lut la fit fondre en larmes.
    - Théophile n’a pas menti, tu es magnifique! Il ignora sa détresse, caressant sensuellement les boucles blondes de sa captive, laissant courir sa main sur sa joue puis revenant plonger ses doigts dans la chevelure soyeuse. Lysandre tremblait de tous ses membres.
    - Pitié Monseigneur, laissez-moi partir! S’il vous plaît! L’implora-t-elle.
    - Tu vaux largement les heures que j’ai passées à te rechercher! Ignorant sa supplique, il s’intéressa aux lacets qui fermait sa cape en laine. Il faisait déjà très froid pour un début novembre. Il joua quelques instants avec les boucles torsadées, puis il tira sur les petits cordons les dénouant l’un après l’autre. Le vêtement tomba sur la mousse humide, Lysandre frissonna de peur et de froid. Ce n’était pas la robe en tissu grossier ni les quelques guenilles en lin qu’elle portaient en dessous qui allait la soustraire bien longtemps au froid et aux attouchements lubriques du Comte et de ses acolytes. Lysandre tenta de se dérober, mais que pouvait-elle faire ainsi suspendue? Hermance éclata de rire, puis sa voix se fit dure.
    - Je te donne le choix ma caille. Soit, tu es très gentille et tu ne souffriras pas, soit tu fais des histoires et cela te sera très désagréable! Il crocheta sa nuque d’une main et posa longuement ses lèvres sur celles de Lysandre qui avait instantanément serrée les siennes.
    - Vous êtes un porc! Cria-t-elle lorsqu’il la lâcha et elle lui cracha au visage. Hermance ne réagit pas immédiatement, mais lorsqu’il l’empoigna pour la seconde fois, son baiser se fit cruel. Elle lui mordit la lèvre, il la gifla violemment en réponse. Ses pleurs redoublèrent.
    - J’en ai dressé de plus rétives que toi ma petite! Dit-il menaçant. Les hobereaux tenus à l’écart depuis trop longtemps commençaient à perdre patience.
    - Pas tant de prévenances Monseigneur, qu’on en finisse rapidement, nous sommes attendus au château! Lança l’un d’eux la voix rendue rauque par la convoitise. Les deux autres approuvèrent en grommelant des paroles indistinctes. Le Comte posa un regard étrange sur Lysandre comme si l’idée de la partager avec ses compagnons de débauche lui devenait soudain pénible.
    - Patience mes Seigneurs, j’apprivoise la colombe. Vous n’en aurez que plus de satisfaction! Finit-il par répondre. Les hommes se détendirent, la curée serait pour plus tard ils en avaient la certitude. Pour l’instant, ils patientaient agréablement devant le spectacle que leur donnait ce petit tendron en panique, criant d’effroi et d’humiliation mêlés. Le visage impassible, Hermance serra Lysandre contre lui et plongea sa figure dans la chevelure d’or de sa prisonnière. Celle-ci sanglotait à présent.
    Il dégrafa patiemment les boutons de corne qui retenaient les bretelles larges de sa robe. Les deux pans du tissu retombèrent jusqu’à sa taille puis l’étoffe bleu sombre glissa à ses pieds, tout près de la cape. La jeune femme se mit à se mit à se débattre comme un beau diable, mais cela ne servit qu’à raviver la douleur de ses poignets liés, bien trop serrés. Sa sur chemise, qui n’était ni plus ni moins qu’une blouse à manches longues retenue par deux rubans lui arrivait à mi-jambe et elle en révélait plus qu’il n’en aurait fallu sur sa silhouette fine tant la toile était élimée. Elle sentait sur ses jambes la froidure des frondaisons au travers de son jupon de lin. Hermance attrapa le col de la blouse et il tira sur le tissu qui se déchira de haut en bas. Les hommes déjà surexcités à la vue des chevilles et mollets de la malheureuse Lysandre, se mirent à brailler furieusement leur soif de sexe en découvrant ses seins gracieux. Hermance hésita un instant avant de presser ses paumes sur la poitrine dévoilée de sa prisonnière. Puis s’enhardissant, ses mains étreignirent les petits globes fermes et virginales avec douceur, triturant des pouces les tétons qui pointaient à cause du froid. Lysandre tentait désespérément de se soustraire à ses caresses odieuses en tirant de toutes ses forces sur les liens qui l’immobilisaient, se contorsionnant dans tous les sens. Le Comte la rappela rudement à l’ordre en lui administrant plusieurs claques bien senties sur les fesses. Elle gémit de douleur, mais cette fois-ci elle retint ses pleurs. Elle avait compris que ses larmes excitaient les hommes qui les observaient.
    - Je te préviens ma belle, cela va vite devenir très désagréable pour toi si tu persistes à te débattre! Alors qu’elle allait protester, il en profita pour écraser ses lèvres avides sur celles de la jeune femme qui surprise n’eut pas le réflexe de clore les siennes. Il accrocha sa langue à celle de Lysandre qui hoqueta de dégoût. Le baiser dura une éternité et la jeune femme grondait de rage lorsqu’il la libéra. Il l’avait plaqué contre lui, et elle avait nettement sentit l’intérêt qu’il lui portait à travers le tissu de drap de sa culotte de cavalier. Les noblaillons applaudissaient bruyamment l’exploit, encourageant le Comte à se montrer plus entreprenant. Il ne se fit pas prier. La pressant à nouveau contre lui, il effleura son dos, dirigeant ses mains vers les fesses rebondies de Lysandre qui criait en se débattant. Il releva son jupon sur le haut de ses cuisses, et comme elle ne portait rien dessous, il promena ses doigts sur la peau nue de son tendre fessier. Lysandre se cabra pour échapper à ses caresses et cela l’émoustilla tellement qu’il failli se laisser aller à la posséder sur le champ. Il parvint à se maitriser de justesse. Ce n’était pas le cas des autres qui devenaient de plus en plus nerveux. L’un d’eux avait déjà retiré son ceinturon, s’apprêtant à dégrafer les boutons de sa culotte. Le Comte comprit que viendrait le moment où il ne pourrait plus contenir leur fougue, et soudain il réalisa qu’il n’avait aucune envie de la leur livrer. Cette gosse était trop belle pour qu’elle soit souillée par ces pourceaux, d’autant qu’ils risquaient de la blesser en la couvrant trop brutalement. Elle paraissait tellement fragile.
    - Messieurs, je crois que vous allez devoir calmer vos ardeurs en compagnie des filles de l’auberge de la mère Paillard! Incrédules, les hobereaux restèrent sans voix.
    - De par sa condition, celle-ci fait partie de mes biens, aussi ai-je décidé qu’elle m’appartiendrait et à moi seul! C’est compris? Dit-il d’un ton sans réplique. Le Comte était bien conscient que cela risquait de très mal tourner. Il faisait face à trois hommes que leurs sens exacerbés pouvaient pousser aux pires excès. Toutefois ceux-ci, chauds comme la braise, se servirent du brin de raison qu’ils leurs restaient. Ils ne perdirent pas leur temps à discuter et s’éloignèrent rapidement non sans insulter crûment à distance le Maître qui leur avait fait perdre leur temps.
    Une fois seul, Hermance posa son regard sur sa captive et cela ne laissa aucun doute à celle-ci quant à ses intentions. Le jupon de Lysandre était sa seule protection et lorsqu’il le souleva une nouvelle fois, elle agita ses pieds dans l’espoir de le blesser. Les efforts inutiles de la jeune femme le fient rire à gorge déployée.
    - Crois-tu ma belle paysanne qu’un coup de talon mal placé va m’arrêter! Il troussa son cotillon au-dessus de ses fesses et replia le linge de façon à ce qu’il ne se retombe pas. La finesse des cuisses et des jambes de Lysandre le laissa pantelant, quant à la blondeur délicate de sa toison, elle attira ses doigts comme un aimant la limaille. Il l’amena à lui, tenant sa taille d’un bras solide. Il renonça soudain à ses manières de débauché pour câliner délicatement l’intimité de la jeune femme. Tantôt il effleurait de ses chatteries le soyeux de son duvet, tantôt il fourrait d’un doigt caressant la moiteur de ses chairs.
    Effarée elle se jetait de droite et de gauche pour lui échapper, mais il la retint rudement.
    - Tu ressembles à ma jument préférée! Elle était rétive et farouche, mais je l’ai dompté et il va en être de même pour toi! Railla-t-il. La tourmentant de son affection grandissante, il se fit sollicitude et froideur à la fois. Cette vilaine l’inspirait. Impitoyable, il enfonçait ses doigts dans la masse de ses cheveux pour retenir son visage à portée du sien. Sa langue se faisait reptilienne dans la bouche de Lysandre qui était de moins en moins capable de repousser son agresseur. De l’extrémité de ses dents il meurtrissait ses seins puis ses lèvres se faisaient pressantes sur ses tétons dressés, provoquant une touffeur cuisante au creux de son ventre. Ventre qu’il agaçait de caresses provocantes et délicieuses. Hermance avait renoncé à la cruauté. Il soumettrait cette petite garce, mais de façon à ce qu’elle se donne à lui, par plaisir. À force de pressions sensuelles et de paillardises ardentes, il provoqua un brasier en elle.
    La position de la jeune femme était inconfortable, mais elle sentait monter la jouissance qui échauffait peu à peu ses sens, comme lorsque le Gaspar la chevauchait sur la paille du fenil. Elle comprit que son corps était en train de la trahir et la plainte qui s’échappa d’entre ses lèvres n’eut rien d’un cri de souffrance.
    - Serait-ce que tu deviens enfin raisonnable? Dubitatif, il l’observait intensément. Lysandre se sentit rougir de honte. Elle cédait trop facilement aux exigences de celui qui la forçait. Le Comte reprit ses baisers et ses étreintes qui la firent de nouveau vibrer et onduler du bassin. Son instinct de femme prenait le dessus et elle répondait sans contrainte au tourbillon charnel de l’homme qui la désirait. Cet accouplement n’aurait rien d’un acte d’amour, mais elle avait deviné qu’elle n’en ressortirait pas indemne.
    - Puisque tu es devenu réceptive à mes attentions, je vais te détacher! Dit-il en joignant le geste à la parole.
    - Mais pas de bêtise ou je t’éclate la tête! Elle savait qu’il ne plaisantait pas. Comme une mise en garde, il ficha son épée en terre entre les racines du chêne. Sans façons, il l’attrapa par la taille et la plaqua contre le tronc noueux de l’arbre.
    - J’ai été assez patient ma belle, passons aux choses sérieuses! Le Comte dénoua le ceinturon de son fourreau qu’il jeta près de son épée, ouvrit son pantalon et libéra sa virilité du tissu. Lysandre frissonna. Ce qu’elle ressentait n’était pas de la frayeur, mais de la convoitise. La vue de cette verge turgescente attisa son désir. Elle ne protesta pas lorsqu’il caressa ses fesses tout en mignotant sa nymphette de son membre ardent. Ses baisers la libéraient de l’infamie et son érection assouvissait la fureur soudaine de ses sens. C’est comme si elle avait un besoin quasi inhumain de sexe bestial pour chasser de son esprit la concupiscence qui l’habitait. Elle aurait préféré, violée par le Comte, hurler de chagrin plutôt que de s’abandonner à ses étreintes, vaincue par son désir. Il la souleva légèrement et la pénétra d’un puissant coup de reins. Elle serra les dents, lui refusant ce gémissement qu’il attendait d’elle. Surpris, il s’immobilisa pour la dévisager.
    - Et bien, je ne m’attendais pas à ce que tu sois une mauvaise fille! Tu as un galant? Son regard s’était assombri. Elle ne lui répondit pas, se contentant de lui faire un sourire énigmatique. Il semblait tellement déçu en comprenant qu’elle n’était pas vierge que cela réjouit Lysandre. La tourmente euphorique dans laquelle il la plongea, lui soutira les cris de contentement qu’il espérait entendre. Le Comte besognait Lysandre comme un forcené et elle en redemandait. Son dos heurtait le chêne à chaque poussée mais elle n’en avait cure. Elle crut sa dernière heure venue lorsque tétanisée, les muscles de son ventre douloureux au possible, elle haleta comme un poisson hors de l’eau. Elle se sentit submergée par une vague qui brûlait chaque parcelle de sa peau. Elle en resta étourdie. Et ce premier orgasme elle le devait à Monseigneur. Jamais elle n’avait ressenti cela avec Gaspar. Celui-ci se contentait de la couvrir pour son plaisir à lui et rares étaient les fois où elle-même en avait retiré satisfaction. Encore essoufflé, le Comte se rajustait déjà.
    - Je ne sais pas qui t’a placé sur mon chemin, mais il faudra que tu me rendes visite au château! Je l’exige tu m’entends! Ordonna-t-il en finissant de boucler son ceinturon. C’était sans appel.
    Lysandre remit son jupon en place, noua sa blouse déchirée du mieux qu’elle le put et alla ramasser sa robe humide qu’elle agrafa en tremblant. Elle claquait des dents, se rendant enfin compte qu’elle était pieds nus. Elle récupéra les bottines en peau doublées de laine qu’elle avait perdu en se débattant et les chaussa rapidement. Sa robe et sa cape étaient détrempées, mais elle rajusta l’une et posa l’autre sur ses épaules. Il était déjà tard, un froid vif se faisait sentir à présent. Elle soupira en pensant aux betteraves qu’elle allait devoir aller ramasser avant la nuit et aux explications qu’elle donnerait pour son retard. Prêt à remonter en selle, le Comte se retourna vers elle et il surprit son regard tourmenté. Certes il y avait été un peu fort, mais la mâtine avait été très complaisante, sans doute en espérait-elle une récompense. De plus il avait saccagé son pauvre vêtement, tout cela devait la tracasser pensa-t-il.
    - Ta générosité mérite rétribution petite! Je suis désolé pour ta chemise, tiens prends! Il avait tiré une poignée de denier de sa bourse et la déposa au creux de sa main. Durant un court instant Lysandre le regarda le Comte puis les pièces et à nouveau le Comte, ne saisissant pas ce à quoi il faisait allusion. Puis comprenant soudain qu’il monnayait son ardeur par le biais de sa chemise déchirée, elle entra dans une colère noire.
    - Je ne suis pas une fille d’auberge Monseigneur! Au cas où vous ne vous en souviendriez pas, vous m’avez violenté et je n’en attends aucun dédommagement! Comme si elles avaient brûlé sa paume, Lysandre jeta les pièces qui s’éparpillèrent au sol.
    - Je n’ai nul besoin de votre soulte pour apaiser mon esprit de la souillure que vous m’avez infligée! Je suis une fille honnête, je ravauderais ma chemise en espérant ne plus jamais croiser votre route! Elle avait hurlé, bravant le regard de son seigneur, les yeux dans les yeux. Puis, se rendant compte qu’elle s’était adressée à Monsieur en criant elle se mit à trembler, s’attendant à ce que le ciel lui tombe sur la tête. Elle baissa la tête et prit un air soumis. Pour la première fois de sa vie, Hermance de Messonier-Mettivier se sentit incapable d’adapter son comportement à la situation, cette petite paysanne ébranlait toutes ses certitudes et il n’eut aucune envie de la rabrouer. Il ignora simplement sa tirade. Il monta en selle et se mit en route sans un regard pour elle. Lysandre se laissa choir au sol et sanglota à fendre l’âme. Bouleversée par tout ce qu’elle avait subi, ses forces la lâchaient. Et l’absence de réaction du Comte à la violence de ses propos l’avait secoué, elle s’attendait à des représailles. L’efficacité de Monseigneur l’avait épuisée, il l’avait vidé de son énergie. Elle se releva lentement, se préparant à parcourir le long chemin qui la conduirait au champ de betteraves. Des larmes inondant toujours ses joues, elle avançait péniblement dans un champ en friches lorsqu’elle entendit les renâclements d’un cheval et le tintement du mors dans sa bouche. Inquiète elle se retourna et elle vit le Comte sur sa monture surgir de derrière une haie à quelques mètres d’elle. Son cœur se mit à battre la chamade, elle était certaine qu’il venait pour la punir pour son manque de respect. Elle essuya ses larmes d’un revers de main et l’attendit de pied ferme.
    - Je me suis dit que tu accepterais peut-être que je te reconduise là où je t’ai trouvé? En disant cela Hermance lui tendit la main afin de l’aider à grimper sur la selle derrière lui. Elle ne se fit pas prier.
    - Je vous remercie Monseigneur! Lui dit-elle. Elle se laissa glisser de la monture et se dirigea rapidement vers le rang de racines. La brouette l’attendait toujours là où elle l’avait abandonné. Hermance la suivit des yeux longuement puis il lança son cheval au trot.
    - Ton chemin va croiser le mien plus tôt que tu ne le penses, je t’attends au château dans la semaine, ne m’oblige pas à aller te chercher! Lui cria-t-il sans se retourner.
    Lysandre était effondrée. Il était hors de question pour elle d’ignorer la requête de Monseigneur car elle était persuadée qu’il remuerait ciel et terre pour la retrouver et ce ne serait pas sans conséquences.
    Il faisait grand-nuit lorsqu’elle rentra chez elle. Lysandre s’était arrêté au ruisselet pour effacer les traces de la fougue du Maître et cela lui avait donné une idée pour expliquer son retard. Et pour que cela paraisse crédible, d’humides ses vêtements furent trempés. Elle expliqua qu’elle avait voulu prendre un raccourci et qu’elle s’était égarée. Elle avait longé le ruisselet jusqu’au champ du père Elzéar où elle s’était enfin reconnue. Jouant de malchance, elle était tombée dans l’eau glaciale en tirant la brouette trop près du bord. Et comme elle était bleue de froid, son père cru à ses explications sans hésiter, l’invitant à changer de vêtements et à se mettre au chaud près du fourneau en pierres. Le clair bouillon de légumes et pain trempé que sa mère avait préparé fut le bienvenu. Lorsque toute la famille fut couchée, Foncine s’approcha de sa fille et déposa discrètement trois sous dans la paume de sa main.
    - Ma belle il faut te rendre rapidement chez la Venelle! Chuchota-t-elle. Lysandre regarda sa mère d’un air navré et inquiet à la fois. Son infortune avait-elle déjà fait le tour du village pour que celle-ci en soit informée? Sa mère répondit à sa question muette.
    - Pélagie a appris à l’auberge que Monsieur le Comte chassait la gueuse aujourd’hui. Ses acolytes étaient fous de rage en arrivant chez la mère Paillard, ils braillaient à qui voulait l’entendre que le Comte était un grippeminaud doublé d’un croquefedouille! Selon Anceline l’une des verseuses, ils avaient trouvé un beau gibier aux Roncières, mais le Comte les en avait privé au dernier moment!
    Lysandre écoutait sa mère sans vraiment l’entendre, elle aurait tant voulu lui épargner ce chagrin.
    - C’est tout près de notre champ ça! Souffla-t-elle en regardant tristement sa fille. Le mutisme de Lysandre lui donna confirmation de ce qu’elle soupçonnait.
    - Anceline ignorait qui était la victime, Pélagie me l’a juré! Et moi je n’en ai pas parlé à ton père! Le regard de Foncine était empli d’amertume en disant ceci, mais elle savait que Lysandre en mourrait de honte si Uriel apprenait cette ignominie. Et c’était aussi parce qu’elle croyait son mari capable de s’en prendre au Comte et il serait exécuté.
    - À ton retard, j’ai saisi qu’il s’agissait de toi ma fille! J’étais morte d’inquiétude, ignorant si tu étais encore en vie! Et lorsque j’ai trouvé ta chemise déchirée sur le ravaudage, j’ai su que je ne me trompais pas!
    - Femmes, allez donc vous coucher, vous aurez tout le temps de papoter au jour! Uriel venait d’éteindre la lampe à huile. Lysandre et sa mère n’avaient plus que la rougeur du foyer qui s’éteignait pour s’éclairer.
    - Ce n’est rien mère, cela aurait pu être bien pire! Lysandre avait parlé tout bas, tentant de rassurer sa mère d’un regard affectueux. Foncine ôta le chaudron de cuisine de son anneau et elle déposa une buche dans le fourneau puis elle rejoignit son mari et ses fils sur le grand lit de paille.
    Pendant ce temps Lysandre avait retiré le paillot et la couverture de laine du coffre près du foyer. Elle s’allongea toute habillée car malgré la chaleur de sa pauvre literie elle claquait des dents.
    Elle se mit à pleurer silencieusement. Le Comte s’était montré très clair, il désirait expressément sa présence au château et cela ne lui disait rien qui vaille…


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  • LySaNDRe eT HeRMaNCe

       ...Lysandre ne parvenait pas à se décider. Tantôt elle se persuadait que le Comte l’avait oublié, tantôt elle le voyait surgir, son épée à la main, menaçant sa famille et brûlant leur chaumière en représailles de sa désobéissance. Le Maître lui avait ordonné de se rendre au château et elle avait bien du mal à s’y résoudre.
    Elle s’en voulait, se sentant honteuse d’avoir cédé aussi facilement à la fougue de Monseigneur. La présence d’esprit de sa mère l’avait protégé de l’opprobre grâce à la potion que lui avait préparée la Venelle. La mixture était infecte et elle avait dû en boire trois soirs d’affilée pour être certaine que son ventre ne s’arrondirait pas au printemps. C’était peu cher payé pour son moment d’abandon.
    Hermance était un homme tyrannique, grossier et brutal, il aimait forcer les jeunes filles, organiser des banquets pour ses vassaux et s’amuser avec les pensionnaires du château gaillard, pourtant Lysandre avait du mal à ne pas diriger ses pensées vers lui. Elle avait encore en mémoire cette fièvre qu’il avait fait naître en elle, et surtout les quelques deniers qu’il lui avait offerts ensuite comme à une fille à soldats. Elle en avait été tellement humiliée qu’elle les lui avait jetés à la figure. La Jeannette, verseuse à l’auberge du père Foucard, racontait à qui voulait l’entendre que lors des visites du Comte, les filles ne rechignaient pas à l’approcher car celui-ci se montrait volontiers généreux avec les plus dociles. Ce commerce répugnait la jeune paysanne et malgré les menaces du Comte, deux semaines s’étaient écoulées depuis l’agression dont elle avait été victime.
    Je t’attends au château dans la semaine, ne m’oblige pas à aller te chercher. Ces mots résonnaient de plus en plus souvent dans sa tête et une fois encore elle soupira en songeant aux quatre lieues qu’elle allait devoir parcourir pour se rendre au château. Il lui fallait céder à la sommation répugnante du Comte pour protéger les siens, n’ayant pas trouvé le courage d’en parler à sa mère. Elle prétexta donc une visite à sa cadette pour se rendre dans l’enceinte de la citadelle. Ne voulant pas alarmer ses parents, elle leur affirma être de retour le jour suivant. Soulagée de ne pas la savoir à marcher à travers champs en pleine nuit, sa mère la laissa partir, pourtant quelque chose dans la voix de Lysandre avait alerté Foncine. Sa fille ne lui disait pas toute la vérité.
    Lysandre prit le chemin du bourg en milieu de matinée et le clocher sonnait sixte lorsqu’elle y parvint. La veille au soir le repas avait été frugal et elle n’avait pas eu le temps de prendre un morceau de pain et de tome de chèvre avant de partir. Son estomac criait famine alors pour deux livres elle acheta une miche et un panais aux épices qu’elle dévora en poursuivant son chemin d’un pas alerte. Deux heures plus tard, elle contourna le plus grand des étangs de Monseigneur. Il ne lui restait plus qu’une lieue à parcourir, mais le froid se faisait déjà cruellement sentir et son léger manteau ne l’en protégeait guère. Elle fut soulagée en apercevant les premières fortifications de la citadelle, en amont de la ville basse. Tout avait l’air si paisible. L’eau stagnante des douves était légèrement figée, signe qu’il commençait déjà à geler. Vêpres était passées depuis longtemps et l’obscurité commençait à tomber. Le porteur de lanternes les installait déjà sur le vieux pont. Lysandre franchit l’enfilade des ruelles commerçantes étroites et elle se dirigea vers l’unique porte cochère du château qui permettait aux chars à bœufs et autres chariots d’entrer dans la citadelle. Celle-ci serait scellée dès que le pont levis aurait été relevé à complies. Une dizaine de gardes en surveilleraient l’accès. Quelques bandes de pillards sévissaient encore dans le comté voisin, mais Eudes de Teillard-Bauremont avait fait venir une compagnie entière d’hommes d’armes et le problème serait vite réglé. En attendant, le Comte de Messonier-Mettivier avait adopté la prudence et dès le soir venu, toutes les sentinelles étaient aux aguets.
    Lysandre atteignit la cour centrale qu’elle traversa rapidement. Les mines patibulaires des mendiants et celles de la soldatesque déjà très avinée à cette heure de la journée lui donna des ailes. Luselle lui avait souvent indiqué la disposition des lieux alors elle trouva sans peine les dépendances où officiait sa sœur. Les grouillots des cuisines s’activaient dans la salle commune dédiée aux nombreux serviteurs du Comte. Le souper se préparait et le monumental vaisselier qui occupait une partie de la pièce se dégarnissait au fur et à mesure que les mets prêts à être servis étaient déposés dans des présentoirs et des écuelles sur les crédences. Elle aperçut Luselle qui tartinait les tranchoirs de pain de beurre salé afin de rendre plus goûtue la nourriture qui y serait déposée. Les grandes soupières couvertes qui contenaient le premier potage avaient été déposées sous la pierre de l’âtre qui faisaient office de four. Luselle abandonna le découpage du pain pour aller placer les bols en terre près des soupières. Et, à en juger par leur nombre, Monseigneur attendait certainement de nombreux hôtes pour le banquet du soir. Luselle aperçut enfin sa sœur et elle se fendit d’un grand sourire, marchant à petits pas pour la rejoindre afin d’éviter les grouillots qui s’affairaient.
    - Vous êtes enfin venus? Où sont les parents, je veux les saluer avant le service! Elle embrassa son aînée l’air enjoué. Lysandre, était nettement moins réjouie. Comment annoncer à sa sœur que sa visite ne lui était pas entièrement destinée? Elle préféra laisser Luselle dans l’ignorance pour l’instant.
    - Père et mère se rappellent à ton bon souvenir. Je suis venue seule, ils glanent les dernières châtaignes près de la tenure en jachère du père Elzéar! Répondit-elle aussi naturellement que possible. Cela sembla satisfaire Uselle. Celle-ci était surexcitée au possible.
    - Tu partageras mon paillot c’est convenu ainsi! En attendant régale toi, tu peux gouter à ce qu’il reste sur les tables, c’est du surplus qui sera jeté aux porcs demain matin! Si l’on te cherche des noises dis que tu es ma sœur! Je dois faire la mise en place pour la cérémonie d’apparat. Monsieur exige que couteaux et cuillères soient assortis et a demandé à ce que chacun est sa propre écuelle et verre. L’on a jamais vu ça! Ensuite, je dois assister pour le lavage des mains et la lingère n’a pas encore sorti les touailles des coffres. C’est la course ce soir, rien n’est prêt ! Je reviens dans une heure ou deux! Ce long verbiage avait étourdi Lysandre qui soulagée, vit disparaître sa cadette par la porte du fond.
    Elle s’en s’approcha à son tour, et elle découvrit une vaste salle où était dressé des tréteaux recouverts de belles nappes blanches brodées. À disposition de chacun des convives, de part et d'autre des tranchoirs se trouvaient couverts, écuelle et verre. Luselle n’avait pas enjolivé. Le préposé aux ablutions se tenait déjà près du bassin servant à recueillir l'eau de l’aiguière à long col. Tout était fastueux, mais ce qui l’émerveilla le plus, ce fut la cheminée dans le fond de la pièce. Elle était si majestueuse que deux cochons entiers y tenaient embrochés. Sous ses yeux ébahis, de solides gaillards retournèrent les pourceaux puis rajoutèrent quelques bûches dans le foyer. Les flammes léchèrent la chair déjà grillée et libérèrent un fumet exquis qui chatouilla agréablement les narines de Lysandre. À l’aide d’une énorme louche qu’il tenait tant bien que mal des deux mains, un gamin d’à peine six ans arrosait régulièrement les bêtes de leur jus gras qui s’écoulait dans un chaudron. Et si le petit Philippot mettait autant de cœur à l’ouvrage c’est parce qu’on lui avait promis une épaisse frottée recouverte de sauce comme récompense. Salivant d’envie Lysandre s’était rapprochée du feu. Que n’avait-elle profité des morceaux de lard et des tombées de pain et des tranches de brioches abandonnés sur la table de la cuisine. Maintenant il était trop tard et elle allait devoir se passer de dîner une fois encore. Dire que sa mère avait promis aux petits des choux, des navets et des douceurs aux châtaignes pour le repas du soir. Tous adoraient le mélange de pain et de châtaignes cuites dans un fond de lait que la Foncine transformait en de délicieuses petites boulettes qu’elle passait au chaudron.
    La jeune fille se rendit compte qu’il s’agissait de deux sangliers qui rôtissaient au-dessus du foyer. Attentive aux flammes qui léchaient la viande déjà rissolée à peau, Lysandre n’entendit pas l’arrivée du Seigneur des lieux, invité à passer à table au son du cor. Par chance, Hermance fut distrait par la venue de ses convives et il ne remarqua pas sa présence. Celle-ci eut tout juste le temps de s’éclipser par l’allée qui donnait sur l’escalier conduisant à l’étage.
    Elle entendit le deuxième cor, signe que commençait le service. Un joyeux brouhaha lui parvenait de la grande salle et la musique entraînante des troubadours se fit entendre. Elle respira profondément et commença à gravir les marches sans savoir où cela la mènerait. Exténuée par la longue marche qu’elle avait dû accomplir pour arriver jusqu’au château, Lysandre aurait donner le peu de fortune qu’elle possédait pour se reposer jusqu’au lendemain, mais cela lui était impossible. Elle arpenta les couloirs dans l’espoir de découvrir une sortie dédiée aux servantes, mais elle comprit très vite qu’il lui faudrait rebrousser chemin par les mêmes corridors et escaliers. Deux gardes la bousculèrent au détour d’une allée.
    - Prends garde où tu portes tes pas la fille! grogna l’un d’eux. Heureusement pour elle aucun des deux ne lui prêta plus que cela attention. Elle dirigea ses pas à l’extrémité du passage et elle s’aperçut qu’elle se trouvait dans un cul de sac. Ces combles servaient à loger les servantes du Comte, une chaleur douce y régnait à cause du conduit de cheminée qui passait au centre de la pièce. Une vingtaine de paillots étaient empilés le long de la galerie et des lanternes accrochées aux poutres renfermaient des lampes à huile. Des vêtements et des couvertures pendaient sur des cordes à linges de fortune. Lysandre réalisa qu’elle allait passer la nuit ici avec sa sœur et elle trouva l’endroit accueillant à comparer du sol humide de la chaumière. Soudain des gémissements sourds se firent entendre. Se guidant aux lamentations, Lysandre dépassa le cabinet d’aisance des domestiques qui consistait en un minuscule cagibi où étaient déposés des pots de chambre alignés sous une planche percée de trous assez large pour se soulager sans risquer les complications. Personne n’avait pensé à les vider. La jeune femme pinça le nez et avança à pas de loup.
    - Ma petite chatte, je vais te faire ronronner dans un instant! Susurra une voix mâle.
    - Attends Paulin, je n’ai jamais fait…! La phrase de la jouvencelle se termina par une plainte voluptueuse. Une chemise et une paire de braies atterrirent aux pieds de Lysandre qui devina ce qui se passait. Un coquin et une mâtine profitaient du calme des lieux pour jouer à la bête à deux dos. Vaincue par son indiscrétion, elle se pencha habilement et découvrit les deux amants enlacés dans une position qui ne laissait aucun doute quant à leur activité. Le galant explorait l’anatomie de sa belle avec conviction et celle-ci, membre viril en mains, flattait adroitement l’érection du jeune homme. Lysandre faillit pouffer de rire lorsque le visage de la friponne se révéla à ses yeux. Malgré ses taches de rousseur, une oreille plus petite que l’autre et des cheveux clairsemés, Luselle sa cadette ne se débrouillait pas si mal que cela après tout. Lysandre espéra juste qu’elle ne ramène pas un bâtard au village. Elle s’éclipsa bien vite, le Paulin s’apprêtait à couvrir vigoureusement sa conquête qui ne demandait que ça.
    Elle redescendit au rez-de-chaussée se décidant enfin à rejoindre le Comte. Elle était venue pour cela après tout. Lysandre entra bravement dans la salle de banquet et elle se dirigea vers la table d’honneur, ornée d’un tissu brodé aux armoiries de la famille Messonier-Mettivier. En attendant le service du gibier, les hôtes du Comte patientaient calmement en dégustant des entremets, se distrayant des chansons d’un ménestrel. Un jongleur fort adroit captivait Hermance. Elle se planta devant Monseigneur et fit une révérence. La Foncine lui avait appris à s’incliner face aux grands en signe de respect et elle avait bien retenu la leçon.
    Un grand sourire éclaira le visage du Comte lorsqu’il la découvrit le buste penché, humble et figée.
    - Ainsi donc, Théophile disait vrai quand il prétendait t’avoir aperçu parmi les grouillots! Il s’était exprimé d’une voix forte afin que ses paroles couvrent le vacarme de la salle. Les serviteurs apportaient dans de grands plats de belles tranches de viande cuite. Le ton qu’il avait employé eut pour effet de faire taire une partie des convives qui portèrent instantanément leur regard sur cette jolie paysanne qui semblait tant captiver l’intérêt de leur hôte. Elle se sentit rougir jusqu’à la racine des cheveux.
    - J’étais prêt à mettre les villages environnants à feu et à sang pour te trouver ma belle! Ayant dit cela, il fixa Lysandre d’un regard dur. Comme le serpent hypnotisant sa proie, ses yeux étaient rivés sur elle qui se tenait bien droite, les bras le long du corps. Malgré le chahut qui régnait aux autres tables, elle avait l’impression que tout le monde pouvait percevoir les battements désordonnés de son cœur.
    - Crois-moi, tu fais un heureux ma petite! Il la gratifia d’un clin d’œil salace avant de poursuivre.
    - Théophile va te conduire à mes appartements! Tu m’y attendras bien sagement, pour l’instant je me dois à mes hôtes! Il la désigna du menton à Théophile qui se précipita auprès d’elle. Celui-ci l’attrapa brutalement par le bras et la tira à sa suite.
    - Tout doux maraud, ne va pas l’abimer! Elle ne se sauvera pas! S’exclama Hermance. Une nouvelle fois tous les regards se portèrent sur Lysandre qui ne put s’empêcher de remarquer combien celui de la voisine de table du Comte était glacial. Les lèvres pincées, Renaude de Montfort-Dampierre dévisageait Lysandre avec de l’aversion dans le regard.
    - Que trouvez-vous donc de si attirant chez cette souillon Monseigneur? Les conversations stoppèrent nettes et tous les visages se tournèrent vers Hermance. La remarque acerbe de la Comtesse valait que l’on s’intéresse de près à la réponse. Théophile l’entraîna et Lysandre fut privée de la riposte de Monsieur le Comte.
    - Mon amie, cette souillarde comme vous la nommez à d’infinies qualités que jamais vous n’égalerez! Il n’avait pas élevé la voix, mais ses yeux lançaient des éclairs. Renaude sursauta d’indignation à ces propos. Elle allait protester quand il lui fit signe de se taire.
    - J’ai eu l’occasion d’apprécier votre joie de vivre au sein de ma couche, mais ces familiarités passées ne vous autorisent pas à mépriser celles qui vous y succèdent! Madame de Montfort-Dampierre fut assommée par la rebuffade. Jamais l’on avait osé lui parler ainsi et encore moins devant témoins. Sa personne entière arbora la rougeur de l’infamie. Elle se leva aussi dignement qu’elle le put avec l’intention de quitter la table. Un affront que Monsieur le Comte ne pouvait permettre.
    - Asseyez-vous Madame! Ordonna-t-il rudement. Par instinct de protection elle se rassit mécaniquement.
    - Jabotez sur ma personne et il vous en coûtera! Je vous invite à revenir à de meilleurs sentiments et nous resterons en amitié! Sa colère retomba aussi rapidement qu’elle était montée et il se désintéressa totalement de la femme du défunt chevalier de Montfort-Dampierre pour le reste de la soirée. Celle-ci dissimula sa rancune sous un sourire affecté, se promettant d’éloigner définitivement cette dinde dont s’était entiché son amant. Son récent veuvage lui avait fait prendre conscience de la fragilité pécuniaire dans laquelle elle se trouvait et épouser le Comte lui assurerai un avenir serein.
    Un sourire satisfait barrait les lèvres de Théophile lorsqu’il abandonna Lysandre à elle-même dans la chambre de Monseigneur. La mignonne occuperait son maître pour la nuit, ainsi il aurait tout loisir de rejoindre Gauvin, l’élu de son cœur. Le galopin ne s’était pas fait prier en comprenant que l’intendant du Comte s’intéressait à sa personne. Il en avait même été très flatté. Peu lui importait de subir les étreintes gaillardes de l’homme du moment qu’il le récompensait à la hauteur du plaisir qu’il lui donnait. Quatorze années de privations et de mauvais traitements avaient fait de lui un être cynique et cruel. Généreux, Théophile lui allouait deux livres après chaque incursion lascive entre ses fesses, et il arrivait que le vieux débauché s’y prenne tellement bien que le gamin en ressentait une réelle jouissance. Toutefois, il préférait les petits tendrons débarquant de leur campagne dans l’espoir d’obtenir une place au château.
    Lysandre était épuisée par le long chemin parcouru pour se rendre au château. L’endroit dans lequel le serviteur du Comte l’avait laissé était orné d’un ameublement somptueux, mais ce fut encore la cheminée qui attira Lysandre. L’ouvrage occupait le centre de la pièce. Des bûches crépitaient dans l’âtre et un épais coussin était posé sur l’avant du foyer à l’abri des flammes. Ce revêtement avait l’air si douillet qu’elle s’y assit. Juste quelques instants se promit-elle en appuyant son épaule et sa tête contre le spacieux manteau en pierres de taille. Les énormes blocs étaient chauds et accueillants malgré leur rugosité, Lysandre ferma les yeux et laissa son corps se détendre.
    Hermance entra dans la chambre que seules deux torches éclairaient encore. Les lampes à huile étaient éteintes, personne ne les avait rechargées. Il chercha immédiatement Lysandre des yeux mais il ne l’aperçut nulle part. Elle n’aurait jamais osé s’enfuir de cela il était certain. Alors où était-elle? Ses yeux s’habituèrent peu à peu à la semi-obscurité et la lueur des flammes rougeoyantes du foyer prêt à s’éteindre lui révéla un tableau des plus charmant. Il ne put s’empêcher d’en sourire. La mignonne, allongée sur son manteau, à même le sol, un bras replié sous sa tête, dormait à poings fermés. Il fut surpris en voyant à quel point son sort n’avait pas l’air de l’inquiéter.
    Prenant garde de ne pas la réveiller il la souleva avec précaution et la porta jusqu’au lit à baldaquin couvert par de nombreuses tentures. Signe de richesse que Lysandre n’avait pas encore remarqué, les drapés du dais sont, elles aussi habillés des armoiries de la famille Messonier-Mettivier. Le matelas fait d’une enveloppe de lin bourrée de duvet est recouvert de draps, de couvertures, d’une courtepointe en fourrure et de coussins. Un nid douillet à comparer du paillot qui sert habituellement de couche à la jeune fille. Profondément endormie celle-ci poussa pourtant un soupir de contentement lorsque le Comte l’y déposa. Il lui ôta ses chaussures et fut tenté de lui retirer ses vêtements, mais cela la réveillerait alors il replia la courtepointe sur elle et la laissa à son sommeil. Il alla déposer deux billes de bois sur les chenets et revint près du lit. Il constata que la mignonne n’avait pas bouger d’un pouce. Il se déshabilla entièrement et se glissa sous les draps. Le sommeil le cueillit sans qu’il s’en aperçoive.
    Les beaux yeux smaragdins d’Hermance croisèrent les yeux couleur noisette de Lysandre. Accoudé sur un épais coussin, Monsieur contemplait la jeune femme, un sourire adoucissait son regard.
    Surprise de se retrouver là, allongée dans la couche du Maître, elle se redressa d’un bond puis se catapulta hors du lit.
    - Du calme ma belle! Je t’ai découverte endormie à même le sol hier soir, alors je t’ai déposé sur ma couche! C’était tout de même plus confortable non?
    Le ton posé de sa voix rassura Lysandre. Elle acquiesça d’un léger signe de tête.
    - Allez approches, je ne vais pas te dévorer! Il tapota plusieurs fois de la main sur la courtepointe.
    - Tu sais pourquoi j’ai exigé ta présence ma petite, le moment est venu de nous amuser un peu! Déshabille-toi et viens me rejoindre! Ce disant, il souleva le drap et la couverture en tiretaine, se déviant légèrement pour laisser de la place à Lysandre. Celle-ci tressaillit en se rendant compte qu’il était nu. Elle resta figée.
    - Ne m’oblige pas à venir te chercher ma caille! Son sourire avait disparu et son regard s’était obscurci. Les yeux larmoyants, elle dégrafa les boutons de sa robe puis elle la fit glisser le long de son corps.
    - Allez dépêche-toi de t’exécuter, je perds patience! Aboya-t-il en faisant mine de se lever.
    Durant un court instant elle envisagea de fuir puis la raison l’emporta. Lentement elle dénoua les rubans qui retenaient ses chemises, puis elle se contorsionna afin de faire passer celles-ci par-dessus tête. Elle s’assit sur le rebord du lit pour enlever ses bas, puis elle resta immobile dos au Comte.
    - Mets-y un peu plus de conviction ou je…, tudieu je viens de m’apercevoir que je ne connais même pas ton nom la belle! Il crocheta la taille de Lysandre et l’attira sous les couvertures qu’il rabattit aussitôt. Elle se retint de crier lorsqu’il la couvrit de son corps robuste. Elle tenta de se dégager, mais il se fit plus pesant encore et il enfonça rudement ses doigts dans les cheveux de la jeune femme.
    - Je me nomme Lysandre Monseigneur! Souffla-telle, espérant ainsi détourner son attention.
    - De ce que j’ai pu constater la dernière fois, tu n’es plus innocente Lysandre! Dit-il l’œil grivois. Ses mains avaient glissé le long de ses épaules, la maintenait toujours solidement.
    - En venant au château tu savais ce qui t’attendait non? Alors cesse de gigoter, cela ne sert à rien!
    Il relâcha légèrement la pression de ses doigts, puis il l’embrassa dans le cou, il mordilla le lobe de son oreille et déposa de légers baisers sur ses paupières avant de finalement trouver ses lèvres. Il commença par les effleurer des siennes, puis la caresse devint plus précise et sa langue prit le relais. Par ce simple baiser, le feu de ses sens devint brasier et Lysandre comprit qu’elle ne lui échapperait pas. Il se déporta près d’elle et fit glisser le drap afin de la contempler tout à son aise.
    - Tu es vraiment très belle, tu mérites que l’on te traite en princesse! Il laissa courir ses doigts de son cou à sa poitrine, le regard appréciateur il empauma ses seins l’un après l’autre, puis sa main se dirigea plus bas, vers sa toison. Lysandre s’écarta vivement, mais il la retint rudement par la taille, la forçant à se rallonger tout contre lui.
    - Cesse ces simagrées ma caille ou je vais me fâcher pour de bon! Le baiser qu’il lui donna n’eut rien de langoureux. Elle aurait dû se souvenir qu’il pouvait être cruel lorsqu’on lui résistait. Il la couvrit à nouveau de son corps, l’enlaça sauvagement, puis il força les cuisses serrées de Lysandre de ses genoux. Elle s’agitait en tous sens mais elle fut incapable de se libérer. Elle ne se rendait pas compte que plus elle luttait contre lui, plus elle attisait sa convoitise. Et celle-ci le poussait à la posséder séance tenante. Il força sa féminité de son membre bandé, le faisant glisser entre ses nymphes brutalisées puis il sombra en elle. Sa rude pénétration fit gémir Lysandre de douleur, et ce fut pire encore lorsqu’il la contraignit de ses assauts. Il grondait de contentement, jouant de la force de ses reins pour atteindre la volupté. Vaincue, Lysandre cessa de résister et s’abandonna à l’accouplement violent de Monsieur. Aussitôt sa jouissance répandue en elle il se laissa rouler sur le matelas. Il croisa ses bras sous sa nuque, un rire satisfait s’échappa d’entre ses lèvres.
    - Tudieu la belle, tu vaux ton pesant d’or! S’exclama-t-il. S’éloignant légèrement du Comte, Lysandre s’assit lentement puis elle resta immobile essayant de se persuader que cela n’avait pas été aussi terrible. À un moment ou à un autre il lui aurait fallu en passer par là puisque le maître lui-même avait exigé sa présence dans ce seul but.
    - Qu’est-ce qui ne va pas ma caille? Tu ne me donnes pas l’impression d’avoir apprécié? Il s’accouda sur les coussins et il la scruta intensément. Mal à l’aise, elle remonta le drap sur sa nudité mais elle resta muette.
    - Il me semble t’avoir trouvé plus accommodante la première fois? Il ne la quittait pas des yeux. Il fit glisser le drap et câlina sa poitrine. Malgré elle Lysandre frissonna sous la douceur de ses doigts.
    - Quel âge as-tu donc? Quatorze, quinze ans? Demanda-t-il soudain intéressé. Machinalement il se mit à la caresser, s’amusant de ses frissons.
    - J’ai tout juste seize ans Monseigneur! Je voudrais rentrer chez moi s’il vous plaît? Ma longue absence va inquiéter mes parents! Dit-elle d’une traite. Elle fit mine de se lever, mais elle se ravisa.
    - J’ai répondu à vos exigences Monseigneur, laissez-moi rejoindre ma famille je vous en prie! Elle s’était dit qu’en le suppliant il pourrait l’autoriser à partir, mais au lieu de cela, il la fit basculer près de lui.
    - Où crois-tu pouvoir aller ma petite? Tes parents vont devoir attendre encore un peu, j’ai d’autres projets en tête en ce qui te concerne! Déclara-t-il d’une voix irritée. Puis soudainement il adopta un ton adouci.
    - Je pense deviner ce qui te tracasse ma caille! Viens avec moi! Il se leva prestement sans se soucier de sa nudité et il tendit la main à Lysandre. Celle-ci ignora son aide, elle sortit de la couche en tentant maladroitement de se dérober à son regard.
    - J’ai rencontré bien peu de jouvencelle aussi bien faite que toi, alors cesse de vouloir me dissimuler ton anatomie! Il va falloir t’y habituer parce que je prends plaisir à contempler les mignonnes qui partagent ma couche! Ironisa-t-il en la voyant poser une main sur sa poitrine et l’autre sur sa toison blonde. Il la conduisit près d’une tenture épaisse. Derrière se trouvait un cabinet de toilette.
    - Rafraichis-toi et les latrines sont à côté pour le cas où tu voudrais vider ta vessie! Il lui donna une légère tape sur les fesses avant de disparaître vers le lieu d’aisance. À même les fortifications, apparaissait une cavité dans laquelle était posée une large planche épaisse que l’on avait grossièrement évidée. Lysandre tordit le nez de dégoût en se penchant au-dessus de la trouée. Elle pouvait apercevoir l’eau croupie des douves et comme il avait gelé la nuit précédente, les excréments de celui qui utilisait ces latrines étaient restés en surface. Plusieurs de ces dispositifs étaient répartis à chaque étage du château, les douves se remplissaient régulièrement grâce à l’eau de la rivière, mais où se vidaient-elles songea Lysandre avec un haut-le-cœur. Les servantes avaient pensé à tout. Elle apprécia la fraîcheur de l’eau et la mousse agréablement parfumée de la saponaire sur sa peau. Elle savait qu’elle devrait aller chez la Venelle à son retour, mais cette toilette lui permettait au moins de se sentir propre. Trouvant le temps long, Hermance s’approcha silencieusement et le tableau qu’elle lui offrit raviva son désir. Elle tenait ses cuisses fuselées légèrement écartées et elle faisait glisser le tissu de toilette mouillé sur l’intérieur et sa façon de se tenir penchée inspira monsieur le Comte.
    - Viens, j’ai envie de toi! C’était un ordre. S’attendant à être à nouveau maltraitée, c’est pantelante qu’elle le rejoignit sur la courtepointe. Mais au lieu de la saisir brutalement, il l’enlaça tendrement et la pressa contre lui. Il la fit s’étendre sur la fourrure et se mit à la caresser patiemment. Son sexe fièrement dressé contredisait ce calme apparent. Il prit le temps de mordiller ses tétons, de tourmenter ses fesses et d’attiser la passion en elle. De deux doigts apaisants il animait ses chairs qu’elle ne lui refusait plus. Et lorsque ses gémissements se firent plaintes, il sut qu’il était temps de lui faire découvrir l’un des divertissements gaillards qu’il appréciait tant.
    - En selle ma belle, je veux que tu me chevauches! Et sans plus de façon il la fit rouler sur lui. Emportée par le brasier qui la consumait, Lysandre ne réagit pas immédiatement, mais lorsqu’enfin elle comprit ce qu’il attendait d’elle, la jeune femme refusa de se laisser aller à la cabriole d’une manière aussi dégradante. Elle voulut se redresser, mais il crocheta ses hanches, la maintenant sur lui.
    - On va y aller tout doucement petite! Il prit ses mains dans les siennes et les posa à plat sur son torse. D’une main ferme placée sur sa nuque il la fit se pencher sur lui. Ses baisers se firent langoureux. Son membre raidi se lovait délicieusement entre les replis humides de son intimité qui ne demandaient qu’à l’accueillir. Ces effleurements détendirent Lysandre qui se mit à onduler du bassin, pressant sa féminité enfiévrée contre la vigueur de son Seigneur. Le plaisir montait en elle et elle en oublia la position dans laquelle elle se trouvait. Hermance saisit tendrement ses fesses, la souleva et la fit basculer. Elle s’empala sur sa turgescence et son excitation redoubla. Elle oscillait lentement des hanches d’avant en arrière puis de droite et de gauche tout en accélérant parfois le mouvement de ses reins. L’amplitude de ses courbes et la vue de son corps nu qui s’agitait sous ses yeux enflammèrent les sens du Comte. Il haletait à présent. Alors Lysandre oubliant qui elle était et où elle se trouvait, telle une amazone, se livra à une véritable chevauchée. Les bras levés, remuant frénétiquement les fesses, le corps couvert de sueur elle clamait joliment la volupté qui la gagnait. Hermance exultait de bonheur. Hypnotisé par les seins de la jeune femme qui s’agitaient au rythme de ses déhanchements, il la maintenait fermement en équilibre, ses deux mains enserrant sa taille fine. Ce furent les cris euphoriques de la jouvencelle qui le conduisirent à l’orgasme et jamais encore il n’avait connu une telle jouissance. Lysandre s’était laissée choir sur le lit et tout comme Hermance elle haletait bruyamment. De longues minutes passèrent avant que les battements de leur cœur ne s’apaisent.
    - Ma douce, tu es surprenante! Dans sa voix se décelait un brin d’admiration. Lysandre ne pipa mot. Elle se sentait penaude à présent de s’être laisser aller ainsi. Qu’est-ce qui lui avait pris de s’abandonner avec autant de frénésie? Il se leva et une fois hors du lit il et se mit à la fixer intensément. Gênée Lysandre tira le drap sur elle ce qui le fit sourire.
    - En constatant tes efforts pour me plaire, je crois que je vais avoir beaucoup de mal à te laisser repartir! Il laissa passer quelques instants avant de poursuivre.
    - Je pourrais t’installer au château avec certains privilèges, qu’en dis-tu? En entendant ces mots Lysandre se leva vivement, oubliant sa nudité. En larmes elle alla se jeter à ses pieds.
    - Oh non s’il vous plaît, je vous en prie! Monseigneur, je veux rentrer chez moi! Je promets de revenir, mais laissez-moi allez! Je vous en supplie! Elle l’implora ainsi de nombreuses fois, à genoux les mains crispées sur les mollets du Comte. Elle tremblait de tout son corps.
    - Allons relève-toi! Ce n’était qu’un souhait, pas un ordre! Inutile de te mettre dans un tel état! Il la fit se relever, l’enveloppa dans la courte pointe car elle claquait des dents puis il la prit dans ses bras afin de la réconforter. Sans comprendre pourquoi, Le Comte se sentit obligé de la consoler.
    - C’est bon ma douce, tu pourras rentrer chez toi dès demain matin! Ça te va? D’une main il la serra contre lui tout en caressant ses cheveux de l’autre. Lysandre se rasséréna enfin.
    C’est à ce moment-là que l’estomac de Lysandre se mit à se manifester bruyamment, lui rappelant qu’elle n’avait rien avaler depuis la veille. Après lui avoir donner un baiser affectueux sur le front, Hermance se détacha d’elle.
    - Tu m’as l’air de mourir de faim ma caille! Je n’ai pas entendu sonner le clocher de la coterie, mais la matinée doit être bien avancée! Habillons-nous, je vais nous faire servir! Lysandre ne se le fit pas dire deux fois et en à peine cinq minutes elle avait revêtu ses modestes habits. Cela prit un peu plus de temps à Hermance qui lui devait respecter le paraître. Il prit le temps de se coiffer et appela Théophile.
    L’homme, comme s’il attendait là les ordres du Comte, ce qui était en partie vrai, apparut aussitôt par une porte dérobée. L’ouverture donnait directement sur l’allée des valets.
    - Monseigneur, que puis-je faire pour vous? Dit-il obséquieusement.
    - Rends-toi aux cuisines et fais-nous monter rapidement une collation! Dis aux servantes qu’elles viennent s’occuper des lampes et de la cheminée! Il fait sombre comme dans un four et l’on gèle ici! Il s’était adressé rudement à son serviteur et celui-ci s’était empressé d’obéir aux ordres.
    Lysandre ne savait pas trop où s’installer si bien qu’elle se posa près de la cheminée. Hermance alla jeter un œil à la fenêtre et il siffla de surprise. Un épais brouillard noyait l’horizon et les créneaux de la tour de guet étaient à peine visibles. Le givre recouvrait tout.
    - Notre partie de chasse va être vivifiante aujourd’hui! La mine enjouée il se frotta vigoureusement les mains l’une contre l’autre.
    - Tu resteras ici à m’attendre Lysandre, les couloirs du château ne sont pas sûrs lorsque j’en suis absent! D’ailleurs je vais demander à Théophile de veiller sur toi! Lysandre frissonna en repensant à la veuve du chevalier de Montfort-Dampierre. Durant quelques secondes son regard se voila en songeant à la façon dont celle-ci pourrait l’atteindre dans l’espoir de regagner les faveurs du Comte.
    - Ne t’inquiète pas ma caille, personne ne te fera de mal! J’y veillerai! La réconforta-t-il en s’apercevant de son air préoccupé.
    Les servantes s’empressèrent de ranimer le feu du foyer et à présent de belles flammes léchaient les énormes bûches qui avaient été déposées sur les chenets. Les lampes à huile emplies et rallumées éclairaient chaque recoin de la pièce. Les regards que les bonnes lui lançaient n’avaient rien d’amical, mais Lysandre s’en moquait. Soudain elle se souvint de Luselle. Sa sœur avait dû la chercher longuement et elle devait être morte d’inquiétude. Comment lui faire savoir que tout allait bien?
    L’en-cas qu’on leur servit était un véritable repas.
    À mesure que le valet de cuisine déposait les mets délicieux sur la table, elle songea à ses parents qui travaillaient de l’aube au coucher du soleil et qui, pour tout repas, se contentaient parfois d’une soupe au vin dans laquelle ils trempaient quelques morceaux de pain rassis. Les petits mouillaient le leur dans un clair bouillon de légumes qui ne leur tenait guère au ventre. Les navets, les oignons et les panais qui avaient servis à parfumer le potage étaient souvent conservés pour le repas du lendemain. Rares étaient les fois où la Foncine pouvait y ajouter une ou deux tranches épaisses de lard. Et ce que Lysandre préférait entre tout, c’était une soupe de pain au lait froid dans laquelle elle ajoutait deux cuillères de miel.
    Le père Fonbois avait en charge de surveiller les essaims sauvages du hameau de Brujon. Il débitait proprement les troncs dans lesquels ceux-ci trouvaient refuge et quand venait le moment de la récolte, il s’accaparait de leur butin de cire et de miel avec précaution. Le vieil homme était le seul de la région à protéger ses essaims. Chez certains ils étaient condamnés sans remord à l’étouffement. Menoux Fonbois lui, traitait les petits insectes avec respect. Il enfumait les troncs, laissant un passage pour que les abeilles puissent s’échapper sans dommage. Auparavant il préparait un second asile, dans lequel il isolait précautionneusement une grappe d’avette ouvrière, il avait appris à les distinguer des autres, puis seulement il enfumait l’essaim qui fuyait pour rejoindre le nouveau tronc. Il lui avait fallu des années de pratique pour obtenir ce résultat. Son miel était le meilleur de la région et il le vendait essentiellement aux cuisiniers du château, mais il en offrait volontiers aux plus démunis. De temps en temps il passait au village et la Foncine lui en achetait pour une dizaine de sous. Lysandre s’était repassée ceci en mémoire lorsqu’elle avait découvert un pot rempli à ras-bord du liquide doré, sirupeux et parfumé, posé entre un pichet de lait d’amandes et une cruche de cervoise. Elle salivait devant les châtaignes pelées encore fumantes, le ramequin de beurre salé et le pain frais tout chaud. Mais elle n’osait se servir.
    Ce n’est que lorsque l’écuelle vide cogna brutalement devant elle que Lysandre remarqua sa sœur. Elle pâlit sous le regard révulsé que lui lançait sa cadette. Luselle découpa une tranche épaisse dans la miche de pain puis la déposa dans l’assiette creuse du Comte. Elle lui remit une cuillère puis elle le servit aussitôt de soupe de lard aux fèves. Des panais et fenouils tranchés finement baignaient dans un bouillon gras, Luselle en rajouta une louche dans l’écuelle du maître. Ceci fait, elle trancha en plusieurs part la tarte de nèfles qu’elle disposa à portée de mains d’Hermance. L’odeur délicieuse du fruit au goût de noisette titilla les narines de Lysandre dont l’estomac grognait de plus en plus fort. Luselle fit une courte révérence au Comte et elle se dirigea vers la sortie. Lysandre n’osait rien dire. Résignée, elle prit une poignée de châtaignes dans sa main et commença à les manger silencieusement. Le Comte dévorait le contenu de son assiette avec appétit. Tout à coup il remarqua que Lysandre n’avait pas été servie.
    - Hola la fille! N’as-tu rien oublié? Luselle, la main sur la poignée de la porte, se retourna vivement. Elle toisa le Comte avec une telle insolence que Théophile lui-même en fut dérangé. Cette servante méritait une belle correction.
    - Pardonnez-moi Monseigneur, mais je ne comprends pas? La pose restait servile, mais Lysandre voyait bien que sa sœur bouillait de rage contenue.
    - J’ai une invitée, tu ne l’as pas remarqué? Sers-la promptement et je verrais si cet oubli te seras pardonné! Le regard mauvais il observait Luselle tandis qu’elle remplissait l’écuelle de Lysandre. Elle oublia de lui présenter la cuillère et aussitôt Hermance la rappela à l’ordre.
    - Prépares aussi deux tartines, une de miel et une de beurre! Et mets-y un peu plus de bonne grâce ou je vais être obligé de sévir! Exigea-t-il excédé. Elle servit un grand verre de cervoise au Comte et un de lait d’amandes à son aînée, puis elle demanda la permission de se retirer. Dès qu’elle eut franchi le seuil de la porte, Monsieur ordonna à Théophile de remettre rapidement la fille dans le droit chemin. Un tel comportement était intolérable. Lysandre eut de la peine pour sa sœur, mais elle n’y pouvait rien faire.
    Le Comte partit à la chasse en fin de matinée et il ne revint qu’à vêpres. La nuit était tombée depuis longtemps. Elle s’était morfondue la journée entière et les nombreuses incursions de Théophile lui avait interdit tout repos. Le Comte déboula dans la chambre, les matines venaient de sonner. Elle eut droit au récit détaillé de sa partie de chasse. Il n’était pas peu fier des deux sangliers, du chevreuil et des nombreux lièvres qu’ils avaient ramené. Le banquet qui venait de se terminer l’avait également mis dans d’excellentes dispositions. Sans se soucier de l’heure, il exigea qu’on lui prépare son bassin puis tout frais baigné, il entraîna Lysandre dans sa couche. De fantaisies paillardes en friandises salaces, il la conduisit une fois encore au royaume de la volupté. Épuisée, Lysandre s’endormit profondément, nichée contre le corps robuste du Comte. Elle n’eut pas conscience du regard attendrit qu’il retint longuement sur elle.
    La lumière du jour qui filtrait déjà au travers des interstices des fenêtres obstruées la réveilla en sursaut. Prime devait déjà s’être fait entendre. Elle qui désirait partir aux aurores c’était raté.
    Elle se dégagea le plus doucement possible des bras possessifs qui entourait sa taille, puis elle descendit du lit avec mille précautions afin de ne pas le réveiller. Elle resta à le contempler durant quelques minutes dans la semi obscurité. Il lui parut presque vulnérable abandonné ainsi au repos. Et tellement beau aussi. Ses traits aristocratiques et son corps entretenu par une hygiène irréprochable faisait de lui un être raffiné. Durant les quelques heures qu’elle avait passé en sa compagnie, elle avait eu le temps de découvrir que c’était son irascibilité, ses convoitises et l’ennui qui le guidaient vers la débauche. Il n’avait jamais à lever la main sur elle pour la faire capituler car ses menaces étaient suffisamment persuasives. Surtout lorsqu’il utilisait sa famille ou le village pour alimenter ses craintes. Une part d’elle lui obéissait sans y être forcée, il lui suffisait de poser ses mains sur elle, de dompter ses lèvres par de langoureux baisers et de rouler sa langue à la sienne encore et encore pour qu’aussitôt elle capitule. Elle n’était pas loin de penser qu’il l’avait envouté. Comme quand il avait exigé d’elle qu’elle soit entièrement dévêtue lors de leurs corps à corps enfiévrés. Il appréciait la douceur de sa peau lui répétait-il à longueur de temps. Elle soupira, minée par la confusion de son esprit. Cet homme l’avait corrompu, mais elle ne parvenait pas à lui en vouloir.
    La cheminée s’était éteinte et le froid qui régnait dans la chambre lui rappela qu’elle était nue et qu’elle claquait des dents. Elle récupéra ses vêtements éparpillés au pied du lit, elle passa prestement sa chemise en laine puis le reste de sa défroque. Les houseaux en peau de mouton que lui a fabriqué sa mère n’étaient pas seyants, mais ils étaient très confortables pour les longues marches. Ils avaient aussi l’avantage de la protéger du froid et de la pluie. Elle poussa un soupir de satisfaction dès qu’elle les eut chaussés. Une fois prête elle alla jeter un œil à la fenêtre. Elle fit pivoter l’une des fines lames de bois qui bouchaient l’ouverture béante. Ce système protégeait modérément la pièce du froid et du vent, mais c’était mieux que rien.
    Elle retint de justesse une exclamation de surprise. La neige qui tombait à gros flocons recouvrait toits et champs. Lysandre se sentit soudain abattue. Le chemin du retour allait être difficile et lui prendrait le double de temps. Elle se dirigea vers la porte à pas de loup, comme une voleuse.
    - Tu ne me penses pas aussi ingrat tout de même? Hermance se trouvait près d’elle sans qu’elle ne l’ait entendu se lever.
    - J’encourage toute loyauté et tu me parais être des plus obéissante ma belle paysanne! Je tiens à te remercier, ceci est pour toi! Sa voix chaleureuse encouragea Lysandre à tendre la main mais c’était surtout le regard du Comte qui s’était soudain assombrit en la voyant hésiter. Il plaça une modeste aumônière dans sa paume.
    - Je vous remercie Monseigneur, je le prends parce que vous m’y obligez, mais sachez que je la déposerai à l’hospice en rentrant chez moi! Elle lui fit une courte révérence puis elle se tint tête et yeux baissés car il n’avait pas couvert sa nudité en sautant de sa couche. Elle attendit qu’il lui donne congé. Les yeux du Comte lancèrent des éclairs de colère et il arracha la bourse de sa main.
    - Je t’interdis d’engraisser les moines avec ces deniers! Es-tu folle de me provoquer ainsi? Lysandre resta immobile et muette ce qui agaça encore plus Monseigneur.
    - Elle est pour toi ma douce, ton attitude envers moi te l’a fait mériter! Sa voix s’était faite enjôleuse et il lui tendit à nouveau l’aumônière. Le regard maussade, elle ignora son geste.
    - Il n’y a rien dont je sois fière pour mériter ces pièces! Cracha-telle amer. Il jeta l’aumônière sur la commode d’où il l’avait tiré et il poussa brutalement Lysandre de la main. Elle bascula contre un guéridon ce qui l’empêcha de tomber. Le cœur battant la chamade elle se redressa promptement,
    - Très bien, cela me conforte dans l’idée que tu as conscience de ta véritable condition ici, au château! Tes scrupules t’honorent, mais n’oublie jamais que j’ai tous les droits sur ta personne et si l’envie me prend d’être généreux avec toi tu acceptes mes présents! C’est compris ma caille? Les yeux smaragdins croisèrent les yeux noisette et ce que Lysandre lut dans le regard d’Hermance la déconcerta. Soudain pantelante elle acquiesça d’un battement de paupières.
    - Tu n’ignores pas que j’aurais pu être très brutal avec toi, mais j’ai choisi la mansuétude alors sois-en très reconnaissante et garde en mémoire que je peux devenir vraiment cruel si l’envie m’en prend! Elle comprit que c’était une menace à peine déguisée, mais sans saisir pourquoi elle ne se sentait pas en danger.
    Il crocheta sa nuque d’une main et l’attira à lui. Ses lèvres se soudèrent à celles de Lysandre qui entrouvrit les siennes. Le contact de cette bouche offerte embrasa les sens d’Hermance qui enlaça rudement Lysandre. Il la retourna dos à lui en relevant fébrilement sa robe et ses jupons. Il n’eut pas à la forcer tant ses chairs étaient humides et gonflées. L’étreinte qui s’ensuivit fut torride. Il n’y avait point d’amour dans ce coït, juste une pulsion, un besoin irrépressible de la posséder pour lui et le désir d’être culbutée bestialement pour elle. Expéditive aussi cette possession sauvage. Cela n’avait duré que quelques minutes, lui bien campé sur ses jambes et elle penchée, le haut du corps soutenu par le plateau circulaire du guéridon. Il l’avait entendu feuler sous ses assauts ce qui l’avait encouragé à redoubler de vigueur. Tous deux avaient été emportés et assommés par l’intensité de leur excitation.
    Tandis que Lysandre remettait ses jupons et sa robe en place, Hermance entreprit de s’habiller. Il passa une chemise fine puis une longue tunique épaisse par-dessus. Il ajusta ses chausses et les lia à l’aide d’un ceinturon souple en cuir puis il termina sa mise en enfilant des bottes en peau. Il coiffa ses cheveux et les noua d’un ruban noir au-dessus de la nuque. Satisfait de son apparence, il se tourna vers Lysandre. Le Comte allumait un tel brasier en elle qu’il lui était impossible de combattre ce feu qui dévorait son corps chaque fois qu’il la touchait. À présent celle-ci se sentait sale de s’être montrée aussi impudique. Peut-être était-ce aussi à cause de la liqueur séminale d’Hermance qui dégouttait encore à l’intérieur de ses cuisses. Se sentant embarrassée, elle n’avait pas osé faire un brin de toilette devant lui.
    - N’es-tu donc venue au monde que pour me tourmenter? Elle ne s’y trompa pas, le regard qu’il posait sur elle était empreint de tendresse.
    - N’oublies pas petite, je te laisse partir, mais tu as intérêt à revenir vite ou j’irais moi-même te quérir! Elle tressaillit lorsqu’Hermance posa sa main sur son avant-bras. Elle savait n’être qu’un jouet pour lui, mais la chaleur de ses doigts à travers le tissu de la manche de son corsage avait été bien prête de ranimer le désir tenace qu’elle éprouvait pour le Comte. Elle recula vivement et malgré elle ses yeux se posèrent sur les plis que faisait sa virilité de l’homme dans son pantalon.
    - Et bien et bien, serais-tu une dévergondée ma belle fleur des champs? Se moqua-t-il. Il avait intercepté son regard et était parti d’un grand rire qui résonnait intolérablement aux oreilles de Lysandre. Pour retrouver contenance, elle récupéra la bourse sur la commode et la glissa dans la poche de sa robe.
    - Puis-je disposer Monseigneur? Demanda-t-elle assez sèchement, toujours furieuse de s’être laissée surprendre. Il ne répondit pas immédiatement puis acquiesça enfin d’un signe de tête. Elle poussa un soupir de soulagement en se dirigeant vers la porte.
    - Et ne me fais pas languir trop longtemps de ta prochaine visite ma caille! Cela n’avait rien d’une prière.
    - Je serais de retour dans quelques jours Monseigneur! Elle lui fit une courte révérence et ne lui laissant pas le temps de répondre, elle poussa le battant de la porte. Lysandre s’éclipsa rapidement de peur qu’il ne change d’avis.
    Elle devait des explications à Luselle avant de rentrer au village et cela risquait d’être tendu entre les deux sœurs. L’estomac noué elle se rendit aux cuisines espérant y trouver Luselle. Fort heureusement elle la croisa dans le couloir désert qui menait aux communs. D’emblée sa cadette se montra agressive et insultante. Elle menaça Lysandre d’avertir le père de son indignité. Lysandre tentait de lui faire comprendre qu’elle n’avait pas d’autre choix que d’obéir au Comte, mais Luselle n’en voulait rien savoir et leurs cris résonnaient entre les murs du couloir, risquant d’attirer des curieux. Lysandre ne vit pas d’autre solution que de menacer sa cadette à son tour.
    - Je ne crois pas que tu aies des leçons à me donner sur le sujet ma sœur! Lança-t-elle évasive. Luselle se tut.
    - Toi ma sœur, sais-tu te protéger au moins? Y a-t-il un apothicaire au château? Poursuivit-elle abruptement. Elle vit sa cadette rougir jusqu’à la racine des cheveux.
    - De quoi parles-tu? La catin c’est toi et père va te punir comme tu le mérites! Troublée par les propos de son aînée, Luselle tentait la diversion en ramenant la conversation sur Lysandre.
    - Comment nommes-tu ce que tu fais avec ton marmiton sur ton paillot dans les combles? La petite chatte à son Paulin me semble-t-il? Crois-tu encore pouvoir être en mesure de me faire la morale petite sœur? Es-tu beaucoup plus vertueuse que moi? Lysandre avait parlé froidement et elle vit sa sœur pâlir.
    - Je ne fais rien de… mais comment sais-tu que… qui t’a parlé de cela? Luselle était incapable de terminer ses phrases. Vaincue, elle chancelait en regardant sa sœur avec effroi.
    - Je me suis perdue à l’étage avant-hier soir et je suis tombée par hasard sur le logement des bonnes. Tu m’avais l’air très occupée aussi me suis-je faite discrète! Le visage imperturbable et le ton pondéré de Lysandre finirent d’intimider Luselle qui se jeta aux pieds de sa sœur.
    - S’il te plaît ne dis rien aux parents, je me tairais aussi! Je t’en supplie ma sœur! Luselle sanglotait en tremblant de tous ses membres. Lysandre eut pitié d’elle et l’aida à se relever. Leur père ne pardonnerait jamais de tels écarts de conduite, ses filles se devait d’être vierge le jour de leur mariage. Elles avaient autant à perdre l’une que l’autre et aucune des deux n’était tentée par un séjour au couvent.
    - Tu ne souffles mots à quiconque et j’en ferais de même! Luselle essuya ses larmes, étreignant sa sœur avec gratitude. Lysandre prit congé. Elle lui recommanda la prudence, un gros ventre serait la pire des choses pour sa cadette. Quant à Lysandre, elle savait ce qui lui restait à faire.
    Il était à peine deux heures avant tierce, lorsqu’elle longea la barbacane déserte. Elle traversa le pont levis sans encombre. L’eau des douves, prise par la glace, retenait le manteau neigeux qui s’épaississait à vue d’œil. Le poids qui alourdissait les épaules de la jeune fille disparaissait à mesure que ses pas l’éloignaient de la forteresse. Elle n’avait rien avalé avant de se mettre en route, aussi en possession des pièces que lui avait donné le Comte, elle fut tentée de s’arrêter au bourg, à l’auberge du père Hamelin. L’on y servait de belles parts de tourtes à toute heure de la journée. Le commerce était florissant et le Seigneur venait parfois s’y restaurer. Mais une bonne coudée de neige immaculée recouvrait déjà le sol et cela entravait sa marche qui devenait pénible. Elle songea soudain à ses parents, sans doute morts d’inquiétude, elle devait les rassurer au plus vite. Se faisant toute petite, elle longea rapidement la taverne d’Hugon Mouchel. Le lieu avait mauvaise réputation car ceux qui la fréquentaient, préféraient s’enivrer plutôt que de travailler leur champ. Chaque sou qu’ils possédaient, venait grossir l’escarcelle du tenancier. Le vin et la cervoise faisaient des ravages et il ne se passait pas une semaine sans que l’un de ces ivrognes ne périsse. On le découvrait au bord d’un fossé, vidé à mort de son sang ou il rendait l’âme sur une pauvre paillasse à l’hospice des moines gris. Soit il s’était battu avec plus fort que lui et un couteau avait tranché sa misérable vie, soit les litres quotidien de mauvais vin qu’il avait ingurgité avaient réduits de moitié son espérance de vie. L’un des habitués du père Mouchel l’aperçut et se mit à lui crier des insanités. Il se leva avec l’intention de la poursuivre mais elle lui faussa rapidement compagnie. L’homme, ivre mort, vacillait à chaque enjambée et, sous les quolibets des rares passants, il termina sa course dans le caniveau immonde où tout le monde se soulageait. Le gel et la neige ne prenaient pas dans les souillures tiédasses et répugnantes.
    Lysandre atteignit le chemin de terre qui conduisait au-delà des étangs du Comte et elle allait enfin pouvoir cheminer sans être inquiétée. Tandis qu’elle serrait précieusement dans sa main, à travers le tissu de sa poche, la bourse qui lui avait été donnée, ses pensées se dirigeaient vers Hermance de Messonier-Mettivier. Cet homme avait un tel pouvoir sur ses sens qu’elle en était effrayée. Elle le craignait et le désirait tout à la fois. Sa façon de se faire loup et caressant l’instant d’après la décontenançait. Et puis, à quoi rimait ces affectueux surnoms dont il l’affublait? La neige collait à ses houseaux, ajoutant plus de fatigue à ses pas. Leur aînée était partie depuis la veille et en ne la voyant pas revenir le lendemain en fin d’après-midi, ils commencèrent à être très inquiets eux aussi. Les petits savaient qu’il n’y avait que quatre heures de marche d’un bon pas du château à la chaumière. Leur grande sœur aurait dû être de retour bien avant vêpres. Lanval et Aloïs avait été chargés de ramener un mouton que leur père avait acheté chez Alceste Carrier. L’homme faisait de ce commerce son gagne-pain et l’hiver il se débarrassait des moins vigoureux de son cheptel afin de ne pas avoir à les nourrir. Sa récolte de foin et d’orge était souvent médiocre et ce n’était pas les quelques betteraves qu’il achetait à l’Uriel qui lui permettaient de repaître un gros troupeau. Uriel lui, mettrait la bête au saloir et il pourrait donner un peu de viande à sa famille tout l’hiver. Les enfants avaient traîné sur le chemin du retour dans l’espoir d’apercevoir Lysandre, mais il gelait fort et ils étaient frigorifiés. Lassés d’attendre en vain et surtout effrayés à l’idée que les bêlements déchirants de l’animal n’attirent un loup, ils avaient repris le chemin de la chaumière familiale. Ce soir-là le brave Uriel cacha son appréhension du mieux qu’il put à sa famille. D’autant que dans l’après-midi l’Elzéar lui avait appris qu’une meute de chiens sauvages rôdait aux abords des étangs. Il eut beaucoup de mal à s’endormir. La Foncine assise près de l’âtre pleurait de toutes les larmes de son corps, déjà certaine de la disparition tragique de sa fille aînée. Silencieuse et glaciale, la nuit avait été longue.
    Une nouvelle journée venait de passer et avec la neige qui tombait sans discontinuer, il allait bientôt falloir allumer les chandelles tellement il faisait noir dans la pièce à vivre. Ils étaient toujours sans nouvelles de Lysandre…


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    ...Les lanternes et les lampions illuminaient la cour de la citadelle de milliers de petites lumières de toutes les couleurs. Jeunes gens et jeunes filles dansaient au son des violons, des guimbardes, des violes et des tambourins. Assis sur des bancs, autour de tables disposées en demi-cercles, les parents, hommes et femmes chacun de leur côté, chaperonnaient leur progéniture en profitant du spectacle. Ils avaient à profusion devant eux, des mets succulents qui provenaient directement des cuisines du château. Ce soir-là, Monseigneur Gilles De Joncquourt célébrait ses fiançailles avec Mademoiselle Asceline de Thérouanne. Pour associer ses gens à son bonheur, Monsieur Gilles régalait, chacun de leur côté comme il se devait, nobles et roturiers. Tandis que les grands s'abreuvaient de cidre, d'hydromel, de vin blanc ou d'hypocras, les croquants, eux, se désaltéraient de piquette ou de bière d'orge germé, parfumée aux fleurs de houblon. Cela les rendait de plus en plus joyeux au fur et à mesure que les gobelets s'ajoutaient aux gobelets. Grâce au nouveau maître-coq de Monsieur, ils bénéficiaient d'un repas pantagruélique. Plusieurs serviteurs du château le leur avait apporté en début de soirée, et certains étaient même restés afin de les servir. C'est ainsi que tourtes aux légumes de saison, salade de mesclun aux gésiers de volailles, volailles aux noix et amandes, choux farcis, à la viande de sanglier, fruits frais, oranges confites et beignets aux pommes accompagnés de fraises au miel leur avaient été présentées dans des plats en argent sur les tréteaux recouverts de belles nappes blanches. Pour l'occasion, aucun des convives n'oublia son couteau qui servait pour tout, même de fourchette. Les tranchoirs de pain dur avaient été disposé de chaque côté des tables improvisées, afin qu'ils fassent office d'assiette. Le lendemain, ils seraient distribués aux mendiants qui avaient élu domicile aux abords de la place du marché, et les restes jetés aux porcs qui engloutissaient la plupart des déchets de cuisine des occupants de la forteresse de Taillefer. En dehors de ce somptueux repas, Gilles de Joncquourt leur avait fait porter généreusement une boisson populaire fort appréciée. L'hypocras. Le matin même, les bâtons de cannelle, le gingembre frais, les clous de girofle et les gousses de cardamome avaient été broyés et déposés dans une toile propre. Ensuite, les épices avaient macéré pendant cinq heures dans un mélange de vin rouge et de miel. Aussitôt filtré, un tonneau entier du breuvage avait été livré à la population venue nombreuse pour faire honneur à leur maître en cette soirée de liesse.

    Le plancher de danse avait été installé sous le chêne ancestral qui occupait le centre de la place par tous les artisans de Taillefer. Les bottes aux semelles en bois des jeunes gens couvraient parfois la mélodie des violons tellement le bruit en était assourdissant. Certains, de condition modeste ne portaient pas de chaussures, mais ils n'en étaient pas moins bruyants pour autant. Les ballerines à lacets des jeunes filles étaient légères, et leurs robes virevoltaient au rythme endiablé d'une farandole au son des gigues. Cette première danse était réservée aux cadets qui ouvraient officiellement le bal. Enlacements et tournoiements étaient accompagnés des cris perçant de la jeunesse pour montrer à tous la satisfaction qu'elle éprouvait à ce divertissement. Parfois, apparaissait les dentelles impeccables d'un jupon ou l'éclair blanc d'une cheville fine. Les hommes applaudissaient et sifflaient pour exprimer leur joie. Les coiffes, pourtant bien ajustées, libéraient des mèches entières de cheveux, barrant les joues rosies des jeunes danseuses. Essoufflées, à la fin de la farandole, elles regagnèrent les tables des mères qui les complimentèrent pour leur vivacité. Les jeunes gens, eux, allèrent s'installer en compagnie des messieurs. À la prochaine danse, les anciens prouveraient qu'ils étaient toujours capables de mener sarabande. Pour l'instant, il était l'heure de faire ripaille. Pour protéger épouses et enfants qui ignoraient tout de la situation, aux tables des hommes, s'échappaient à mots couverts des commentaires graves sur les récents événements qui avaient lieu à la frontière du pays, à deux jours de marche de Taillefer. À celles des femmes, les propos étaient plus légers. Seuls les derniers ragots importés directement des cuisines du château s'y propageaient. Les commères s'en donnaient à cœur joie et l'anecdote la plus courue était l'arrivée de Meyranne Jacquemin aux cuisines seigneuriales. Ce fut Marie, la doyenne des lingères qui ramena la conversation sur le sujet.

    - Cette Meyranne, de quel village avez-vous dit qu'elle venait? demanda à la cantonade la vieille, la bouche pleine.

    - Saint-Jouc, c'est à plusieurs lieues d'ici! répondit Rosemonde assez fort pour que toutes profitent de la conversation.

    - Ses parents sont aubergistes là-bas! poursuivit-elle.

    - Encore une ingrate! Elle abandonne sa famille pour prendre ici le travail de nos filles! Finalement, elle se tut voyant que personne ne renchérissait. Après quelques minutes de silence, ce fut au tour de Frenegonde de s'interroger.

    - Est-elle bien sérieuse cette petite? Le Fortunat prétend l'avoir vu avec l'Alazaïs? Elle attrapa le pichet de bière et s'en servit une bonne rasade.

    - Mon Flavien m'a dit que c'était des histoires! Elle a bien trop à faire pour se rendre chez le tavernier! Celle qui osait les contredire, était l'épouse dudit Flavien, commis boucher au château. Ce qui tracassait ces dames, c'était la mauvaise réputation de la serveuse de la taverne. Alazaïs servait les pichets et proposait parfois aux clients du père Frajou un peu plus que du vin.

    - Moi, on m'a dit que la gamine envoyait tous ses écus à ses parents, oui, c'est ce qu'on m'a dit! La Léceline semblait sûre d'elle.

    - Maître Éloi doit avoir perdu l'esprit pour confier autant de responsabilités à une fillette de dix-neuf ans, non? Frenegonde l'avait mauvaise, car sa fille n'avait pas été désigné pour entrer au service de la future épouse de Monseigneur.

    - Et puis elle a de bien jolies toilettes pour une cuisinière! Insista-t-elle.

    - Tu as raison Frenegonde! Vous avez vu la façon dont Monseigneur ne la quittait pas des yeux le soir de la présentation des artisans? Le ton suspicieux de la vieille Marie provoqua quelques hochements de têtes approbateurs.

    - Oui, moi j'en était gêné pour elle, c'était tellement indécent! Ansegarde, comme la plupart des filles de ferme, aurait bien voulu attirer le regard de Monsieur, mais sa condition ne le lui permettait pas. Le vin et la bière aidant, les propos acerbes disparurent et la fête battit son plein. Les musiciens, repus et joyeux, reprirent leur poste sous le vieux chêne. Dès que les premières notes entraînantes résonnèrent, jeunes et moins jeunes furent attirés sur le parquet. Bientôt le tonneau d'hypocras serait mis en perce et l'on allait leur apporter la farandole des desserts. Cela les mettait en joie, alors en attendant, tous les convives profitaient des réjouissances et l'on s'accorda pour louer les talents culinaires de Meyranne Jacquemin.

    Depuis l'âge de vingt-deux ans, maître Éloi occupait le poste envié de cuisinier du château. Lorsque son aîné, maître Aganon avait libéré la place, il lui avait tout naturellement succédé. Apprécié de son seigneur et de tous les habitants de la forteresse, l'homme était généreux et sa renommée s'étendait bien au-delà des murs de Taillefer. S'apercevant que le poids des ans se faisait parfois lourdement sentir, à son tour, il se mit à la recherche de celui qui le remplacerait. Aucun de ses commis ou des aides de cuisine n'avaient carrure et expérience pour endosser la lourde charge qu'était la sienne. Sa quête resta infructueuse pendant des mois. Puis un jour, il rencontra le charpentier de Taillefer à la taverne et celui-ci lui parla du repas exquis qu'on lui avait servi "Au Bon Coq", l'auberge des Jacquemin à Saint-Jouc, l'un des villages environnants. Il affirma que c'était Meyranne, la fille aînée des aubergistes qui menait cuisine. À ses dires, celle-ci ne devait pas avoir plus de vingt ans, mais son savoir-faire n'avait rien à envier à celui des plus grands maîtres-queux. Intrigué et n'ayant rien à perdre, maître Éloi décida d'aller se rendre compte par lui-même à l'heure du déjeuner, des dires de l'artisan. Aussitôt arrivé à l'auberge, il fut séduit par la propreté du lieu, par l'ordonnance pratique des ustensiles et par l'aspect rutilant des écuelles et des gobelets qui étaient utilisés par les clients. Les Jacquemin étaient des gens simples qui avaient élevés leurs deux filles dans l'amour du travail bien fait. Cela se sentait dans chacun des gestes d'Eliette, la cadette, occupée à disposer avec goût, tranchoirs, gobelets et écuelles sur les tables de la grande salle. À son entrée, elle salua maître Éloi poliment puis repris son ouvrage. La mère Jacquemin vint à sa rencontre et l'installa non loin de l'âtre où rôtissait à la broche un cochon de lait. Le fumet de la viande embaumait la pièce entière. Trois clients arrivés après lui le rejoignirent à la table. Chacun des convives disposaient d'une cuillère large pour la soupe et les fruits au miel. Le père Jacquemin vint poser un pichet de bière brune auprès de chaque gobelet. C'est alors qu'Éloi vit celle dont on avait vanté les talents.

    Meyranne Jacquemin était aussi belle que les grandes dames représentées sur les tableaux qui couvraient les murs du château. Sa chevelure auburn, nouée en tresse, pendait sagement jusqu'à ses reins. Le tablier attaché à sa taille était d'une blancheur impeccable malgré le travail salissant auquel elle se livrait. Elle incorporait les épices avec énergie, dans un grand chaudron, aux légumes qui allaient être servis avec le porc. Celui-ci, grâce au miel de châtaigner dont la mère Jacquemin venait de le badigeonner, avait une couleur brune fort appétissante. D'un signe du menton, Meyranne indiqua à sa sœur qu'il était temps de servir les écuelles de soupe, les tourtes, les pâtés et saucisses au vin à la cardamome ainsi que les fruits secs qui composaient l'entrée. En un rien de temps, la salle s'était remplie d'ouvriers et de notables de passage. Parmi les convives, maître Éloi reconnut le chirurgien-barbier du bourg de Gaillon. Eliette servit ensuite les légumes tandis que Meyranne découpait d'épaisses lamelles de viande odorante qu'elle présentait à chaque tablée sur des tranchoirs en bois recouverts de feuilles sèches de romarin, de laurier ou de sauge. Pour les plus gourmands, elle proposait une sauce à base de miel, verjus et condiments divers. Le père et la mère Jacquemin déposaient rondement devant les convives, bière, pain, figues, raisins et mestriers avec un sourire et un mot aimable pour chacun. Pendant une bonne heure, un brouhaha incessant régna, puis les uns après les autres, les clients quittèrent les lieux, repus et satisfaits. Modeste, la jeune fille acceptait en rougissant les compliments des clients sans pour autant cesser sa besogne. Elle nettoyait à grande eau ses ustensiles, laissant à sa sœur le soin de récurer les chaudrons. Éloi avait pris sa décision. Il attendit le départ du dernier client avant d'aborder les parents de Meyranne. Il sut être convaincant car dès le lendemain, la jeune fille serait affectée à ses côtés aux cuisines du château en tant qu'apprentie afin de la préparer à la rude tache qu'était celle de maître-queux de la maison De Joncquourt. Eliette promut première cuisinière à l'auberge, jura à sa sœur de tout faire comme elle le lui avait appris. Et elle tint parole, car l'année suivante, "Au Bon Coq" devint "La Marmite d'Eliette". Les Jacquemin étaient fiers de leurs deux filles.

       ...Gilles de Joncquourt, comme tous les ans, honora de sa présence les festivités organisées par les artisans qui œuvraient à la citadelle de Taillefer. Pour l'occasion, anciens et nouveaux venus venaient se présenter à lui. Tous saluaient respectueusement leur seigneur et le remerciaient pour sa protection. En retour, Monsieur leur servait un discours reconnaissant pour leur attachement envers sa maison, pour l'assiduité qu'ils accordaient à leurs tâches et pour le dévouement avec lequel ils le servaient. Ensuite, Monseigneur prenait une collation en compagnie de tout ce beau monde et s'éclipsait discrètement dès que la fête était lancée. Ce soir-là, son apparition se prolongea bien au-delà des premières farandoles. Il suivait des yeux Maître Éloi. Celui-ci, accompagné d'une gracieuse jeune femme, évoluait parmi l'assemblée, saluant longuement les uns et complimentant les autres. 

    Gilles de Joncquourt avait découvert la ravissante Meyranne parmi la vingtaine de jeunes apprentis, jouvencelles et jouvenceaux, qui lui avaient
    été présentés une heure plus tôt. Les yeux verts, la chevelure flamboyante et la silhouette gracile de la jeune femme étaient restés gravés à ses pupilles.
    Meyranne accompagnait Maître Éloi avec discrétion comme à son habitude. Son sourire en avait déjà conquis plus d'un et sa gentillesse était mise
    en avant dans la plupart des compliments qui la récompensaient. Les grouillots la vénéraient avec dévotion, car en quinze jours de temps, elle avait
    réorganisé le travail en cuisine et offert plusieurs emplois à des jeunes gens de condition misérable qui, jusque là, croupissaient au cœur des ruelles
    sinistres de la citadelle. Ils étaient maintenant logés, nourris et protégés par la garde armée de Monseigneur.
    Monsieur avait encore en mémoire le premier repas que Meyranne avait préparé pour lui. Alors qu'il voulait féliciter son maître queux des excellents
    mets servis à ses hôtes, celui-ci lui avait appris qu'il s'agissait du travail de son apprentie, une jeune femme de surcroît. Le seigneur des lieux avait
    hâte de rencontrer la jeune protégée de Maitre Éloi tant le chapon aux herbes, les soupes au vin, le rôti en gelée à la crème sucrée, les pâtés de chapons
    nappés de sauce froide à la sauge, l'épaule de mouton farcie et la queue de sanglier aux écrevisses avaient subjugué ses papilles ce soir-là.
    C'était chose faite et il ne quittait plus Meyranne du regard. Ignorant ce qui se passait autour de lui, pendant une heure Gilles de Joncquourt observa
    discrètement les allées et venues de sa belle cuisinière. Il honora longuement le buffet de sa présence tout en accordant son attention à celles et ceux
    qui se permettaient de lui adresser un mot. Gilles de Joncquourt persuada ainsi son petit peuple qu'il possédait une immense noblesse de cœur envers
    lui. Certes, il aimait ses gens, mais ce soir-là ce n'était pas leur présence qu'il recherchait. Lorsque Renaude, la favorite d'une soirée, lui demanda
    la permission de se retirer, Monseigneur compris qu'il était temps pour lui d'en faire de même.

    Aeyris vantait les mérites de sa maîtresse à qui voulait bien l'écouter. La gamine s'était attachée à Meyranne dès leur première rencontre sur le marché
    de la place-forte. Aeyris avait à peine treize ans, mais elle était vive, intelligente, courageuse et toujours prête à rendre service ce qui lui attirait
    parfois d'énormes déboires. Elle avait risqué le cachot et la mutilation de sa main droite en volant des pommes pour le petit Milon qui mourrait
    lentement de faim. Meyranne avait payé les fruits à la condition que la petite la suive pour la rembourser par son travail. Elle serait nourrie et aurait
    un coin près de l'âtre pour y dormir. Depuis ce jour-là, Aeyris servait exclusivement Meyranne à laquelle elle vouait une adoration sans bornes.
    Le pauvre Éloi lui, était totalement dépassé par la nouvelle organisation que Meyranne avait mise en place. Il se contentait d'apprécier cette aide
    efficace qui lui était venue du ciel. Se faisant un jour pâtissier, l'autre saucier, l'homme se reposait maintenant entièrement sur les compétences de
    Meyranne. Il se permettait même un ou deux après-midis de pêche par semaine à la rivière Boncoul. L'endroit, situé non loin des remparts de
    la forteresse, grouillait de petites écrevisses qu'il ramenait à paniers pour Meyranne afin de se faire pardonner de son absence. Quant aux truites
    saumonnées, elles servaient à nourrir la meute d'affamés sur laquelle veillait la jeune femme. Enfants abandonnés et mendiants étaient rassasiés
    des restes de la table de Monseigneur, mais rien n'était gratuit. Tantôt ceux-ci lavaient le parvis de la chapelle, taillaient les arbres fruitiers en
    saison, nettoyaient les étables et les écuries ou participaient aux travaux des jardins.
    Depuis que la petite Jacquemin, comme la nommaient les commères, avait pris en charge les cuisines du château, le duvet léger des volailles que
    l'on plumait ne saupoudrait plus les mets en préparation. Les volaillèrès avaient une pièce qui leur était réservée, tout comme le boucher et ses commis.
    L'eau qui servait à rincer fruits et légumes n'était plus utilisée pour la vaisselle. Raimbert, aidé de son âne, allait plusieurs fois par jour à la fontaine
    située au centre de la grand-place afin d'y emplir tonnelets et brocs à lait pour les ramener aux cuisines. Hersent et Barbe avaient appris à confectionner
    une décoction de plantes afin que la vaisselle de réception de Monsieur soit toujours rutilante. Chacun des ustensiles, des poêlons et des faitouts
    dont se servait Meyranne étaient désormais entretenus correctement. Disparu le coup de torchon entre deux sauces, Elvide lavait et essuyait avec
    application chacun des récipients qui avait été souillés. Le cellier regorgeait de victuailles en tous genre, car le jeudi de chaque quinzaine, Maître
    Éloi se rendait à la foire d'Arembert pour négocier de beaux produits à un bon prix. Meyranne ne laissait cette tâche à personne d'autre qu'Éloi.
    Diplomate, celle-ci s'octroyait ainsi les bonnes grâces du vieux maître queux.
    Certains soirs, lorsque tout le monde était déjà endormi, Meyranne repensait avec nostalgie à la petite auberge de ses parents. Selon le bouche à oreilles
    local, sa sœur avait repris le flambeau "Au Bon Coq" avec talent et cela faisait énormément plaisir à Meyranne.

    La forteresse était un modèle d'architecture qui faisait la fierté de ses occupants. Taillefer, édifiée sur quatre niveaux à flanc de montagne, était fortifiée à revers par les tonnes de rochers du mont Hurlevent. L'érection de trois tours dont le sommet disparaissait parfois dans les nuages à la saison des brumes, avait été nécessaire pour consolider les larges remparts de l'avant. Ainsi, le château construit sur un tumulus de roches graniteuses était en sûreté en cas d'éventuelles attaques de pillards. En cas d'alerte, la population paysanne pouvait s'abriter sans crainte d'y être délogée et massacrée. On accédait à la cour intérieure de la citadelle grâce à quatre solides passerelles gardées jour et nuit par une soldatesque aguerrie. Monseigneur en personne entraînait ses soldats au combat. Les accès aux chemins de ronde étaient eux aussi parfaitement surveillés. Les sentinelles mettaient beaucoup de cœur à l'ouvrage, car si l'une d'entre elle était surprise à sommeiller, voir, dormir, elle était immédiatement cadenassée au pilori de la grand-place. Trois jours et trois nuits durant, sans manger ni boire, celui qui avait failli, était vilipendé et méprisé. L'homme recevait de nombreux projectiles répugnants. Cela pouvait être les intestins encore chauds d'un porc qui venait d'être abattu, un rat mort en décomposition découvert le long d'un mur, ou des excréments brouettés des écuries seigneuriales pour l'occasion. La colère des habitants les rendait très imaginatifs pour punir ce manquement à leur sécurité. Après avoir goûté à ce redoutable châtiment, aucun des condamnés ne récidivait.Taillefer possédait également une terrasse suspendue, véritable refuge aménagé à l'orée des rochers surplombant le vide. En principe, seul Monseigneur de Joncquourt avait accès à ce promontoire. Cependant, les courageux qui gravissaient les deux cents marches de la tourelle permettant d'atteindre la plateforme étaient tolérés, à la condition qu'ils ne troublent pas la quiétude de Monsieur. Par endroits, la végétation reprenait ses droits, et des branchages envahissaient un bon quart du terre-plein. La brise, fréquente à cette altitude, faisait bruisser branches et feuillages en les agitant. Lorsque le soleil était à son apogée, l'ombre bienvenue de la frondaison procurait une sensation agréable de fraîcheur, car malgré l'à-pic impressionnant, les rayons du soleil frappaient forts aux belles saisons. Une fois son devoir de seigneur accompli, Gilles de Joncquourt gagnait la place à la faveur de l'obscurité naissante. Cela favorisait ses réflexions, et il était sûr de ne pas croiser de visiteurs importuns. Chaque jour, il recevait ses maîtres de guerre. Il édifiait des stratégies pour les futures batailles qui s'annonçaient. Il traçait des plans sûrs, expliquant à ses soldats comment se frayer des passages qui les maintiendraient hors de danger si retrait était nécessaire. Le reste de son temps, il le consacrait à l'instruction des jeunes recrues, initiant celles-ci aux passes d'armes qui leur sauveraient la vie lors des futurs combats auxquels ils prendraient part.

    La chaleur épouvantable qui régnait dans la petite mansarde qu'occupait Meyranne dans le castel des domestiques, poussa celle-ci à s'aventurer
    hors des murs. Le mois de juin avait été suffocant, mais le mois de juillet promettait d'être torride. À peine vêtue, comptant sur l'heure tardive pour
    n'avoir pas à faire de rencontre indésirable, la jolie maître queux laissa ses pas la guider vers les premières marches de la tourelle. Une fois l'ascension
    commencée, elle entreprit tout naturellement de se rendre sur la terrasse. Au sommet, il n'y aurait aucun risque pour elle de tomber sur un passant
    à plus de minuit. Comme la plupart des serviteurs de Monsieur, elle connaissait le détour qui permettait de contourner les postes de garde. Certes,
    l'escalade était dangereuse, mais elle éviterait les regards concupiscents des soldats en faction. Toute menue, la jeune femme s'était facilement frayée
    un chemin sur le sentier escarpé. Au prix d'un rétablissement périlleux, elle profita enfin du courant d'air presque frais. Elle s'accota à la rambarde
    rocheuse en fermant les yeux puis Meyranne s'abandonna au souffle grisant de la brise.
    Gilles de Joncquourt appréciait les rares instants de solitude qu'il s'accordait sur le terre-plein, tutoyant la voûte céleste quasiment à portée de main.
    Ce soir-là, la pureté laiteuse de la lune rivalisait de beauté avec le scintillement des étoiles. Des éclairs de chaleur barraient l'horizon au lointain.
    Monsieur était préoccupé. Des querelles intestines à la frontière Est menaçaient de s'étendre plus avant. Pour maintenir la paix sur ses terres, Gilles
    de Joncquourt s'était résolu à épouser la fille du Seigneur Chilpéric de Thérouanne, car la révolte grondait déjà à la frontière des deux provinces.
    Cette union de convenance scellerait une alliance qui renforcerait la solidité des limites communes des deux territoires.
    Bien que pulpeuse, Asceline était agréable au regard. Elle portait des toilettes qui mettaient sa silhouette en valeur et ses coiffures recherchées faisaient
    ressortir son teint lumineux. Cependant, si l'allure d'Asceline était attrayante, son comportement était celui d'une enfant gâtée à qui tout était dû.
    Celle-ci était cruelle, acariâtre et venimeuse envers quiconque se mettait en travers de son chemin. Dépourvue de compassion, elle considérait ses sujets
    tels des esclaves. Sa méchanceté envers les serviteurs avait déjà fait le tour du castel et nombreux étaient ceux qui redoutaient son arrivée.


  •  Non corrigé


       ...Plongé dans ses pensées, Gilles ne remarqua pas immédiatement la présence de Meyranne. Soudain, il sursauta. Il venait d'apercevoir un fantôme
    lactescent dont le suaire ondulait, soulevé par les salves répétées de la brise. Effectivement, l'astre de la nuit enveloppait malicieusement Meyranne
    d'un halo immaculé. Celle-ci n'était pas consciente que le souffle du vent plaquait la fine percale de sa chemise de nuit sur ses rondeurs délicieuses.
    Ni que la lune révélait sa sensualité à celui qui l'observait secrètement.
    Habituées à l'obscurité ambiante, les pupilles de Monsieur discernèrent plus clairement celle qu'il avait prise pour un spectre. C'était une belle jeune
    femme qui profitait, tout comme lui, de la solitude et de l'air frais de la place. Il reconnut Meyranne. La jeune maître queux n'était pas de celles qui
    cherchent à attirer l'attention sur sa personne, mais là, elle avait fait fort. Elle s'adressait toujours à lui avec déférence et respect. Certes, elle se savait
    belle, mais elle ne jouait pas de ses charmes pour obtenir des faveurs. Et chose qu'il appréciait tout particulièrement chez la petite Jacquemin, c'était
    son travail irréprochable.
    Un sourire mâtin barra les lèvres de Gilles de Joncquourt puis il s'approcha silencieusement. Meyranne ne perçut sa présence que lorsqu'il fut près
    d'elle. Son instinct lui dictait la prudence, mais en son for intérieur, elle était persuadée qu'elle ne courait aucun danger. Toutefois, son humiliation
    était grande d'avoir été découverte en chemise de nuit au faîte de la forteresse et par Monseigneur qui plus est.
    - Bonsoir demoiselle Jacquemin! Il n'est pas très prudent de gravir les marches de la tour en pleine nuit et sans lanterne encore! Gilles déposa sobrement
    un baiser sur le dos de la main de Meyranne dont il s'était emparé d'autorité.
    Pendant un court instant, ils se toisèrent du regard puis la jeune femme plongea dans une révérence impeccable. Surprise par le geste de Monsieur,
    réservé habituellement aux dames nobles, celle-ci en aurait presque oublié de saluer correctement son Seigneur.
    La tenue de Meyranne ne se prêtant pas à un exercice de maintien, Monseigneur apprécia le spectacle du décolleté plongeant de son vêtement de
    nuit lorsque celle-ci se releva. Il ne fit aucun commentaire, mais ses yeux parlaient pour lui.
    Quinze minutes plus tard, Meyranne et Gilles se retrouvèrent au pied de l'escalier. Monseigneur avait tenu à raccompagner la jeune femme, prétextant
    que les marches de la tourelle étaient plus dangereuses en descente qu'en ascension, surtout dans la pénombre. Seulement, ce n'était pas la raison
    première qui l'avait poussé à lui emboîter le pas. Celui-ci n'avait tout simplement aucune envie de la voir s'en aller. Sa promise arrivait dans une
    semaine et Monsieur venait de rencontrer celle vers qui les élans de son cœur le propulsait inexorablement.
    Meyranne, elle, ne savait quelle attitude adopter. Devait-elle disparaître rapidement au risque de passer pour une personne grossière ou devait-elle
    attendre que Monsieur l'autorise à se retirer? Et pourquoi, tout à coup, avait-elle autant de difficulté à s'éloigner de Monseigneur de Joncquourt?
    Un léger courant d'air agitait les mèches rebelles qui s'étaient échappées de la tresse qu'elle se faisait pour dormir. Par jeu, Gilles en captura une entre
    ses doigts. Ce faisant, il effleura la joue de Meyranne qui, troublée, frissonna au contact de sa main sur son épiderme. Les yeux rivés à ceux de l'autre,
    tels deux aimants, ils furent incapables d'échapper à l'attraction qui les poussa à joindre leur corps en une délicieuse étreinte. Gilles emprisonna
    tendrement la taille de Meyranne de ses bras protecteurs, puis il posa ses lèvres sur celles de la jeune femme. Comprenant qu'elle ne le repousserait
    pas, il l'embrassa d'abord avec douceur puis s'enhardissant, ses lèvres se firent exigeantes. Pantelante, Meyranne s'agrippa aux épaules de Gilles et
    se laissa emporter par la vague de bien-être qui la submergea. Un gémissement de satisfaction s'échappa d'entre ses lèvres.
    Gilles la lâcha instantanément et elle faillit s'effondrer sur les dalles du parvis. Surprise, celle-ci dévisagea Monsieur pleine d'appréhension.
    - Ai-je fait quelque chose de mal? Demanda-t-elle avec inquiètude.
    - Non chère petite! C'est moi qui me suis oublié! Cela n'arrivera plus! Il prit rapidement congé de Meyranne, comme si son intérêt pour elle avait brusquement
    disparu. Immobile, les bras ballants et la mine déconfite, celle-ci ne parvenait pas à comprendre la réaction de Monsieur. Ses jambes flageolaient
    et elle ressentait encore la chaleur des mains de Gilles sur sa taille au travers de la percale de son vêtement de nuit lorsqu'elle se décida à regagner
    sa couche. Meyranne eut du mal à s'endormir. Elle était inquiète, car son comportement avec Monseigneur était inadmissible et cela lui attirerait
    des ennuis, elle en était convaincue. Puis, l'orage avait éclaté avec violence vers quatre heures du matin, libérant des trombes d'eau. D'étouffante,
    l'atmosphère était devenue irrespirable. N'ayant pu se rendormir, Meyranne entreprit d'aller en cuisine afin de s'avancer dans son travail. D'autant
    que celle-ci appréciait ses moments de solitude où elle pouvait se renouveler dans ses créations culinaires.
    De la vapeur d'eau s'élevait des flaques disséminées dans la grande cour et elle resta un instant à se recueillir devant le spectacle que lui offrait
    mère nature. Ces quelques minutes de contemplation permirent à Monseigneur, qui se levait toujours tôt, d'apercevoir la silhouette gracile de la
    cuisinière qui s'acheminait vers l'office. Sans percevoir le bien-fondé de cette décision, celui-ci décida de rejoindre la jeune femme.
    Meyranne faillit se trouver mal en voyant apparaître celui qu'elle ne pouvait extirper de ses pensées depuis la nuit dernière. Elle le salua d'une courte
    révérence puis alla se placer devant l'un des fourneaux à bois qu'elle ralluma avec dextérité. Elle attrapa un chaudron sur une étagère et le déposa
    sur le poële qui crépitait déjà. Vaquant à ses occupations, celle-ci ignorait complètement la présence de Monsieur et celui-ci en fut agacé.
    - Ne pourriez-vous pas vous poser quelques instants? Vous me donnez le tournis! Elle cessa de vider son broc dans le récipient et elle se retourna vers
    Gilles de Jocquourt.
    - Je vous prie de m'excuser, mais mon travail n'attend pas! Désirez-vous quelque chose de particulier Monsieur? Il y avait presque de la colère dans
    sa voix. Gilles, faisant fi de l'humeur maussade de son interlocutrice, vint de placer tout près d'elle. Il se lança alors dans un discours auquel Meyranne
    ne s'attendait pas.
    - Demoiselle Jacquemin sachez que je me suis inquiété pour votre personne après que nous nous soyons quittés! Stupéfaite, Meyranne le dévisagea fixement.
    - Je vais me permettre de vous donner un petit conseil! Poursuivit-il.
    - Je pense que lors de vos escapades nocturnes, il serait plus judicieux de passer un saut-de-lit! Une lueur coquine traversa le regard de Gilles.
    Meyranne n'osa pas interrompre son maître, mais elle n'en pensait pas moins. Elle se remit au travail, désemplissant entièrement le broc qu'elle n'avait
    pas posé depuis le début de la conversation.
    - Je serais en peine si je venais à apprendre que vous avez fait une mauvaise rencontre! Voyez-vous belle jouvencelle, vous séjournez dans une place
    forte et certains des hommes qui la protègent ne sont pas toujours bien intentionnés envers les jolies filles! Surtout si celles qui se promènent en pleine
    nuit vêtue seulement d'une chemise transparente! Meyranne resta silencieuse. Elle savait avoir été imprudente, mais par chance, il ne lui était rien
    arrivé de désastreux. Pourquoi Monsieur se permettait-il ces remontrances? Voyant qu'elle resterait muette, il se risqua à une dernière mise en garde.
    - Je n'émets aucune critique, mais ayant moi-même faillis démontrer cet état de fait par mon comportement...! Il se tut, abandonnant sa diatribe
    en s'apercevant combien Meyranne était soudain mal à l'aise.
    Celle-ci avait rougi jusqu'à la racine des cheveux en saisissant tout à coup le pourquoi de la fuite précipitée de Gilles à l'issue de leur tête-à-tête en
    pleine nuit. Ce qu'elle avait pu être idiote. Se jeter dans les bras de cet homme à moitié nue démontrait à quel point elle pouvait être stupide parfois.
    Si Monsieur n'avait pas coupé court à leur étreinte, Dieu seul savait ce qui aurait pu arriver.
    Elle prit conscience à cet instant qu'elle était irrémédiablement attirée par son Seigneur. Comme mordue par un serpent par cette révélation, celle-ci
    se recula vivement, croyant ainsi se débarrasser du tendre sentiment qui menaçait d'envahir sa personne entière et son cœur tout particulièrement.
    Surpris, Gilles la dévisagea avec attention, et déconcerté, il s'enquérit des raisons de son trouble apparent.
    - Que vous arrive-t-il Meyranne? Mes propos vous ont effrayé? Loin de là, mon intention! Ce disant, il se rapprocha d'elle.
    - Non, non Monseigneur! Seulement, je prie de m'excuser, j'ai beaucoup de choses à penser pour la réception de bienvenue de notre future Altesse. Je
    n'ai que très peu de temps pour voir aboutir la réalisation de mes sauces et mener ma tâche à bien! Meyranne en profita pour s'éloigner à nouveau.
    Elle saisit une cuillère en bois et entreprit de touiller le brouet d'herbes odorantes qu'elle avait mis chauffer à gros bouillons tout en écoutant Gilles.
    - Très bien, je vois que votre besogne vous accapare entièrement! Cependant, je souhaiterai votre venue à mes appartements dans la soirée afin que
    nous puissions mettre au point le fil des réjouissances gustatives de vendredi prochain! Cet ordre était sans appel et Meyranne savait ne pas pouvoir
    s'y soustraire. Elle acquiesça d'un signe de tête et se concentra sur sa recette. Gilles s'éloigna à regret en percevant les pas des premiers serviteurs qui
    prenaient leur service à cette heure matinale. Gilles de Joncquourt avait compris, que tout comme lui pour elle, Meyranne Jacquemin nourrissait de tendres
    sentiments à son égard. Cependant, dans deux semaines jour pour jour, celui-ci deviendrait l'époux d'Asceline de Thérouanne.
    Le reste de la journée, Meyranne chevaucha un petit nuage tant son désir de rejoindre Monsieur était grand. Combien même cela n'était que pour
    recevoir ses ordres.
    Muni de quatre cylindres de parchemins et de quelques feuilles vierges, la maître-coq gravit allègrement les marches qui conduisaient à l'étage qu'occupait
    Monseigneur. Ces petits rouleaux lui étaient très précieux, car ils contenaient une partie des recettes que lui avait légué sa grand-mère maternelle,
    ainsi que celles qu'elle-même avait mis au point. Elle ne s'en séparait jamais et ce soir, elle désirait impressionner Monseigneur en lui proposant des
    menus fabuleux, dignes des plus grandes tables. Elle avait déjà sa petite idée sur la question, mais il lui fallait l'approbation du maître des lieux.
    À mesure qu'elle approchait des appartements de Monsieur, les battements de son cœur s'accéléraient. Elle mit cela sur le compte de l'anxiété car tout
    devait être parfait pour la cérémonie.
    La sentinelle de garde la fit patienter dans la chambre de parement. Cette petite pièce servait d'antichambre et Gilles de Joncquourt y recevait ses
    visiteurs lorsque celui-ci se retirait de la salle commune. La jeune femme venait à peine de s'asseoir sur l'un des nombreux bancs qui longeaient les
    épaisses cloisons, que Monsieur sortit tel un diable de sa boîte du tournanvent. La petite loge protégeait la chambre des grands froids provenant des
    couloirs en hiver et atténuait le bruit des conversations des indésirables qui accaparaient la chambre de parement dans l'espoir de gagner son attention.
    Meyranne se redressa si vivement, que deux de ses rouleaux lui échappèrent des mains. Gilles plongea pour les récupérer et les lui tendit avec un grand
    sourire.
    - Je guettais votre arrivée avec impatience demoiselle Jacquemin! Suivez-moi, nous serons mieux dans la chambre! Il y fait plus frais grâce aux
    plantes de la terrasse suspendue! Meyranne traversa l'ostevent à sa suite, puis elle pénétra dans le domaine de Monseigneur. L'endroit était bien plus
    qu'une pièce dédiée au repos. De larges fenêtres à coussièges offraient une vue circulaire sur l'ensemble de la citadelle. Des nattes humides, confectionnées
    en paille de seigle, garnissaient murs et sols pour isoler la chambre de la chaleur que la pluie du matin n'avait pas réussie à atténuer.
    Des tapisseries champêtres rehaussaient ce décor somptueux qui se révélait à ses yeux éblouis.
    Une crédence, disposée tout près de la porte qui conduisait directement sur la terrasse, accueillait une légère collation. Meyranne était bien placée
    pour savoir que Monseigneur adorait les sucreries. Dans des coupes frappées aux armoiries des De Joncquourt, étaient joliment présentées pâtisseries
    et coulis de fruits. Dans un pichet, le vin de sauge qu'elle avait créé récemment attendait d'être servi dans les deux magnifiques verres en cristal gravés
    aux initiales de Monseigneur. Elle était maintenant convaincue que Monsieur avait donné des ordres à son intention. Un bref sourire étira ses lèvres.
    Impressionnant, l'encadrement en bois du châlit était sculpté de scènes de chasses et de combats, il disposait d'une tête de lit plaqué à même la pierre
    isolant ainsi l'ensemble du froid et de la chaleur. Ciel de lit et courtines soutenaient d'épaisses tentures, celles-ci préservant l'intimité du dormeur.
    Une coute de plume posée sur le matelas de laine devait en faire un moelleux couchage. Des draps de chanvre brodés aux initiales du maître des
    lieux complétaient la garniture de lit. Le traversin ainsi que les oreillers et la courtepointe fourrée n'étaient pas luxueux, mais très corrects pour
    une personne de sa condition. Meyranne remarqua les sachets de fleurs séchées que les servantes avaient glissées entre les oreillers. Sans doute des roses
    à cette époque de l'année. Au pied du lit, deux gigantesques coffres à linge et à habits, sculptés eux aussi de scènes champêtres, servaient d'assise. Bancs
    et coffres de secours étaient rangés le long des murs. Meyranne remarqua alors une chaire de dimension réduite recouverte d'épais coussins. Jamais
    encore elle n'avait vu un tel meuble. Devançant sa question, Monseigneur la couvait du regard depuis son entrée dans la pièce, Gilles lui expliqua
    que c'était un bon compromis entre une couche et un siège normal pour peu que l'on sache s'adonner à un repos plaisant. Toutefois Meyranne, pourtant
    vive d'esprit, ne saisit pas l'allusion grivoise que lui adressait Monsieur par ses propos.
    Son regard se porta sur la cheminée monumentale qui occupait entièrement l'un des murs de la vaste chambre. Les soirs d'hiver, elle devait dispenser
    chaleur et lumière à la fois. En plein mois de juillet, seules les bougies fichées sur des candélabres en argent éclairaient l'endroit.
    Dans un renfoncement près de la cheminée, Meyranne découvrit du regard un cuvier muni d'un drap impeccable. Le dais en toile, une fois tiré sur
    son rail, conservait chaleur et intimité pour celle ou celui qui prenait un bain. Ingénieux, Gilles de Joncquourt avait fait confectionner une citerne
    qui collectait les eaux de pluie sur la terrasse adjacente à la chambre, juste derrière la cheminée. Ainsi, les servantes ne s'épuisaient pas à porter
    de lourds seaux à longueur de temps, parcourant les couloirs en enfilade du château. Elles n'avaient qu'à débonder une vanne qui s'écoulait directement
    dans le cuvier. Le même principe était appliqué pour le vider. Il suffisait d'ôter le bouchon de cette baignoire rustique, et le liquide souillé s'écoulait
    dans un étroit canal qui aboutissait aux gargouilles du château. Tout comme les eaux de pluie, cela finissait dans les douves.
    Meyranne et Gilles s'installèrent sur l'un des coussièges et ils purent, tout en appréciant le panorama et la collation, mettre au point un feu d'artifice gustatif.
    Gilles trouva Meyranne géniale et approuva totalement ses suggestions. Une fois les menus des festivités inscrits sur les feuillets, l'instant se prêta aux
    confidences. Gilles et Meyranne se tenaient si près l'un de l'autre que leur souffle se mêlait. Monsieur, une fois encore ne pu résister à la tentation de
    goûter aux lèvres de Meyranne. Sa main s'égara sous le jupon de celle-ci et des milliers de papillons se répandirent au creux de son ventre. Cette fois-ci,
    il ne la repoussa pas lorsqu'elle soupira d'aise. Il réalisa un peu tard que la jeune femme allongée sous lui ne portait plus que son blanchet de fine
    toile. Ajouré à cause de la chaleur estivale, le vêtement ne cachait plus grand chose des courbes gracieuses de Meyranne.
    La couche était un véritable nuage sur lequel Meyranne se soumettait aux divines caresses de Monsieur. Dévêtu entièrement, Gilles quémandait plus
    encore. Pour poursuivre cette joute amoureuse qui s'annonçait mémorable, il avait besoin de l'approbation de la jeune femme. Cela dit, il aurait
    été bien embarrassé si celle-ci s'était soudain dérobée. Serait-il parvenu à se contrôler? Il n'en était pas certain. Haletante, Meyranne gémissait de
    désir. Elle répondait à ses baisers avec passion et guidée par son instinct, elle se livrait à lui sans retenue. Elle l'encourageait en se cambrant. Elle
    pressait langoureusement son ventre contre celui de Gilles, recherchant la friction exquise de son membre dur, gorgé de sève, contre sa chair humide.
    Ses plaintes se faisaient roucoulements tant sa voix se cassait sous l'effet du plaisir qu'elle ressentait. Ce n'est que lorsqu'il du y mettre du sien pour
    rendre réellement hommage à cette adorable Aphrodite qui se donnait à lui, que Gilles de Joncquourt réalisa que celle-ci venait de lui faire don
    de sa virginité. Intense et brutale, la jouissance les faucha tout deux au même moment. Meyranne se maintint dans une félicité presque palpable
    tandis qu'accoudé sur l'oreiller, Gilles la contemplait avec tendresse. La pose lascive de sa jeune maîtresse lui procurait un sentiment d'intense satisfaction.
    Meyranne qui s'était laissé couler dans un demi-sommeil s'éveilla en sursaut. Se rendant compte que sa chemise n'avait pas résisté aux assauts robustes
    de son amant, elle s'empressa de se couvrir.
    - Pourquoi tiens-tu tant à te cacher? Tu es superbe! Il retira lentement le drap dont elle s'était recouverte, effleurant sa poitrine au passage. Parcourue
    de frissons, Meyranne tenta de se lever afin de récupérer son jupon.
    - Pas question de te défiler! Tu restes ici! Monsieur l'emprisonna de ses bras puissants, la faisant rouler sous lui. Il glissa ses mains sous les fesses de
    la jeune femme. Vaincue, celle-ci succomba aux doux tourments qu'il lui infligea puis étendus sur les draps froissés, Meyranne et Gilles s'abandonnèrent
    à la torpeur bienfaisante qui les gagna.
    Meyranne ouvrit les yeux la première. L'homme allongé à ses côtés était beau comme un dieu grec. Elle détaillait sans vergogne celui qui lui avait
    fait connaître ces instants d'ivresse voluptueuse. Un sourire concupiscent étira les lèvres de la jeune femme. Sans réfléchir, elle s'agenouilla, puis avec
    précaution pour ne pas le réveiller, elle dispensa de légers baisers sur toutes les parties du corps de Gilles qui étaient à portée de ses lèvres. La pointe
    de ses longs cheveux frôlait la peau nue du torse de Gilles chaque fois qu'elle se penchait sur lui et cela finit par l'éveiller. Cependant, il garda les yeux
    fermés. Il parvint de justesse à contenir une plainte lorsqu'elle se concentra sur ses tétons. Sa langue était magique.
    Elle poursuivit sa distribution de baisers sur son ventre puis entreprit un parcours beaucoup plus risqué. Elle posa ses lèvres sur l'organe charnel endormi
    de Gilles puis elle y fit glisser sa langue sur toute sa longueur. Surpris par sa hardiesse, Gilles sursauta et ouvrit grand les yeux.
    - Héééé! Petite effrontée! Explosa-t-il. Monsieur découvrit une Meyranne quelque peu embarrassée. Celui-ci s'installa plus confortablement contre son
    oreiller.
    - Serais-tu capable d'être plus... insolente? suggéra-t-il. Meyranne était rouge comme une pivoine, cependant elle acquiesça d'un battement de cils.
    Sa friandise avait gagné une bonne taille à la suite de son initiative.
    D'une main douce, elle s'empara du sexe de Gilles et se pencha jusqu'à ce que ses lèvres puissent le tourmenter par d'innombrables chatouillis. Prenant
    confiance en elle, Meyranne en lécha lentement l'extrémité sensible. Gilles hoqueta lorsqu'elle simula une pénétration, comprimant son organe entre
    sa langue et son palais. Le va-et-vient qu'elle lui imposa ensuite le fit crier de plaisir. La tiédeur de l'élixir douceâtre qui gouttait sur sa langue, lui
    transmit une pulsion qui la poussa à le chevaucher. Déchainée Meyranne y allait de toute sa fougue. Peu lui importait qu'il la rejette ensuite,
    mais à cet instant, seule l'union bestiale de leurs deux corps la préoccupait. Fulgurant l'orgasme les propulsa dans un tourbillon de secousses, à la
    limite des convulsions. Gilles fut incapable de remuer ne serait-ce qu'un doigt. Il grogna lorsque essoufflée Meyranne se laissa choir sur son torse.
    Á son réveil, tôt dans la matinée, Meyranne s'était volatilisée.
    Dans la grande cuisine, celle-ci chantonnait en commençant la préparation des sauces et des soupes qui agrémenteraient le repas de fête prévu en
    l'honneur de la future dame de Joncquourt.
    Meyranne n'ignorait pas qu'elle devrait s'effacer au profit d'Asceline de Thérouanne, mais elle escamotait cette sombre vérité en ne gardant en mémoire
    que les merveilleux moments qu'elle venait de passer en compagnie de Monseigneur...


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  •  

    ... Son APN en bandoulière, Dorhn musardait au gré des ruelles du vieux quartier de la ville. Par ce bel après-midi d'été, il était à l’affût du cliché qui ferait la différence parmi ceux de ses collègues lors du briefing. Les jets bouillonnants de la fontaine couverte de mousse produisaient d'imperceptibles arcs-en-ciel qu'il immortalisa pour la forme. Les jeux d'ombres et de lumière qui se dessinaient sur les façades recouvertes de vigne rouge de la maison des vétérans pourraient éventuellement lui façonner un panneau pour son salon dont il n'avait pas encore commencé la décoration. Dorhn venait de déménager depuis peu à la suite d'une douloureuse rupture. Depuis son arrivée dans ce petit village de Provence, il n’était pas encore parvenu à mettre de l’ordre dans ses pensées. Peu de livres, de vêtements et de vaisselle avaient été déballés. Et si les meubles étaient en place, c'était uniquement parce que les déménageurs y avaient contribué. Dorhn avait besoin de cette transition pour évoluer. L’éditorial du magazine pour lequel il travaillait allait être consacré au lieu de naissance d’une star du moment. La ville où il venait de s’installer en l’occurrence. Il joignait l’utile à l’agréable en perpétuant le souvenir de découvertes extraordinaires. C’était la raison pour laquelle il cheminait le long des allées piétonnières en pleine canicule. Soudain, à l'extrémité d’une ruelle, la silhouette gracieuse d'une jeune femme attira son regard. Il se figea.
    Appréciant la démarche plaisante de celle-ci, un léger sourire se dessina sur ses lèvres et il se mit à l'observer sans retenue. Progressant nonchalamment dans sa direction, l'attrayante créature était vêtue d'une robe légère dont le corsage ajusté enveloppait ses charmes et la jupe virevoltait au rythme de ses déhanchements. Elle dépassa Dorhn, laissant planer un délicat parfum dans son sillage. Il reconnut une fragrance aux senteurs d'orient mêlées de fleurs de citronnier, qu'utilise l'une de ses collègues. Cette rencontre le mit de bonne humeur. Il se retourna un bref instant pour la suivre des yeux, le temps de la voir disparaître au bout de l'allée. Puis il reprit sa marche.
    Dorhn, la petite quarantaine, un corps qu'il entretenait avec soin, appréciait les jolies femmes. C'est sans doute pour cela que Maïra avait mis un terme à leur relation. Elle en avait eu assez d'entendre toujours la même excuse lorsqu'elle surprenait le regard appuyé de son compagnon sur l'une de ses congénères. "C'est professionnel ma chérie, je ne vois cette personne que comme un éventuel modèle!" Maïra croyait en la sincérité de Dorhn, mais un jour, il y eut le premier dérapage, puis le second …et la belle Annie avait été celle de trop. Cela avait précipité le départ de Maïra. Dorhn comprit, mais trop tard, qu'il tenait vraiment à elle. Le retour à la réalité fut violent.
    Sa déambulation le conduisit sur le sentier menant au donjon en ruine de la forteresse qui surplombait le vieux bourg. Séduit par l'assemblage des vieilles pierres qui résistaient encore au temps qui passe, il ajouta plusieurs clichés à sa carte mémoire. Il se risqua sur un pont branlant et découvrit que la rivière en-dessous était asséchée depuis bien longtemps. Pourtant, en observant attentivement le sol, il aperçut un mince filet d'eau qui courait entre les rochers et les broussailles. Il devait certainement y avoir une source, d'où le nom du village. Ses pas le ramenèrent au centre de l'agglomération dont les rues désertes étaient dévorées par la flamme incandescente de l'astre solaire. Il emprunta une rue où les immeubles modernes jouxtaient des bâtiments anciens. Deux statues démesurées, gardiennes de l'entrée du parc verdoyant au centre-ville, luisaient d'un éclat presque fluorescent.
    Son APN crépita plusieurs fois. Seulement couvert d'un short cargo et d'une chemisette sans manches, Dorhn commençait à trouver la chaleur insupportable. Le besoin de s'hydrater lui devenait plus que nécessaire. Il repéra un charmant petit troquet à la terrasse ombragée vers lequel il se dirigea immédiatement.
    Sirotant une boisson fraîche à petites gorgées, il s'adossa confortablement au fauteuil bistrot sur lequel il était assis. Après une dizaine de minutes de détente, il se saisit de son APN posé sur la table, et entreprit de faire défiler les nombreux clichés qu'il avait réalisé. Concentré sur sa tâche, il ne remarqua pas celle qui était venue s'installer à la table voisine. Un effluve citronné taquina ses narines, il releva la tête. À quelques centimètres de lui, assise avec grâce, le regard perdu dans ses songes, se tenait l'inconnue de l’allée. Détaillant les éclats dorés de sa chevelure aux mèches rebelles, il la trouva réellement séduisante. Le bleu, quasi gris-perle, de ses yeux l'envoûta aussi sûrement que les incantations d'un maître vaudou. Il trouva si sensuelle la façon dont elle porta son verre à ses lèvres qu'il aurait presque qualifié cela d'érotique. Les mots passion et concupiscence traversèrent son esprit. Il maîtrisa à grand peine la pulsion qui avait failli le pousser à aborder la jeune femme à des fins inavouables.
    Interceptant le regard du photographe, la jeune femme le fixa à son tour. Elle le salua d’un imperceptible clignement de paupières puis celle-ci porta un toast silencieux dans sa direction en levant son verre devant elle. Dorhn qui ne savait quel comportement adopter lui sourit tout simplement. Les battements de son cœur s’accélérèrent dans sa poitrine tandis qu’une agréable sensation de chaleur envahissait tout son être. Il fut très déçu lorsqu’il la vit se lever. En passant près de lui, la promiscuité des tables lui donna l’occasion de frôler de sa cuisse le bras de Dorhn. Un frisson le traversa des pieds à la tête. Elle s’excusa machinalement d’une voix douce puis se dirigea vers les abords du canal. Dorhn la perdit de vue une fois les frondaisons passées.
    Sans réfléchir, il se leva à son tour. Ses pas le propulsèrent en direction du chenal où de nombreux saules tire-bouchon faisaient une haie d’honneur aux rares promeneurs qui osaient se risquer le long de la berge par cette extrême chaleur. Dorhn aperçut enfin celle qu'il suivait. Elle venait de se faufiler à travers le feuillage épais d'un saule ancestral. Pour se donner contenance, il fit un rapide cliché de l’arbre avant de rejoindre la jeune femme sous la cathédrale de verdure. Il y faisait frais grâce aux longues lianes vrillées qui tombaient en ramures. Celles-ci formaient un rideau touffu qui protégea naturellement Dorhn et l’inconnue des regards indiscrets des autres flâneurs. Elle se tenait nonchalamment adossée au tronc court et noueux. Dans ses prunelles, on ne lisait aucune peur, seulement un brin de fantaisie et de souhaits inavoués mêlés. Il réalisa alors qu'il ne devait pas être le premier qu'elle invitait ainsi à ses jeux espiègles. Les branches basses du salix babylonica offraient de nombreuses possibilités et elle entendait bien les lui faire découvrir. Dorhn voulut se présenter, mais elle plaça un doigt en travers de sa bouche lui intimant ainsi l'ordre de se taire. Ravissante, enjouée, elle s'approcha de lui et entreprit adroitement un déboutonnage en règle de la chemise en lin de Dorhn. Ses doigts délicats effleuraient la peau de son torse et il frissonnait au contact léger qu'elle prolongeait délibérément à chaque boutonnière. Lentement, elle lui retira son vêtement, le déposant sur l'une des branches basses à sa portée. D'une œillade, elle quémanda la permission de poursuivre. Sans attendre la réponse, elle fit courir la pulpe de ses doigts sur les flancs sensibles de celui qu'elle avait choisi pour amant. Quasi hypnotisé, Dorhn tressaillit et émit un gémissement rauque lorsque, glissant ses doigts sous la ceinture de son short, du bout des ongles, sa séductrice flatta ses reins. Il l'attira tout contre lui, noyant son visage dans son épaisse chevelure. Elle le repoussa gentiment, et toujours sans un mot, elle dégrafa sa robe puis l'ôta. Celle-ci rejoignit la chemise de Dorhn sur la penderie improvisée. Impudique et sûre d'elle, elle le brava du regard. Le corps dressé en un i parfait, elle tendit légèrement son pied droit devant elle. Tels deux tentacules, elle leva ses bras progressivement au-dessus de sa tête tout en faisant danser ses poignets en de légers mouvements circulaires. Son regard toujours fixé à celui de Dorhn, elle se mit à ondoyer habilement du bassin comme le font les danseuses orientales, puis elle descendit ses bras devant son visage et les croisa avec élégance sans stopper le mouvement de ses poignets. Le mouvement lascif de son ventre hypnotisait Dorhn qui avait bien du mal à réprimer l'envie de poser ses paumes sur les hanches de la danseuse.
    Lorsque les bras de celle-ci se trouvèrent à hauteur de ses cuisses, elle renouvela son envolée. Les rares rayons de soleil qui parvenaient à traverser l'épaisseur du feuillage les enveloppait d'un halo mordoré et le corps presque nu de la jeune femme ressemblait à une créature échappée des champs Élysées. Elle maîtrisait parfaitement l'art difficile qu'elle avait choisi pour le fasciner. Au lieu d'un vulgaire strip-tease, elle lui offrait un véritable spectacle de danse. Bien campée sur ses pieds, elle écarta légèrement les jambes, puis détendue, elle joua de ses genoux, les bras encadrant ses hanches en parenthèses, générant les tremblements caractéristiques de cette chorégraphie compliquée. Son corps entier se mit à vibrer sous le regard admiratif de Dorhn. Cela faisait bien longtemps que celui-ci n'avait pas ressenti l'appel de la chair avec une telle intensité. La démonstration de la jeune femme se termina en apothéose, le laissant tout comme elle, hors d'haleine. Ayant repris son souffle, elle rapprocha son visage du sien, puis de ses lèvres elle effleura ses paupières et ses joues. Elle pinça délicatement le lobe de son oreille de ses dents et cela le mit carrément en transe. Elle plaqua avidement son corps contre celui de Dorhn, caressant lentement ses épaules dénudées et le bas de sa nuque. Puis elle joignit sa langue à celle du bougre pantelant qu'il était devenu. Il tentait désespérément de dissimuler l'érection qui rendait son boxer bien trop étroit. N'y tenant plus, les sens exacerbés, Dorhn enlaça sa partenaire. Il l'embrassa avec passion, flattant des paumes ses fesses couvertes d'une lingerie arachnéenne. Malicieuse, celle-ci pressa son ventre contre la virilité douloureuse de Dorhn. La respiration saccadée de la jeune femme faisait écho aux pulsations de son cœur, rapides, débridées, passionnées.
    Comprenant qu’il hésitait malgré un désir puissant à lui prouver son ardeur, elle prit l'initiative de diriger leurs ébats. Avec douceur, elle le délesta de ses habits d’été. Elle se dépouilla prestement des petits bouts de tissu qui recouvraient encore ses charmes. Ainsi nus, ils auraient pu paraître triviaux, mais leur nudité n'avait rien de choquant. Tendrement, elle se pelotonna contre lui. Gémissant d'impatience elle releva haut sa cuisse, revendiquant avec force le besoin qu'elle avait de cette étreinte, l’envie de se soumettre à cette délicieuse caresse. La brûlure exquise des sens qui se propagea en eux multiplia leurs sensations charnelles. Lorsque Dorhn s'agrippa à ses hanches, le désir qui la consumait la fit instinctivement se cambrer. Elle s'empala d'elle-même sur le sexe turgescent de son compagnon. De lents, ses va-et-vient se transformèrent en de puissantes poussées qui les conduisirent rapidement à l'ivresse d'un fabuleux orgasme. Blottis l'un contre l'autre, ils en oublièrent où ils se trouvaient. Des voix se firent entendre, ce qui les fit sursauter. Ils se rhabillèrent en hâte. Non loin d’eux, au travers des branchages qui les abritaient, ils distinguèrent les derniers promeneurs de l’après-midi.
    - Je me prénomme Lyleth! Lui dit-elle simplement. Cette révélation sonna comme un cadeau d'adieu. Dorhn la vit disparaître au travers du feuillage sans qu'il n'ait eu le temps de répondre. Mélancolique, il récupéra son APN suspendu à l'une des branches du saule, réalisant qu'à part ce prénom, il ne savait rien d'elle.
    Cette rencontre éphémère lui avait fait prendre conscience qu’il était temps pour lui d’avancer. De retour à son appartement il défit ses cartons jusqu’à tard dans la nuit. Son travail l’aida aussi à se reconstruire. À ses moments libres, il longeait le canal avec le secret espoir de tomber sur celle qui l'avait marqué plus qu’il n’osait se l’avouer. Bon nombre de fois il aperçut la silhouette gracile de la jeune femme. Au détour d’une allée du parc, dans la rue commerciale, à la terrasse du café Paul ou dans le magasin de fruits et légumes dans lequel il s'approvisionnait. Croyant la reconnaître, Dorhn devenait tout sourire, puis l’instant d’après, dépité, il s'apercevait de son erreur. Il exécuta de fabuleux clichés dont il fit des tirages noir et blanc. Son esprit créatif était revenu. Encadrés avec esthétisme, il dissémina les photographies sur les murs blancs de son appartement. Lyleth passa au second plan.
    Fabien Jacquet était le journaliste en vogue du moment. Sa série d'articles sur certains clubs libertins sulfureux de la côte l’avait propulsé sur le devant de la scène. Séduit par le travail de Dorhn lors d’une exposition d’objets artisanaux, il s'assura de sa coopération par l'intermédiaire de la maison de presse qui les employait tous deux.
    Rendez-vous fut donné au "Boudoirs & Bougeoirs", un club échangiste, sélect celui-ci, où seuls les habitués avaient droit d'entrée. Les nouveaux adhérents devaient obligatoirement être parrainés par un membre ayant au moins deux ans d’ancienneté au club. Après un briefing succinct au cours duquel le propriétaire des lieux expliqua à Dorhn et Fabien qu'ils devaient observer une totale discrétion envers les clients, ceux-ci déambulèrent librement dans les couloirs ouatés de l’établissement. Le dress code et l'ambiance feutrée qui régnaient n'avait rien à voir avec ce que s’était imaginé Dorhn. Jacquet connaissait bien son sujet et restait très professionnel. Il n'y avait rien de malsain dans ses questions. Deux couples acceptèrent de s'isoler un moment pour lui apporter quelques réponses. Se faisant discret, le photographe joua de son APN pour immortaliser le décorum moelleux ainsi que l'ambiance polissonne et mesurée qui régnait dans le grand salon. Rien de vicieux ni d'obscène ne vint agresser son objectif. Les hôtes du journaliste lui confièrent qu'eux venaient là pour assouvir un fantasme commun et raviver la flamme du désir. Ils expliquèrent, qu'avides de sensations nouvelles, certains conjoints tentaient la première fois sans grande conviction. Puis, mis en confiance par des procédés conviviaux, ils se laissaient guider vers les alcôves coquines et devenaient de fervents pratiquants. Certains couples illégitimes étaient là pour y vivre leurs fantaisies en toute quiétude sans risquer une rencontre malheureuse qui les aurait exposés au qu’en dira-t-on. D'autres, amants d’un moment, venaient enrichir leur expérience en découvrant de nouveaux plaisirs inédits. En terminant l'entretien, Sacha désigna un homme d'une quarantaine d'années à ses interlocuteurs en précisant que celui-ci ne venait au "Boudoirs & Bougeoirs" que deux ou trois fois par an, s'offrant ce qu'il appelait des voyages exotiques. Fabien remercia chaleureusement ses interlocuteurs. Ayant largement de quoi étoffer son article, il s’apprêtait à quitter les lieux en compagnie de Dorhn.
    La musique d'ambiance cessa et le tintement léger d'une clochette attira les regards en direction de la scène modeste du club. Un homme, micro en main, attendait que cesse le brouhaha.
    - Chers hôtes, accueillons chaleureusement les élèves de l'école de danse de mademoiselle Grenna! Le show de ce soir est intitulé Malice et Délice!
    L'animateur attendit que cesse les applaudissements puis il poursuivit d'une voix enjouée.
    - Soyez attentifs, vous y découvrirez certainement l'inspiration pour une fin de soirée agréable! Je vous souhaite un bon divertissement! Il se retira derrière l’épais rideau pourpre que l’on avait descendu. Dorhn et Fabien se consultèrent du regard, et d'un commun accord décidèrent de profiter du spectacle. Après tout, la soirée leur était offerte. Le tintement de clochette résonna une nouvelle fois, puis une musique langoureuse et envoûtante s'échappa des haut-parleurs. Le rideau remonta lentement et les projecteurs révélèrent sept danseuses orientales placées au centre de l’estrade. Elles étaient vêtues d'un costume semblable en tout point. Un bustier à paillettes vert et or bordé de grappes de perles de verres, rondes. À chaque extrémité des grappes, un sequin de métal doré lançait des éclairs sous la lumière des projecteurs. Une jupe longue, faite de plusieurs épaisseurs de mousseline, de la même couleur que le bustier, fendue sur les côtés, était maintenue à la taille par une large ceinture ornée de motifs géométriques brillants de mille feux. Un bijou de tête et des bracelets fins complétaient la tenue de scène. Féminines par excellence, dès que se firent entendre les premières notes de la mélodie exotique, les exécutantes entamèrent de gracieuses arabesques des bras et du corps. La chorégraphie, parfaitement adaptée au lieu, honorait la fluidité des déplacements qui eux-mêmes étaient une invitation au cœur de la sensualité. Chaque partie de leur corps était mise à contribution. Cela devint un réel plaisir pour toute la salle que d'admirer ce ballet, tantôt saccadé et rythmé, tantôt ondulant et fluide puis enjoué et dynamique. Dorhn observait le spectacle avec attention. Une impression de déjà vu s'imposa à lui, mais il ne parvint pas à se rappeler à quel moment il avait déjà assisté à un tel spectacle? Trente minutes plus tard, sous les applaudissements nourris des spectateurs, les danseuses disparurent dans l'obscurité.
    - Mesdames et Messieurs, j'ai l'immense joie de vous présenter l'instigatrice de ce show! Applaudissez mademoiselle Grennaaaa! Émoustillé par les danses érotiques qui l’avait auparavant distrait, ce public de choix fit une ovation à la danseuse professionnelle. La lumière se ralluma. Tous découvrirent une splendide jeune femme, affublée d'un costume flamboyant. Ses cheveux blonds, lissés, encadraient son visage et retombaient de chaque côté de ses épaules. Elle ne portait aucun bijou si ce n'était le foulard incrusté de minuscules petit grelots qui enserrait sa taille. Tous se turent dès qu'elle eut salué l'auditoire d'une courte révérence. Une douce pénombre baigna alors la scène, puis, magique et lancinante, la musique se fit entendre. Le corps tendu à l'extrême, la séduisante artiste leva avec grâce son pied droit devant elle tout en remontant ses bras au-dessus de sa tête. Le mouvement sensuel de ses poignets captivait l'assistance. Elle tenait son regard fixé droit devant elle, un charmant sourire éclairait ses lèvres. Elle agita lentement son bassin de gauche et de droite puis d'avant en arrière, évitant de cambrer ses reins pour une imitation parfaite de la danse du cobra. Les sonnailles de sa ceinture faisaient écho à la mélodie qui guidait ses ondoiements. Elle prit assise sur ses pieds, les jambes légèrement écartées. Ses genoux entamèrent un vibrato époustouflant jusqu'à ce qu'elle ne soit plus que trémulations...
    Sonné, comme s'il avait reçu un violent coup de poing dans la poitrine, Dorhn le regard fixe n'en croyait pas ses yeux. Son sang emprunta l'accélérateur à particules qu'étaient devenues ses artères et son cœur se mit à battre la chamade. En pleine confusion, il sentit qu'il allait perdre l'équilibre, et ce n'est qu'au prix d'un terrible effort de volonté qu'il réussit à faire disparaître la sensation de vertige qui l'avait envahi. Ses tremblements ne cessèrent que lorsqu'il porta enfin les yeux sur la jeune femme qui se tenait sur la scène.
    Mais pourquoi diantre, ne l'avait-il pas reconnu immédiatement?
    Celle qui se produisait devant ses yeux médusés, n'était autre que Lyleth. SA Lyleth. Celle qu'il avait recherchée durant des semaines. Le costume de scène, l'ambiance et le rayonnement multicolore des spots réglés au minimum avait masqué l'identité de celle qu'il croyait ne jamais revoir. Mais, comment oublier ses courbes parfaites qui l'avait séduit dès le premier regard qu'il avait porté sur elle. Dorhn réarma son APN et alla s'asseoir au sol tout près de la scène, dans un angle mort afin de ne pas déranger les autres spectateurs.
    En virtuose qu'elle était, la danseuse évoluait avec un charme fou, elle donnait une vie propre à ses épaules qu'elle remuait avec élégance, puis les trémoussements qu'elle infligea à son buste échauffèrent les esprits. Le ballet de ses bras et de ses mains ne faisait qu'accentuer le côté lascif de son art. Et enfin, oscillant d'avant en arrière, Lyleth fit bouger son ventre au rythme de la musique. Ce déhanché dont l'amplitude dépassait tout entendement pour les novices, provoquait le tintement des minuscules clochettes accrochées à sa taille. Sa démonstration se termina sur un tonnerre d'applaudissements.
    À peine essoufflée, celle-ci s'inclina dans une pose respectueuse puis disparut aux yeux du public transporté.
    Encore subjugué par sa découverte et par le spectacle auquel il venait d'assister, Dorhn ne réagit pas à la disparition de Lyleth. Ce ne fut que lorsqu'il prit conscience que les hôtes du club reprenaient là où ils en étaient restés avant le show qu'il revint à la réalité. Sa première réaction fut de chercher la jeune femme des yeux, mais il ne la vit nulle part. Il repéra Fabien en charmante compagnie. Celui-ci serrait de près une petite rousse en bas résille et body couin qui le couvrait de caresses avenantes. Sans remords Dorhn l'abandonna à son sort.
    Se déplaçant d'alcôves en niches, de boudoirs douillets en salons confortables, il finit par découvrir Lyleth entourée d'une cour d'admirateurs, celle-ci était tout sourire. Une coupe de champagne rosé en main, elle portait un toast en l'honneur de l'assemblée. Dorhn s'approcha presque avec timidité. Lyleth le repéra immédiatement. Son sourire se fit radieux et elle leva son verre dans sa direction.
    - Oserais-je vous demander de venir trinquer à cette belle soirée avec moi monsieur …Monsieur?
    - Dorhn! Dorhn Grémont, pour vous servir! Vous acceptez donc ma compagnie? D'un signe de tête, elle lui signifia qu’elle adhérait à sa requête. Déçus, ses prétendants les abandonnèrent à leur tête-à-tête. Il était bien établi que lors de ces réunions, jamais une présence non désirée n'était imposée. Tous avaient compris que la jeune femme désirait s'isoler avec cet homme. Sûre d'elle, Lyleth conduisit Dorhn à l'étage, dans une douillette alcôve dont elle referma avec soin les rideaux épais derrière elle.
    - Ainsi personne ne viendra nous déranger, c’est la règle! Dit-elle avec un regard espiègle. Dorhn songea que celle-ci devait être une habituée des lieux. Il ne savait trop qu'en penser. Toutefois, il comprenait à présent le comportement détendu de la jeune femme lors de son approche sous le saule. Après tout, peu lui importait qu'elle soit une adepte du libertinage, du moment qu'elle accepte de l'initier. Peut-être que, si Maïra et lui avaient connu cette possibilité, leur chemin ne se seraient pas séparé? L'heure n'était plus aux regrets, il avait Lyleth près de lui et il entendait bien lui devenir indispensable même si pour cela il devait faire face à l’envie qu’elle avait de vivre le grand frisson avec d’autres partenaires. Et s'il avait bien compris le principe, lui aussi aurait le droit de regarder ailleurs. Tout à ses réflexions, il ne se rendait pas compte que la jeune femme le fixait intensément.
    - Mon style de vie vous choque Dorhn? Demanda-t-elle soudain soucieuse.
    - Je crois que je vais très vite l'adopter chère Lyleth! Répondit-il avec un large sourire. Elle posa une main sur la poitrine de Dorhn et le gratifia d'un tendre baiser que celui-ci lui rendit avec la même tendresse.
    - Cher partenaire, je vais vous apprendre quels sont nos codes! Le regard ensorcelant, elle l'attira près d'une banquette recouverte de coussins moelleux. Dorhn s'abandonna à son enseignement avec délectation.
    - Tout d'abord mon ami, il faut se vouvoyer! Vous vous rendrez vite compte, que cela accroît le désir! Tout en s'exprimant, elle se dévêtit avec aisance, ne gardant pour se couvrir qu’un léger voile de son costume de scène.
    - Ensuite, il faut abandonner tout embarras face à la nudité! Avec prévenance, elle entreprit alors un effeuillage empreint d'érotisme en ôtant adroitement ses vêtements à Dorhn. Il n'y avait rien de vulgaire dans ses gestes et nulle concupiscence ne se lisait dans son regard.
    - Pour terminer cette première leçon, sachez qu'en ces lieux tout est respect de l'autre! Observez les règles de convenances et vous serez apprécié! Voyant que Dorhn ne comprenait pas l'allusion, elle le poussa gentiment sur le siège confortable derrière eux, puis elle se laissa glisser à son tour sur les coussins. Elle se débarrassa du voile.
    - Puis-je espérer monsieur un peu de votre attention? Tout à coup, il saisit la nuance. Le libertinage n'était en rien de la perversion. Certes, il était question de sexe, mais surtout de partage. Personne n'obligeait à rien, et si l'on essuyait un refus, l'on s'adressait à celle ou celui qui accepterait enfin de s'abandonner aux affres de la volupté dans un recoin discret. Cela pouvait aussi se décliner en celles et ceux. Nul besoin de revisiter sauvagement le Kâmasûtra, parfois, il suffisait de quelques attentions délicates ou de baisers langoureux pour parvenir à la félicité. Dorhn enlaça Lyleth, et lui donna enfin le baiser passionné qu'elle attendait.
    - Je crois madame avoir découvert les mantras du libertinage grâce à vous! Lyleth scruta son visage avec intérêt.
    - Je vous écoute monsieur!
    - Cela se résume en trois phrases! Elle resta silencieuse, attendant qu'il poursuive.
    - Tout est permis, rien n'est obligatoire!
    - Ne jamais forcer son ou sa partenaire!
    - Et ne pas se vexer en cas de refus! Énuméra-t-il fier de lui.
    - Vous êtes un excellent élève Dorhn! Mais arrêtons de philosopher! Souvenez-vous combien vous étiez fougueux sous le saule? J'attends de vous à l’instant monsieur, que vous me transportiez au faîte du plaisir! Tout était dit. Il venait d’obtenir une permission qu’il lui était impossible de refuser. Ils naviguèrent longuement entre jouissance et euphorie et ils flirtèrent avec passion et extase. Impatiente, elle l'avait accueilli avec bonheur pour finalement atteindre l'ivresse d'orgasmes quasi sismiques. À présent, encore cambrée sous la puissance de l'ancre de vie de Dorhn, Lyleth haletait, incapable d’apaiser son souffle. Puis, la virilité de Dorhn détendue, le feu de leurs sens assouvi, ils goûtèrent avec ravissement à la torpeur dans laquelle ils baignaient. Épuisée, Lyleth s'assoupissait lentement dans le nid douillet qu’il lui confectionnait de son corps. Peau contre peau, ils ne faisaient plus qu'un, soudés par l'onctueux velouté d'amour qui les avait projetés au sommet de la vague.
    Le dialogue silencieux de leurs corps les berçait avec complaisance, les propulsant au-delà des étoiles, au-delà de l’avenir qui les attendait…

     


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  • IN SuMMaRy

    ...Une tasse de thé brûlant dans la main, Sohan s'était accoudé au bastingage du yacht pour apprécier le ballet des bateaux de pêche au loin. Il était encore très tôt. Les épaisses nuées de l'aube entretenaient une semi-obscurité rassurante. En vacances, Sohan aimait se lever aux aurores afin de profiter de la quiétude des lieux. Paix toute relative, car des piaillements stridents provenaient du vol de mouettes qui suivait les pêcheurs. Au loin, les moteurs diesel des embarcations emplissaient la baie de leurs grondements. Et les premiers klaxons résonnaient déjà au cœur de la ville. Malgré tout, Sohan se ressourçait en toute sérénité aux fragrances salées que la brise marine lui renvoyait du large. Détendu et relaxé, il réfléchissait à certains dossiers qu'il avait laissé en suspens.
    Il ne parvenait jamais à décrocher totalement. Toutefois, aujourd'hui, son esprit vagabondait à des milliers de kilomètres, là où résidaient famille et amis. Il y avait si longtemps qu'il les avait quittés que l'éloignement transformait ses souvenirs en une douce rêverie. Alors qu'il portait la tasse encore fumante à ses lèvres, Sohan aperçut une frêle silhouette qui avançait mécaniquement le long du quai. La démarche incertaine, une jeune femme se déplaçait péniblement en zigzags. Encore une qui ressortait ivre du Seagull pensa-t-il. La boîte de nuit du port avait très mauvaise réputation car, malgré la loi stricte, l'on y servait de l'alcool aux très jeunes et des drogues illicites circulaient souvent à l'arrière. Malheureusement, le patron était le neveu d'un député très médiatique, autant dire intouchable.
    Médecin-administrateur d'un service d'urgences, lors de ses gardes Sohan accueillait régulièrement des personnes dans le même état que celle qu'il avait sous les yeux. Il ne lui était pas possible de porter toute la misère du monde sur ses épaules, mais incapable de détourner le regard, il se mit à observer attentivement la jeune personne. À mesure qu'elle se rapprochait de lui, Sohan réalisa qu'il y avait bien plus qu'une soirée arrosée en découvrant la tenue de Mylhenn. Celle-ci avançait dangereusement en direction du ponton aux amarres. À présent, Sohan percevait clairement ses sanglots désespérés. Le peu de tissu qui la couvrait était en lambeaux et l'un de ses pieds n'était pas chaussé. D'une main couverte de sang, elle semblait protéger son visage tuméfié d'un agresseur invisible. De vilaines griffures lui striaient les bras et une épaule. Sohan comprit que cela allait mal se terminer. Il ne quittait pas des yeux la progression de Mylhenn. Se redressant lentement, il posa sa tasse sur le rebord de la rambarde.
    Un léger plouf et elle se laissa couler sans lutter dans l'eau sombre et glacée du petit matin. À peine quelques secondes plus tard, d'un plongeon impeccable Sohan fendit la surface de l'eau à peine troublée par la chute de Mylhenn. En quelques brasses, celui-ci rejoignit la position où la jeune femme avait disparu. Il plongea plusieurs fois avant de pouvoir finalement crocheter sa taille et la ramener vers la surface.
    Aidé des témoins qui avaient assisté à la scène, Sohan hissa Mylhenn sur le ponton. Il pratiqua une réanimation musclée au terme de laquelle celle-ci se mit à tousser en recrachant l'eau salée qu'elle avait avalée. Essoufflée, elle insultait ses sauveteurs et hurlait des mots sans suites entre deux quintes de toux. Rapidement hystérique elle se releva et gesticulait en frappant tous ceux qui tentaient de lui venir en aide. Repoussant même la couverture dans laquelle on voulait la réchauffer. Sohan comprit qu'elle était en état de choc et qu'il allait devoir être brutal pour la maîtriser. Il la gifla le moins cruellement possible. Elle se calma instantanément. Il l'a rattrapa de justesse lorsque celle-ci perdit connaissance.
    Une fois sur le BIRBAL, elle se laissa doucher comme une enfant par l'une des hôtesses. Apathique elle accepta que son sauveteur l'ausculte. Le corps émacié de la jeune femme était recouvert d'un nombre impressionnant d'ecchymoses et de griffures. Horrifié, Sohan constata qu'une poignée de cheveux lui avait été arrachée juste à l'arrière de l'oreille droite. S'était-elle fait agresser sur le parking? L'état de la robe que portait Mylhenn lui donna à penser qu'il pouvait s'agir d'un viol. Pourtant, cela n'expliquait pas la maigreur, ni les hématomes anciens qui parsemaient les cuisses et le bas du dos de sa patiente.
    Revêtue de l'une des chemises de Sohan, Mylhenn, immobile le regard vide, avait les yeux fixés sans le voir sur le bol de chocolat chaud qu'on lui avait servi. Le médecin se décida à lui injecter un léger lénitif afin d'apaiser sa détresse. Sédatée, elle s'endormit tranquillement quelques minutes plus tard.
    Mylhenn se réveilla alors que le voilier naviguait en pleine mer. Affolée et submergée par ses émotions, celle-ci se mit à hurler. Ses plaintes faisaient mal à entendre, mais Sohan refusa de la reconduire à terre. Il lui expliqua qu'elle serait mieux sur le yacht pendant quelques jours plutôt que dans un service bondé de psychiatrie. Il savait que c'était ce qui allait lui arriver après une tentative de suicide. Implorante puis prostrée la minute suivante, Mylhenn tenta de négocier sa reconduite à terre. Révoltée au point de vouloir encore se faire du mal, celle-ci refusa de se nourrir plusieurs jours durant...
    Ne parvenant pas à s'expliquer pourquoi, Sohan prit en main la destinée de l'inconnue. À force de patience il parvint à apprivoiser la jeune femme. Par bribes elle lui livra le calvaire quotidien qu'elle subissait auprès d'un compagnon brutal. Elle s'était enfuie à la dernière correction reçue. Désespérée car elle ne trouvait personne pour lui venir en aide, elle avait décidé de mettre fin à ses jours.
    Enfin en confiance, elle révéla son nom de famille au médecin.
    Désabusé, Sohan comprit en les contactant que personne ne lèverait le petit doigt pour venir en aide à sa patiente. Poussant plus loin ses recherches, il découvrit que plusieurs mains courantes pour mauvais traitements avaient été déposées à l'encontre du compagnon de Mylhenn. Il obtint également les rapports de trois urgentistes pointant du doigt plusieurs passages de la jeune femme dans leur service, mais cela était resté sans suite. Les jours suivants, Sohan eut à jongler entre angoisse, ataxie et crises de colère. Il diagnostiqua un manque. Se droguait-elle pour supporter son calvaire?
    Le regardant droit dans les yeux elle lui affirma n'avoir jamais pris de stupéfiants lorsqu'il lui posa la question. Sohan en douta fortement.
    Irritable et agressive elle refusa à nouveau toute nourriture et menaça de se jeter par-dessus bord. Une halte dans un port s'imposait. Sohan avait besoin de l'avis d'un confrère pour mettre un traitement médicamenteux en place et cela rapidement. Elle crut avoir obtenu gain de cause lorsqu'il lui annonça que le BIRBAL accosterait en fin de journée.
    Elle l'insulta en découvrant qu'il la dirigeait vers un centre de soins, mais elle ne put faire autrement que de le suivre. En dehors des marques de coups et d'un comportement tantôt agité, tantôt dépressif, le praticien ne découvrit aucune réelle pathologie. Il recommanda l'aide d'un professionnel pour évacuer les traumatismes anciens. En constatant la maigreur inquiétante de la jeune femme il prescrivit une cure de vitamine D. Toutefois en confidence, il laissa sous-entendre que la protégée de son confrère souffrait d'un manque, mais sans analyses sanguines, il ne pouvait se prononcer. Celle-ci refusait catégoriquement un prélèvement et le clinicien jugea inutile de la solliciter plus qu'elle n'en pouvait supporter.
    Sur le trajet de retour Sohan offrit quelques vêtements seyants à la jeune femme. Souriante, elle le remercia plusieurs fois. Il ne remarqua pas l'éclair de fourberie qui se dissimulait dans les yeux de Mylhenn.
    Elle grignota la moitié d'un churro tandis qu'ils retournaient au yacht et refusa net un repas au restaurant. Prétextant un mal de tête soudain, elle s'isola dans sa cabine.
    Sohan ne s'aperçut de la disparition de Mylhenn qu'au moment d'appareiller. Il passa une partie de l'après midi à rechercher la jeune femme avec l'aide de son personnel et de la police de l'île. L'un des membres d'équipage la découvrit dans un tripot. En le rejoignant dans le débit de boissons, Sohan comprit enfin de quel manque souffrait Mylhenn. Léthargique, installée à l'écart des autres clients, celle-ci avait les yeux clos et un sourire béat sur les lèvres. La jeune femme adossée à la banquette, avait posé ses jambes sur un tabouret. Sa tenue triviale – une tunique courte et un short au tissu pratiquement inexistant- attirait les regards, pas forcément bienveillants, d'hommes à la mine patibulaires. Sur la table devant elle, un verre et une bouteille vides tous deux, tenaient compagnie à un litre de vodka à peine entamé. Ivre morte, elle remarqua tout de même le soudain silence qui se fit dans la salle. En apercevant Sohan, par provocation, elle attrapa la seconde bouteille, la porta à ses lèvres et en avala de longues rasades. Quelques secondes plus tard, la bouteille se fracassa au sol dans un bruit sinistre. Sohan avait fondu sur elle comme un aigle sur sa proie, et malgré les protestations de la jeune femme, il la souleva et la projeta sur son épaule comme un vulgaire sac de pommes de terre. Mylhenn se débattait vigoureusement, mais il la maintenait solidement.
    - Qui va payer ses consommations? Hurla le barman en se précipitant à la suite de Sohan déjà près de la sortie. Celui-ci stoppa net son élan puis il fit lentement face au barman.
    - Considérez que c'est une bien piètre contravention pour l'alcool que vous avez servi en abondance à une jeune personne fragile! Et estimez-vous heureux que je ne prévienne pas les autorités portuaires! Sohan avait parlé posément sans élever la voix. L'autre ne répliqua pas.
    Mylhenn fut projetée sans ménagement sur le siège arrière de la jeep et Sohan s'installa auprès d'elle tant bien que mal. Le capitaine du BIRBAL qui attendait moteur en marche, démarra en trombe.
    Excédé par ses cris et ses gesticulations désordonnées durant tout le trajet, Sohan extirpa la jeune femme manu militari du véhicule à leur arrivée au port. À peine à bord il ordonna l'appareillage. Hystérique, Mylhenn détruisait tout ce qui trouvait dans la cabine où, pour sa sécurité, on l'avait confinée.
    S'égosillant bien inutilement celle-ci vociférait menaces et insultes. N'y tenant plus, Sohan se décida à employer les grands moyens. Il l'entraîna toute habillée sous le jet glacé de la douche et l'y maintint jusqu'à ce qu'elle s'en rende compte. Le souffle coupé, elle suffoqua un bref instant, puis elle se remit à hurler de plus belle. Le médecin tint bon. Tout aussi trempé qu'elle, il continuait à lui parler doucement et parvint enfin à l'apaiser. Peu à peu les cris se transformèrent en pleurs et les pleurs en plaintes.
    Vêtue d'un t-shirt, emmaillotée dans une couverture polaire, Mylhenn dormait profondément. Rassurant, Sohan l'aida à surmonter un premier cauchemar, puis un second. Au suivant il lui administra un léger sédatif. Il savait que l'excès d'alcool avait fait des ravages sur son inconscient.
    Sohan reprit son travail aux urgences.
    En dépit de l'aide qui lui était proposée, Mylhenn retourna auprès de son compagnon violent. Une fois de plus celui-ci la roua de coups, la laissant pour morte sur le carrelage de la cuisine. Son passage en soins intensifs et en rééducation fut une délivrance pour la jeune femme. Son mari était enfin en détention. Ébranlée psychologiquement, Mylhenn se remit à la boisson. On l'admit d'office en cure de désintoxication dans une clinique spécialisée. Le doux souvenir de l'étreinte sauvage qui les avait brièvement unis était encore bien présent à la mémoire de Sohan. Réaliste, il prit ceci comme un charmant remerciement qu'elle lui avait offert, mais il ne se sentait pas mieux pour autant car jamais il n'aurait dû céder aux avances de sa patiente. Peu après son admission en centre de soins, l'on appela Sohan pour lui signifier la disparition de Mylhenn.
    Jamais il ne se revirent...

     


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  • ReTouR DiFFiCiLe


    ...Après de longs mois d'errance en Amérique du Sud, Mylhenn avait pris le chemin du retour.

    Être dépaysée en parcourant de nombreuses contrées isolées lui apporta un semblant d'oubli. L'oubli non, mais un moment de répit. Au cours du voyage, elle avait empli son esprit de tonnes de souvenirs. Entre expériences inoubliables et rencontres extraordinaires, elle n'aurait qu'à piocher dans son entrepôt mémoire pour repartir au cœur des bons moments.
    Immobile sous le panneau Gate 28 de l'aéroport, son sac à ses pieds, Mylhenn observa une dernière fois la fourmilière des voyageurs le regard bien à l'abri derrière les énormes lunettes noires qui lui mangeaient le visage. Elle se rendit au service pour signaler son retour, puis elle se fondit dans la masse des anonymes.
    Le quotidien reprenait ses droits, les coups en moins.
    On lui trouva rapidement une place dans un foyer. Habituée à sa toute nouvelle liberté de mouvements, elle devrait faire chambre commune avec une autre rescapée. Lorsque Sonia entra dans la pièce, Mylhenn la salua d'un signe de tête. Elle ne voyait aucun intérêt à se lier avec une personne qui comme elle ne faisait que passer. Les jours devinrent des semaines, les semaines un mois puis deux.
    Sonia reprenait emprise sur son destin. Mylhenn s'enfonçait dans une mélancolie morbide qui lui interdisait de s'intégrer à une société qui l'avait abandonnée aux griffes d'un monstre à l'aurore de ses vingt ans. La détresse rongeait son corps et son esprit. Elle s'isola chaque jour un peu plus. Seule Sonia parvenait à la faire rire, vivre et tenir sur ses jambes. Au foyer Mylhenn préféra la chaleur relative d'un squat de quartier. Elle se constitua une famille au sein de la petite communauté. Un nuage de sérénité l'enveloppait lorsqu'elle se trouvait parmi eux. Fortunée et son exceptionnel thé à la menthe, Grégoire et ses mousses assommoirs, Myriam et sa beuze, et tous les autres devinrent son clan.
    Fortunée leur confectionnait parfois des gâteaux au miel ou de bons petits plats de son pays natal, l'île Maurice, sur une vieille cuisinière que Lamine avait récupéré aux encombrants. Le même Lamine qui, le soir venu allait en compagnie de Grégoire, forcer à l'aide d'une énorme pince coupante les cages à bouteilles de gaz de l'hyper. Réapprovisionnement facile. Pas toujours, il arrivait que la bleusaille vienne y faire des rondes. Mylhenn se sentait revivre en leur compagnie. Sonia l'avait accompagné plusieurs fois, mais elle avait d'autres idées en tête pour son avenir qu'être à la rue. Elle ne jugeait pas Mylhenn et le week-end celle-ci ne dédaignait pas faire les quatre cents coups avec elle.
    Mylhenn avait parfois un besoin viscéral de s'abrutir de musique et d'alcool. Pour cela elle se rendait au FAHRENHEIT, un bar lounge dont l'annexe faisait office de night-club. L'on y accédait par un tunnel étroit. Les entrées y étaient très calculées. Jolies filles à papa, bad boys, riches de préférences et quelques anonymes ayant réussis à soudoyer le cerbère de la porte. Mylhenn faisait partie de ceux-ci. Kalhil lui accordait toujours le coup de tampon fluorescent dans la paume depuis qu'elle avait été très compréhensive avec lui. Il est un des rares avec qui elle avait négocié ses charmes pour le plaisir de prendre un bain.
    Ce soir-là, la salle était bondée. Normal pour un samedi soir.
    Désinhibée, après quatre ou cinq vodkas, elle pouvait enfin se lâcher sur le dance floor. Mylhenn attirait les regards autant par sa vitalité que par sa tenue vestimentaire. Elle mettait la même énergie dans sa gestuelle que dans son obstination à refuser tout cavalier. Il était impossible de ne pas remarquer sa silhouette gainée de noir qui virevoltait aux rythmes endiablés des tubes à la mode. Tantôt lascive les bras levés au firmament, tantôt se trémoussant sans retenue. Les premières heures de la nuit lui étaient devenues insupportables depuis sa terrible mésaventure, elle s'oubliait dans le fracas des décibels.
    L'homme la couvait des yeux depuis un bon moment déjà lorsqu'il se décida enfin à l'aborder. Il parvint à l'approcher au moment où le DJ, prenant sa pause, casa le premier slow de la soirée. Rituel immuable de l'établissement pendant lequel Mylhenn en profitait pour refaire le plein de vodka au bar. Ashlimd attrapa la jeune femme par la taille et s'empara de son poignet avec douceur. Surprise, elle allait frapper celui qui osait lui imposer sa présence. Quelque chose, dans le regard de cet homme l'en dissuada. S'ensuivit un ballet torride où soudés l'un à l'autre, Ashlimd et Mylhenn oublièrent tout ce qui n'était pas eux. Le reste de la nuit se passa de rocks fougueux en chorégraphies savantes. Et elle apprécia que la conversation de ce garçon ne tourne pas autour de ses exploits sexuels. À l'heure de la fermeture, Ashlimd ne pouvait se résoudre à quitter sa cavalière. D'autant que celle-ci avait de plus en plus de mal à se maintenir sur ses jambes. Difficile pour lui de ne pas remarquer les nombreuses consommations qu'elle avait ingurgité au cours de la nuit. Lorsqu'il lui proposa de la raccompagner, elle ne se fit pas prier. Ashlimd lui plaisait beaucoup. Il était poli, cultivé, drôle, beau garçon qui plus est. Il lui sembla même que sa voix, virile et suave à l'oreille, assoupissait ses maux. Sans doute l'alcool qui brouille mon jugement pensa-t-elle en souriant bêtement. Et puis celui-ci où un autre, elle ne pouvait plus marcher alors tant pis s'il se faisait payer le trajet. Mylhenn s'installa sans appréhension sur le siège passager du véhicule de luxe de son compagnon d'un soir. Dans l'état où elle se trouvait, elle se moquait bien de savoir si cet homme était un tueur en série ou un fervent pratiquant de séances SM. Il allait la déposer où d'ailleurs? Au foyer? Au squat? À vrai dire, Mylhenn n'avait qu'une envie, se rendre dans un bar de nuit, finir de se saouler à mort pour oublier qu'au matin, un jour nouveau se lèverait. Sa perception des choses était grandement affectée par l'alcool qu'elle avait absorbé puisqu'elle ne s'était pas rendue compte qu'il faisait déjà jour.
    Les mains sur le volant, Ashlimd lui demanda où il devait la déposer. Mylhenn pouffa de façon grotesque puis elle se pencha sur lui afin de l'embrasser sur la joue.
    - Où tu veux beau gosse, je m'en fou! Elle se laissa aller contre le cuir du dossier en poussant un long soupir de satisfaction, puis elle ferma les yeux, se laissant glisser dans un sommeil réconfortant. Ses mauvais rêves viendraient l'en tirer bien assez tôt. Ashlimd sut ce qu'il lui restait à faire.
    Ni le ronronnement du moteur, ni le rehausseur de sécurité à l'entrée du garage ne la réveillèrent. Lorsqu'il se gara, Mylhenn dormait à poings fermés. Il dut se résoudre à la porter jusqu'à l'ascenseur de service, puis traversa le palier pour accéder à la porte de son appartement. Il déposa la jeune femme sur le lit dans la chambre d'amis, lui ôta ses chaussures et la recouvrit d'un plaid en laine.
    Il actionna le store électrique afin que la lumière ne perturbe pas son sommeil, le soleil était déjà haut. Il venait à peine de s'endormir lorsqu'il entendit les cris de la jeune femme. Mylhenn poussait des hurlements déchirants entrecoupés de sanglots convulsifs. Cela lui fit craindre le pire. Il se précipita dans la chambre où il découvrit Mylhenn en panique, recroquevillée contre le mur, tremblant de tous ses membres. Il approcha lentement pour ne pas l'effrayer plus qu'elle ne l'était déjà. De grosses larmes roulaient sur les joues de la jeune femme tandis qu'elle psalmodiait des mots sans suite. Peu à peu elle se laissa envouter par la voix d'Ashlimd et elle se calma. Elle était parcourue de frissons et grelottait sans pouvoir se contrôler. Il la souleva avec précaution et la déposa sur le lit. Il l'emmitoufla d'une épaisse couverture puis s'allongea tout contre elle afin de la protéger de ce cauchemar qu'elle ne parvenait pas à effacer, même éveillée. Ses larmes semblaient ne jamais vouloir se tarir. Alors il se mit à la bercer d'un conte ou il était question du vent, d'un oiseau et d'un homme sage qui les apprivoisait. Elle n'en comprenait pas les paroles, puisqu'il s'exprimait en une langue qui lui était inconnue. Les intonations savoureuses de la langue natale d'Ashlimd l'apaisèrent et elle parvint à se rendormir. Ashlimd fit l'impasse sur son propre sommeil. Il prit une douche et une fois vêtu il décida de préparer un copieux petit déjeuner pour son invité et lui-même. Le poids plume qu'il avait soulevé quelques heures auparavant avait besoin d'avaler quelque chose de solide. La petite épicerie de quartier était ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, alors il décida d'aller y chercher des agrumes pour concocter un cocktail à sa façon.
    À son retour, une demi-heure plus tard, Mylhenn s'était volatilisée...

     


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  • UN PaS aPRèS L'auTRe

    ...Son instinct de survie prenant le pas sur sa raison, il arrivait que Mylhenn quitte le foyer sans prévenir. Elle chaussait ses grosses lunettes noires, puis se fondait délibérément dans la foule d'anonymes qui déambulaient, vaquant à leurs occupations. Il lui arrivait de sauter dans un bus, ignorant qu'elle en était sa destination. Bus qu'elle désertait dès qu'elle apercevait un contrôleur. Malheur à ceux qui la dévisageaient de trop. Elle avait l'insulte facile. Au hasard de ses pas, elle rapinait des fruits sur les étals ou bousculait les commères le porte-monnaie à la main histoire de grapiller quelques pièces éparpillées sur le trottoir. ''Oups excusez-moi madame, j'ai glissé'' disait-elle innocemment son pied posé sur un billet de cinq euros lorsque la chance était au rendez-vous. Il lui arrivait de tenter l'arrestation, mais elle comprenait à temps qu'en détention elle ne serait pas forcément en sécurité. Vigiles et agents de sécurité devenaient de plus en plus efficaces, elle devait cesser de les narguer. Son parcours la conduisait inexorablement vers l'ancien parking à ciel ouvert encombré de gravas, de ronces, de planches et de vieux matériaux d'un bâtiment en construction, désaffecté pour cause d'impayés. En ce lieu, Mylhenn venait rejoindre la cour des miracles, SA cour des miracles. Elle y était acceptée avec bienveillance et chaleur. Elle s'était adaptée sans problème au petit groupe malgré sa jeunesse et son éducation. Tous s'étaient rendu compte que la jeune femme n'était pas de leur milieu. Ils accueillaient parmi eux la seule SDF capable de leur payer une consultation chez un médecin ou une nuit à l'hôtel lorsque le froid était trop mordant. Désorientée, il lui arrivait d'errer le long des rues désertes en pleines nuits puis complètement épuisée elle s'endormait sur un banc dans le hall de la gare.
    Sa meilleure amie, son double, Sonia la rejoignait quelquefois au squat. Elle la suppliait de regagner le foyer d'où elle serait renvoyée si elle ne suivait pas le règlement. On ne la renvoya pas, elle quitta d'elle-même le refuge pour retrouver sa famille du squat.
    Avoir sous les yeux, ces hommes et ces femmes que la vie avait molestés la renvoyait à sa propre déchéance. La petite communauté se serrait les coudes afin de garder un semblant de dignité. Sonia était sa bouée, sa confidente, son infirmière, mais elle devenait trop sérieuse à son goût. Elle ne la voyait plus que le week-end. Deux jours pendant lesquels sa douce se laissait tenter par ses folies urbaines. Lamine lui apprit quelques trucs pour échapper à la dureté de la rue, à savoir comment se défendre contre les chiens faits à son image. Mylhenn disparue alors dans un univers où elle se sentait enfin à l'aise. Des semaines durant elle arpenta les rues le jour et se dissimula sous les ponts la nuit. Mylhenn utilisa les bains douches municipaux lorsqu'elle se sentait trop souillon. Il lui fallait toucher le fond pour remonter à la surface disait-elle souvent à Sonia qui ne la comprenait plus.
    Une fois ou deux, elle répondit aux avances amicales d'une relation d'un soir, uniquement pour avoir le plaisir de faire sa toilette sans avoir à faire le pied de grue dans une file d'attente. Mylhenn faisait tout pour rester coquette malgré les aléas de son existence. Les échantillons de la parfumerie du centre commercial dans laquelle elle zonait parfois lui permettait d'entretenir sa peau et son moral.
    Lorsque les mauvais jours s'annoncèrent elle réintégra la chaleur du feu de camp au squat. Par ennui elle s'essaya aux herbes folles d'Anne et Myriam. Et comme il lui sembla qu'elle faisait moins de cauchemars, elle doubla sa consommation. L'enfer qui s'ensuivit la conduisit droit aux urgences. De retour au squat, elle tint bon une quinzaine de jours puis replongea de plus belle, pour finalement se retrouver sans savoir comment elle était arrivée là, dans une ville inconnue. Hagarde, la mémoire défaillante, elle resta deux jours sur l'un des bancs d'un jardin de ville avant qu'on ne la remarque. Ce jour-là, son ange gardien veillait. Elle fut admise en centre de soins et récupéra un peu de santé. Patricia, une belle rencontre, veille sur elle dorénavant. En regagnant le squat, Mylhenn avait compris la leçon.
    Il était temps pour elle de se changer les idées. Le DRINK'IES venait d'ouvrir ses portes et ce nouveau night-club en promettait. C'était l'occasion ou jamais. Avec l'aide de Lamine elle déroba un petit flacon de Guerlain dans la boutique de luxe où elle venait de s'acheter une tenue hors de prix.
    La brune piquante et la blonde pimpante entrèrent dans le lounge bien décidées à passer une bonne soirée. Sonia tomba sur un groupe d'amies et se joignit à elles tandis que Mylhenn, comme à son habitude, s'éloigna pour honorer le rendez-vous avec sa chère vodka. Il lui fallait cela pour se sentir bien parmi la multitude et une fois encore elle abusa. Agitée, nauséeuse, angoissée, elle ne parvenait pas à se détendre, Mylhenn sentant venir la crise d'agoraphobie fit signe à Sonia qu'elle sortait un moment puis elle se dirigea vers le sas. C'est alors qu'elle l'aperçut au bar, devisant agréablement avec des amis, un verre à la main. Une petite brune le serrait de très près, mais il semblait indifférent à ses avances. Son catogan aurait pu le faire passer pour quelqu'un d'efféminé, mais il en était tout autre. Mâle était le premier mot qui viendrait à l'esprit de Mylhenn si on lui demandait de qualifier la force qui émanait de l'homme qu'elle mangeait des yeux.
    Elle hésita longuement, le regard rivé sur Ashlimd, puis elle opta pour la fuite, bousculant celles et ceux qui ne s'écartaient pas assez vite de son chemin. Lorsque le vent glacial lui fouetta le visage, elle put enfin respirer normalement. Elle reprit lentement le contrôle d'elle-même. Ses mains cessèrent enfin de trembler. Mylhenn était sortie si rapidement qu'elle en avait oublié son bomber en fausse fourrure et à présent elle était parcourue de frissons. Heureusement, elle avait sa sacoche Kiss Gold en bandoulière, cela lui éviterait de repasser par le bar pour la récupérer. Tant pis, pour son vêtement chaud, en marchant vite elle atteindrait rapidement un passage aux traboules où elle serait à l'abri de la morsure du froid. Les allées semi obscures lui avaient souvent servi de chambre et elles la conduiraient rapidement près de la rue qui donnait accès au chantier. Mylhenn s'éloigna rapidement du DRINK'IES pour se fondre dans l'obscurité d'une ruelle adjacente au bar. Elle marchait depuis cinq minutes déjà lorsque des pas rapides se firent entendre derrière elle, une main se posa sur son épaule. Elle poussa un cri strident et se retourna prête à étriper son agresseur.
    - J'ai bien cru que je n'allais pas pouvoir te rattraper, tu as une foulée de marathonienne malgré tes talons! Soulagée, elle reconnut Ashlimd.
    - Sonia t'a confié à moi, alors inutile de chercher à courir un lièvre que tu n'atteindras pas! Tiens enfile ceci avant de te transformer en statut de glace! Il lui tendit son blouson et l'aida à le passer.
    - Ton amie tient vraiment à ce que tu m'accompagnes, alors écoute-là pour une fois! Elle approuva en hochant la tête, cependant elle suivit Ashlimd de mauvaise grâce. Elle boudait encore lorsqu'il lui ouvrit la portière de la voiture. Elle était restée silencieuse durant tout le trajet et elle s'apprêtait à le remercier pour l'avoir reconduite au squat mais celui-ci ne lui laissa pas le temps d'ouvrir la bouche.
    - Entendons-nous bien! Je t'ai amené vers la luxueuse copropriété que tu occupes avec tes compagnons de galère pour que tu y récupères tes affaires et uniquement pour cela!
    Mylhenn allait protester mais une fois encore il l'empêcha de répondre.
    - Si dans un quart d'heure tu n'es pas revenue, je te promets que je ferais quelque chose de très moche contre tes amis, dès demain ils seront chassés! Tu me comprends? Mylhenn acquiesça d'un signe de tête, le regard noir. Elle réalisa soudain qu'elle n'avait pas eu à lui indiquer le chemin de leur abri. Il avait toujours su où la trouver et cela depuis leur première rencontre. Ce qu'il confirma quelques instants plus tard lorsqu'elle lui en fit la remarque.
    Toutes les possessions de Mylhenn tenaient dans un grand fourre-tout de l'armée. Sa seule véritable richesse était dans sa sacoche kiss Gold. Il s'agissait d'un Guess dans lequel ses papiers d'identité côtoyaient un carnet de chèque, une carte bancaire et un biper dont par chance elle n'avait encore jamais eu à se servir. Ashlimd n'aurait pas signalé le squat aux autorités, de cela elle était sûre. Il avait simplement voulu lui donner l'impression qu'elle prenait la bonne décision pour protéger sa communauté. Avant de démarrer il lui avoua être au fait de son hospitalisation ainsi que de tous ses débordements et toutes ses pérégrinations en ville. Et pour ne pas la prendre en traître, il lui révéla la nature de sa profession, elle encaissa sans broncher.
    Le confort de l'appartement lui parut irréel et pour être sûre qu'elle ne rêvait pas, elle resta une bonne demi-heure sous la douche. Dès l'instant où Ashlimd commença à lui préciser comment se déroulerait leur cohabitation, la jeune femme fut soulagée. Pour la première fois depuis des lustres, on lui parlait comme à une adulte et on ne lui faisait pas de promesses extraordinaires. Ashlimd lui expliqua calmement ce qu'il attendait d'elle tout en lui réitérant sa confiance. Les dérapages seraient acceptés à la condition qu'elle les assume, il n'envisageait même pas qu'elle puisse être parfaite du jour au lendemain. Ashlimd termina ses propos en caressant tendrement du dos de sa main la joue de Mylhenn, accompagnant son geste d'un baiser affectueux qu'il déposa sur ses cheveux. Elle éclata en sanglots lorsqu'Ashlimd lui confia une clé de l'appartement. Quiétude et refuge se matérialisaient pour elle dans ce petit bout de fer. Pendant plus d'une semaine elle laissa son fourre-tout traîner dans l'entrée puis elle accepta que son bienfaiteur le remise une bonne fois pour toutes dans la penderie. Elle avait enfin un toit au-dessus de sa tête.
    Entre les cours, la préparation de ses plaidoyers et une formation prenante, Ashlimd était souvent absent. Livrée à elle-même, Mylhenn s'ennuyait à en mourir. Ashlimd profitait de ses congés pour lui consacrer du temps. Il lui fit une merveilleuse surprise en la conduisant chez celle qui lui avait sauvé la vie. Patricia fut soulagée en comprenant qu'elle ne serait plus seule pour prendre soins de Mylhenn.
    L'apprentissage du vivre à deux se passait mieux que Mylhenn n'avait osé l'espérer.
    Elle se sentait enfin protégée des attaques de la bête qui quitterait bientôt sa cage...


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