• ELLe CHeVauCHe LeS PaLéTuVieRS…

       …Inanimée à même le sable brûlant d’un début d’après-midi d’août sur une plage aux racines découvertes, elle se laissait mordre cruellement par les rayons du soleil. Au cours de l’une de ses promenades solitaires Ysabau avait découvert par hasard cette région isolée sur la côte d’Isla Perdida. La rive y était exempte de toute vie humaine. Ce désert de nature blond et vert l’avait aussitôt séduit pour ce qu’elle projetait de faire. Quelques semaines auparavant elle avait mis ses affaires en ordre puis elle était venue se réfugier sur l’île perdue afin d’en finir avec le mal terrible qui la rongeait depuis plusieurs mois. Les médecins l’avaient prévenu que ce serait de plus en plus douloureux si elle arrêtait brutalement son traitement, mais tant qu’à disparaître, autant que ce soit dans ce coin de paradis qu’elle aimait tant. S’il le fallait, elle était prête à souffrir le martyr avant de rendre son dernier souffle. Ce serait là où elle avait choisi d’être, pas dans une triste chambre d’hôpital dans un service de soins palliatifs.
    Respirer normalement sans sa cartouche à oxygène la conduisait de plus en plus rapidement au bord de l’épuisement. Les articulations de ses membres et sa colonne vertébrale semblaient vouloir se dissoudre et à cause de cela elle endurait mille tourments. Le lourd traitement qui lui était prescrit provoquait des élancements si lancinants qu’il lui semblait que les tempes vrillées, sa tête allait exploser. D’instinct elle avait compris que le moment était venu pour elle de rejoindre ce qu’elle considérait comme un agréable linceul. Elle n’avait plus peur de la mort, elle désirait l’étreindre en pleine nature.
    Condamnée mais coquette, Ysabau avait choisi une tenue d’été pour cette ultime randonnée dont les derniers pas qu’elle ferait ne seraient qu’atroce souffrance. Ce n’était pas parce que la maladie la diminuait qu’elle s’était laisser aller. Son épiderme n’avait pas trop souffert des traitements puissants qu’on lui avait infligés et dès qu’elle avait interrompu la chimiothérapie, ses cheveux avaient repoussé. Cependant, son corps décharné et sa mine émaciée trahissaient son mal.
    Elle ingéra une quinzaine de comprimés avec un peu d’eau. Puis, afin d’être certaine que ce serait réellement son chant du cygne, elle s’empara d’une bouteille d’alcool sur l’étagère au-dessus de l‘évier. Ce serait le coup de grâce. Cela lui sembla tellement pathétique qu’elle pouffa nerveusement de rire.
    Certaine que cela ne servirait pas à grand-chose, elle grava pourtant en mémoire le cadre qui avait accueilli son grand final dans un coin de son cerveau puis elle franchit rapidement le seuil du bungalow. Chancelants et extrêmement douloureux ses derniers pas l’avaient porté jusqu’à la mangrove où elle s’était laissée choir sur le sable, à bout de force terrassée par l’action agressive des molécules qu’elle avait ingurgitées. Trois longues heures passèrent et sa peau fragile livrée aux dards ardents de l’astre lumineux à son apogée avait lentement viré du rose pâle au rouge grenadine. Le souffle de la brise marine harcelait ses cheveux auburn lui confectionnant un halo doré autour du visage. Les vagues léchaient les racines enfouies dans le sable et les plus rudes du ressac atteignaient de temps à autre le corps inanimé de la jeune femme, la soulevant et l’entraînant lentement, mais dangereusement vers le large. Tel le suaire d’un spectre, le tissu de ses vêtements flottait à chaque passage des déferlantes furieuses qui l’agitait. Les lanières lâches de ses chaussures avaient cédé, et ses sandales coincées sur une racine de palétuvier, menaçaient d’être les uniques témoins du drame qui se jouait ici. Ysabau tenait étroitement serrée dans sa main le goulot d’une bouteille. Elle avait consacré le reste de ses forces à vider consciencieusement les soixante-quinze centilitres de vodka que contenait le flacon. L’eau salée avait remplacé l’alcool et faisait miroiter le verre tel un minuscule phare. Tandis qu’il arpentait avec précaution le sentier dangereux qui longeait la plage, le regard de Decklan fut attiré par un éclair étincelant qui apparaissait et disparaissait par intermittence. Intrigué, celui-ci déposa sur l’herbe les fruits et les poissons qu’il tenait et dirigea ses pas en direction des scintillements. Il se mit à courir dès qu’il aperçut la fine silhouette enveloppée d’écume et ballotée par les lames agressives de la marée montante. C’était là-dessus qu’avait compté Ysabau pour disparaître. Il l’agrippa in extrémis au moment où dans un fracas épouvantable les flots recouvrirent entièrement les racines de palétuviers, puis le puissant courant s’apaisa jusqu’à son prochain assaut. Decklan en profita pour soulever Ysabau et la conduire à l’abri tout relatif du sentier. Il se rendit compte que le pronostic vital de la jeune femme était encore plus engagé qu’il ne le pensait. Maigre à faire peur, elle râlait faiblement, laissant échapper quelques borborygmes d’entre ses lèvres. Sa respiration irrégulière était sifflante et cela ne disait rien qui vaille. Il devait rapidement la mettre sous oxygène s’il ne voulait pas la perdre. Et très vite. Decklan ne vit pas d’autre solution que, tel un sac de pommes de terre, la porter en travers de ses épaules pour la conduire au dispensaire qu’il avait construit au faîte de la falaise surplombant la plage.
    Des pêcheurs aux simples fermiers en passant par les producteurs de fruits exotiques, tous connaissaient ce médecin dévoué qui n’hésitait jamais à parcourir des lieues en pleine jungle lorsque l’on avait besoin de ses services. Pour y avoir exercé un temps, le docteur Decklan comme on le nommait ici, abhorrait ces structures où certains de ses confrères étaient plus intéresses pas la mutuelle du patient qu’aux soins dont il avait besoin. Y laissant jusqu’à sa chemise, Decklan Moore avait construit un centre de soins rudimentaire entre jungle et civilisation. Il s’agissait d’un simple dispensaire que les autochtones désignaient pompeusement du nom de clinique. Les plus démunis comme les plus fortunés utilisaient le même sentier périlleux à travers la jungle qui longeait le flanc de la montagne pour s’y rendre. Composé de quatre chambres et d’une salle de consultations le bâtiment était modeste, mais l’accueil y était chaleureux et professionnel. La source fraîche située sur un promontoire dix mètres en-dessous de l’édifice débitait toute l’eau nécessaire dont le médecin avait besoin. L’installation récente d’un groupe électrogène fournissait à présent l’électricité. Il était suffisamment puissant pour faire fonctionner du petit matériel chirurgical. Decklan rêvait de faire poser un grand panneau solaire, mais sa trésorerie restant obstinément dans le rouge, cela demeurerait encore longtemps au stade de projet. À part soigner des membres fracturés, effectuer des interventions bénignes et quelques accouchements à risque, le docteur Moore ne pouvait envisager d’autres actes d’urgence. Cependant tous lui étaient déjà très reconnaissants de ne pas avoir à rejoindre l’hôpital général qui se situait à une cinquantaine de kilomètres de là, pour se faire soigner.
    Carlos possédait un hélicoptère de type alouette, vieux coucou construit à la fin des années soixante-dix, avec lequel il jouait à l’épicier du ciel pour les indigènes qui résidaient dans les coins les plus reculés de l’île. Il effectuait quelques rotations à la clinique du docteur Decklan, apportant régulièrement le courrier, les médicaments et les livres et magazines avec lesquels se distrayait le médecin lorsqu’il n’avait pas de patients. Des vivres sèches aussi. Elles permettaient à Decklan de nourrir ses patients lorsque ceux-ci étaient hospitalisés pour quelques jours. Il arrivait parfois que Carlos, possédant également de solides notions de secourisme, transporte un patient dont la gravité des blessures nécessitait une intervention rapide. Récemment il avait amené au docteur Moore un jeune cueilleur qui s’était tranché le gros orteil au coupe-coupe. Plus de douleur et de sang que de mal. Une anesthésie générale, une cautérisation complète, un gros pansement et une poche d’antibiotiques plus tard tout était rentré dans l’ordre. Après une nuit de surveillance, Miguel était reparti avec une ordonnance dans sa plantation par le même moyen de transport.
    Alors qu’il gravissait d‘un pas alerte le sentier escarpé, Ysabau blessée par l’inconfort de sa position, protestait en grognant faiblement à chacune des brutales enjambées que faisait Decklan. Ignorant la sécurité des frondaisons, il avait pris au plus court, risquant de se blesser à son tour ou pire, leur rompre le cou à tous deux. À ses moments perdus, afin d’accéder plus facilement à la clinique, Decklan avait taillé des marches à même le rocher du contrefort. Marches qui ne devait servir qu’à son usage personnel car elles menaient directement à quelques mètres du précipice, en-dessous de la clinique, mais il arrivait parfois que ses patients l’empruntent à leurs risques et périls. Biscornues et particulièrement glissantes à cause de la végétation le médecin n’utilisait que rarement ce passage. Des lianes rampaient le long de l’à-pic et rendaient les derniers mètres encore plus dangereux à gravir. Sous les palmiers, le sentier en lacets était un peu plus sûr, mais beaucoup plus long. En constatant l’état de sa patiente, son choix avait été rapide.
    Combien même aurait-il voulu être prévenant, qu’il lui aurait été impossible de ne pas meurtrir l’épiderme empourpré et agressé par les grains de sable qui recouvraient entièrement le corps de la jeune femme. Dieu seul savait combien de temps celle-ci avait été ballotée dans le ressac avant qu’il ne la découvre. À son réveil, Ysabau allait devoir endurer la douleur de brûlures qui, pour certaines étaient si profondes que de hideuses cloques s’étaient déjà formées. Le médecin redoutait l’infection qui viendrait, rapide à cause de l’état général dans lequel elle se trouvait. Cependant ce ne serait pas pire que ce qu’elle devait probablement endurer depuis des mois. Le médecin ne possédait que quelques antibiotiques à spectre large et il avait conscience que ce ne serait pas suffisant pour soulager sa patiente. Il allait devoir contacter Carlos par radio, mais ce ne serait pas simple car à cette saison, la liaison se fesait difficile à cause de la végétation.
    Decklan atteignit enfin le promontoire où se trouvait le bassin alimenté par la source fraîche qui se nourrissait des eaux de pluie du plateau. Cette cuve lui servait de réservoir de secours et de salle de bains à l’occasion. C’est pour cela que près du réservoir il laissait toujours des savons naturels et des tissus éponge dans une vieille malle imperméable. Auparavant il les glissait sous une grosse pierre plate, mais depuis le jour où il avait découvert une araignée aussi grosse que sa main dans les plis d’une serviette, celui-ci s’était résolu à dissimuler son linge de toilette. Après avoir prudemment déposé son fardeau sur le rebord chaud du bassin, Decklan ôta les vêtements humides et souillés de sable d’Ysabau. Il ne s’attarda pas à admirer sa plastique qui, malgré la cachexie dont elle souffrait, restait très féminine. Le traitement allait être rude car l’eau était très fraîche. Léthargique, Ysabau ne résista pas lorsqu’il l’y plongea entièrement avec délicatesse. Pas plus qu’elle ne réagit sous ses attouchements qui la débarrassait vigoureusement des grains de sable incrustés profondément dans sa peau déjà ravagée cruellement par le soleil. Le plus difficile pour Decklan fut de rincer la masse de ses longs cheveux emmêlés. Une fois le bain achevé, il la sécha soigneusement en tamponnant d’un carré de toilette chaque centimètre de son épiderme. Les quarante degrés ambiants participaient également à ce séchage doux. Puis il la souleva délicatement et reprit son ascension. S’il y avait eu des témoins, ceux-ci auraient trouvé hallucinante la vue de ce grand gaillard qui gravissait allègrement le sommet de la montagne en portant une femme nue sur ses épaules. Parvenu à destination, il se précipita dans la salle d’observations, la déposa sur la table d’examens puis il la plaça aussitôt sous oxygène. Lorsque la respiration de sa malade se fit plus paisible, il se risqua à lui faire ingérer un peu d’eau car elle souffrait aussi de déshydratation sévère. Ce fut un échec. Ysabau, sans force, fut incapable de se réveiller, ni de déglutir. Il mit immédiatement une perfusion en place tout en étant bien conscient que le plus douloureux restait à venir pour elle.
    Par endroits le corps d’Ysabau était recouvert d’énormes cloques. Il l’enduisit entièrement d’une couche épaisse de gel apaisant. En manipulant la jeune femme, Decklan avait découvert que de bien laides cicatrices barraient l’intérieur de ses poignets. Cinq centimètres d’une épaisse ligne rosée. Il comprit que cela n’avait rien à voir avec les scarifications d’une opération chirurgicale passée. Il interpréta ces stigmates comme un refus de la souffrance et de la déchéance physique que ne manquerait pas de lui infliger la maladie. Il réalisa avec effroi qu’il venait de l’empêcher de mettre fin à ses jours, elle allait le haïr.
    Les soins achevés, il la déposa sur un lit confortable dans l’une des chambres. Après un dernier regard sur sa patiente, il bloqua les persiennes, la maintenant dans une semi obscurité réconfortante. Il venait régulièrement prendre sa tension qui se maintenait. La respiration difficile de la jeune femme l’inquiétait. Elle restait de longues minutes en apnée puis un sifflement déroutant s’échappait de ses bronches. Parsemé de petits hoquets, son souffle semblait parfois des plus douloureux. Decklan ne possédait rien de réellement efficace pour apaiser les tortures du mal qui la rongeait. Celui-ci n’avait pas très envie de laisser Ysabau seule mais il devait récupérer les poissons et les fruits qui constituaient ses repas pour deux jours.
    Il lui fallut tout de même une bonne heure pour refaire le trajet et remonter à la clinique. Il avait cueilli des noix de coco, des mangues et de tendres pétales de fleurs de yucca. Juste blanchis, ils feraient un excellent accompagnement pour le poisson. Inquiet car il avait mis plus de temps que prévu, il se dirigea promptement vers la chambre d’Ysabau. Il découvrit la gracieuse jeune femme encore endormie.
    Aussi ravissant que soit le tableau de sa nudité, il préféra la recouvrir décemment afin qu’elle ne sente pas embarrassée à son réveil. Prenant garde de ne pas la réveiller, il déposa un pyjama d’infirmier près de l’oreiller et il s’éclipsa silencieusement. Il supposa avec exactitude, que pour ne pas s’être ranimée au contact de l’eau salée sur ses brûlures, le cocktail médicaments-alcool qu’elle avait absorbé devait être costaud. D’où également le profond sommeil dans lequel elle se maintenait.
    Malheureusement il ne pouvait pas y faire grand-chose, seulement attendre que son organisme se remette de ces excès. Ce n’est qu’en fin de journée qu’elle rouvrit enfin les yeux. Avec force grimaces, elle s’empressa de passer le pyjama, se demandant comment elle avait bien pu atterrir dans un hôpital. Chancelante et nauséeuse, elle dut s’y reprendre à deux fois avant de pouvoir gagner la porte qui donnait sur l’extérieur.
    L’affrontement fut très violent. Les reproches fusèrent jusqu’à ce qu’elle perde à nouveau souffle. Saccadée et irrégulière, sa respiration trahissait l’avancée de la maladie. Lasse elle retourna s’allonger. Elle refusa toute nourriture, mais accepta un bol de thé. La chaleur, prémices d’un orage, était humide et étouffante. Elle ne put s’endormir. Decklan avait dû s’absenter pour donner des soins à un jeune indigène qui s’était blessé avec une chaine de débardage. Lorsqu’il revint, il s’installa dans le fauteuil près du lit d’Ysabau. En milieu de nuit la douleur se fit si intense qu’il dû lui administrer une injection de morphine. Cela la fit s’endormir brièvement d’un sommeil agité. L’orage se déchaîna avec fureur au petit matin. De par les brèves confidences que lui fit la jeune femme, le médecin eut la confirmation que celle-ci était arrivée au terme de son voyage. Il ne pouvait que tenter d’atténuer ses souffrances et il se promit de s’y employer de tout son savoir. Il avait connaissance de certaines plantes qui atténueraient efficacement son supplice. L‘inévitable dénouement en serait adouci. Durant les semaines suivantes, il rentra de ses visites un sac à dos empli de remèdes végétaux qu’il faisait infuser afin d’en extraire les principes actifs. Il découvrit un massif entier d’une fleur miracle dont il écrasa les pétales pour concocter une bouillie parfumée avec laquelle il enduisait généreusement le corps d’Ysabau. Grâce à ses massages et aux effets bénéfiques de la décoction, le corps de la jeune femme se détendait et la raideur de ses membres se faisaient moins douloureuse. Cependant, il la voyait dépérir chaque jour un peu plus et sa respiration se faisait laborieuse sans que rien ne parvienne à la soulager vraiment.
    Decklan prenait soin du corps malmené d’Ysabau avec une quasi dévotion. Afin de lui consacrer tout son temps, il demanda à Carlos de prendre en charge ceux de ses patients dont les soins ne nécessitaient pas d’attentions particulières. Malgré la chaleur étouffante qui régnait sur l’île, Ysabau se sentait glacée jusqu’aux os. Le médecin lui avait procuré une couverture chauffante, mais cela ne lui suffisait pas certaines nuits. Il ne vit pas d’autre solution dans ces moments-là que de s’allonger auprès d’elle lorsqu’elle claquait des dents. Sa chaleur la faisait se sentir encore un peu vivante.
    Son corps soudé à celui du médecin, elle posait sa tête sur son épaule. Le parfum musqué de celui-ci lui chatouillait les narines, et ainsi elle s’endormait un peu plus paisiblement. Lorsqu’il était certain qu’elle reposait, ses lèvres trouvaient celles de la jeune femme pour un baiser affectueux. Il éprouvait une telle empathie envers sa patiente que bien souvent des larmes mouillaient ses joues. C’était bien plus que cela, il s’était attaché à sa patiente. Decklan et Ysabau vécurent deux semaines de bonheur et d’enfer.
    Bonheur que lui apportaient les soins et le réconfort de cet homme pour elle. Bonheur de se sentir utile et généreux dans ce triste accompagnement pour lui. Enfer car les crises de la jeune femme devenaient de plus en plus fréquentes et elle refusait systématiquement de se faire hospitaliser dans une structure plus adaptée.
    La seule chose qui lui tint à cœur, fut de rédiger une lettre à l’attention de son notaire. Elle fut rassérénée lorsqu’elle vit son courrier rejoindre sa destination par air Carlos. Certains jours il lui semblait que ses poumons étaient en feu. Ses membres la faisaient horriblement souffrir au point qu’elle passait son temps à geindre malgré les fortes doses de morphine que Decklan lui administrait. Il en avait le cœur déchiré. Il ne pouvait qu’observer sa souffrance en tentant de l’apaiser du mieux qu’il pouvait.
    Ce soir-là, le soleil disparaissait à l’horizon, inondant d’une lumière orangée la terrasse de la petite clinique perdue au milieu de la forêt tropicale. Ysabau avait exprimé son besoin de contempler le coucher de soleil, une dernière fois avait-elle précisé. Elle se sentait tellement lasse qu’elle ne croyait pas pouvoir endurer la station assise plus longtemps. Decklan hésita longuement avant d’accéder à sa demande, puis il finit par céder. Il déposa sa patiente sur une chaise longue confortable, et malgré la température ambiante fort agréable, il la couvrit des pieds à la tête. Le regard d’Ysabau se perdit au loin. Envahit par un terrible pressentiment, Decklan s’allongea auprès d’elle. Péniblement celle-ci vint se blottir contre lui, posant sa tête sur son épaule. Elle ne ferma les yeux que lorsque les derniers faisceaux de lumière orangée s’éteignirent et elle sombra aussitôt dans un sommeil pesant. Au plus profond de lui, Decklan augura un inévitable proche et, conscient qu’il lui serait impossible de gagner le combat contre la grande faucheuse cette fois-ci, il entoura la jeune femme de ses bras vigoureux. Il se fit protecteur afin que cette nuit soit le plus agréable possible pour sa protégée. Tourmenté par les affres d’un sentiment profond voué à disparaître sans avoir eu la chance d’éclore totalement, l’esprit de Decklan confondit désir et réalité. Séduisante et troublante, la silhouette d’Ysabau dépourvue de tous stigmates, lui apparut enveloppée d’un halo ouaté. Il distinguait au loin les piaillements discrets des oiseaux nocturnes, le clapotis des vagues qui tourmentaient la tranquillité de la mangrove et le souffle délicat de la brise marine qui berçait presque tendrement la végétation. Ysabau blottie dans ses bras, les lèvres soudées aux siennes en un long baiser qui n’en finissait pas. Il fut parcouru d’’agréables frissons qui lui firent ouvrir grand les yeux. Il se traita mentalement d’idiot, pourtant le songe avait été si réel. Les longues minutes pendant lesquelles Ysabau haletait comme un poisson hors de l’eau lui brisait le cœur. Il allait devoir se résoudre à lui poser de nouveau un cathéter afin de la morphiniser pour adoucir ses troubles respiratoires. Et s’il prenait cette décision le calvaire de la jeune femme serait prolongé pour bien peu d’apaisement. Alors, il s’accommoda de sa dyspnée en serrant les dents.
    Ysabau se cramponnait à ses épaules accompagnant d’un lent mouvement provocateur des hanches, la vigueur de ses doigts. Decklan frissonnait. Ce ballet torride l’excitait tellement qu’il avait du mal à déglutir normalement. Il la fit s’allonger sur un tapis de mousse odorante et le raz de marée qui les submergea tous deux lui parut si réel qu’il ne réalisa pas qu’il dormait profondément. Des larmes brûlantes roulaient sur son visage, mais il n’en avait pas conscience. Extatique il savourait ce moment de sérénité où ses pensées les conduisaient tous deux, au-delà de la mort. De baisers langoureux en stimulus malicieux, il se vit la plaquer sans brutalité sur la mousse douillette qui abritait leurs ébats. L’intimité de leurs lèvres se fit sauvage, leur étreinte se resserra et elle goûta, gémissant du plaisir de l’attente, à la turgescence de son membre en érection qui labourait impétueusement le bas de son ventre. Decklan avait beaucoup de mal à contrôler son impétuosité. Un cri rauque s’échappa d’entre ses lèvres lorsqu’elle se saisit de sa virilité, la faisant rouler au creux de ses paumes. Puis, elle se contorsionna joliment afin de mettre en bouche l’objet de ses attentions. Le cocon que fit son palais et sa langue sur le gland exacerbé de Decklan le fit gronder de satisfaction. Son corps entier se mit à frémir, mais il parvint non sans peine à s’écarter d’elle. Elle râla de dépit. Il lui fit comprendre qu’il était trop tôt pour la chevauchée finale et que son corps exquis lui inspirait un prélude enchanteur. Du bout des doigts il dessina des arabesques sur sa poitrine et ses flancs, il mordilla amoureusement la pointe de ses seins devenue si sensible que ses gémissements se firent hurlements puis il joua de ses lèvres là où elle désirait plus que tout qu’il se rende. Pour lui, l’ambroisie délicieuse sur sa langue et, pour elle, les attouchements enfiévrés sur ses chairs intimes, les conduisirent rapidement au final. Le ballet sensuel de leur corps se fit graveleux, et emporté par son instinct, il plongea férocement en elle, s’imprégnant crûment de sa chaleur en creusant un nid douillet à son membre vibrant au cœur de ses chairs intimes. Instants sublimes où elle resta figée, bercée par le démon de la luxure lui-même. Ce qui aurait pu passer pour une saillie cruelle tant la rudesse de sa pénétration lui avait coupé le souffle, n’était en fait que l’expression de ce qu’ils ressentaient l’un pour l’autre. Un merveilleux attachement. Alternant puissance et souplesse, il accéléra le balancement de ses reins. Afin de profiter de ces va-et-vient généreux, elle entoura fermement de ses mollets les fesses de son amant…
    Decklan sursauta violemment, son cœur battait la chamade. Il comprit immédiatement que quelque chose clochait lorsqu’il se rendit compte qu’il ne percevait plus les sifflements poignants de la respiration d’Ysabau. Il ouvrit les yeux. Certes sa patiente et lui éprouvaient de tendres sentiments l’un envers l’autre, mais il ne se serait jamais laisser aller à un tel comportement dans l’état où elle se trouvait. Il lui fallut à peine quelques secondes pour prendre conscience que c’était son imagination qui venait de lui jouer un mauvais tour. D’abord incapable de se souvenir pourquoi il se trouvait sur la terrasse en pleine nuit, il recouvra instantanément la mémoire dès que ses yeux se posèrent sur Ysabau qui gisait à ses côtés. D’un coup d’œil il remarqua sa main contractée sur le liseré de la couverture et il aurait pu croire que celle-ci dormait paisiblement tant son visage exprimait une réelle quiétude. Seule la fixité de ses grands yeux ouverts sur l’au-delà indiquait qu’Ysabau avait rendu l’âme. Il abaissa délicatement ses paupières et l’embrassa sur le front. Il n’était pas dévot, mais il fit une courte prière avant de la transporter dans la salle d’examens. Il n’eut pas le cœur à prendre soin du corps sans vie de la jeune femme et laissa cette manipulation aux pompes funèbres. Une fois son affliction réprimée, il se chargea à contre-cœur de l’administratif. Lorsque l’on vint récupérer le corps sans vie d’Ysabau pour le conduire au funérarium de la ville la plus proche, Decklan fut incapable de retenir ses larmes. Et elles se répandirent abondamment.
    La chaleur du soleil et la réverbération de la mer donnent une belle couleur bleutée aux palétuviers de la mangrove et tel un sortilège posé, c’est cette nuance qui avait attiré la jeune femme en ces lieux. Selon les dernières volontés d’Ysabau, Decklan parsema les cendres de la défunte sur leurs racines. Il fit même plus. Grâce à Carlos et son hélicoptère, il en saupoudra également leur sommet. Qui mieux que lui pouvait comprendre ce que cette terre avait représenté pour Ysabau? Quelques semaines plus tard il reçut une enveloppe épaisse dans laquelle entre-autre, un notaire lui signifiait que la jeune femme lui avait légué tous ses avoirs estimés à un million d’euros. Et depuis peu, la clinique Moore dispose d’un alignement de panneaux solaires flambant neufs qui permettent le fonctionnement d’un bloc opératoire ultra moderne. Cinq chambres supplémentaires ont été ajoutées au bâtiment existant et deux employés à plein temps ont été recrutés. Le souvenir d’Ysabau se perpétue dans l’œuvre humanitaire du docteur Decklan qui dirige son modeste établissement avec toujours autant de dévouement pour ses patients et qui, comme autrefois accueille gracieusement les plus démunis...

     

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