• L’âGe D’oR…

       …Beethoven accompagne l’écriture des dernières lignes de mon itinéraire de reviviscence!

    Au commencement de cette aventure je n’étais que plaies vives et esprit torturé. J’ai entrepris ce courageux voyage avec moi-même grâce aux conseils éclairés de Nadège ma thérapeute. Le charabia balbutiant de mes débuts m’a révélé combien j’étais éteinte, à présent je me sens rayonnante. J’ai redéfini mes priorités au fil de mes lignes et mes facultés retrouvées, je me suis ouverte à la connaissance. Et la providence faite homme en la personne de mon mari, me tient par la main. Je remercie infiniment Ashlimd pour sa patience et tout l’amour qu’il me porte. Il aime notre foyer plus que tout et il lui arrive de chuchoter au creux de mon oreille que moi seule suis son âme. Si je venais à disparaître, il m’assure que son essence serait détruite et qu’il ne serait plus qu’une statue creuse. Cela ne peut être, je ne possède pas un tel pouvoir sur lui.
    Qu’ai-je fait pour mériter cet homme? Ma destinée était d’affronter ce qu’il y a de pire avant d’atteindre la quintessence de ce qu’offre l’amour. Cela s’imprimera illusion et boniment lorsque je serais lu tellement ces mots paraissent affectés, cependant je n’hésite pas à nommer résurrection ce que Bébé a fait pour moi. Ma thérapeute me confrontait à ma paranoïa encore et encore. Mes écrits eux, l’ont fait disparaître. Je suis fière de pouvoir clamer haut et fort qu’à présent je marche la tête haute et que cette narration ne m’est plus vraiment utile. Bébé a fait éclore la chrysalide de ma renaissance pour ensuite s’instaurer gardien de ma sérénité. Je frissonne encore au souvenir de son premier baiser. Il y avait mis le temps car dès notre première rencontre il avait saisi que mes codes en la matière étaient devenus un sac de nœuds inextricables. Durant des années j’ai été convaincue que ce que je ressentais pour lui n’était pas de l’amour mais une tendresse infinie pour le bien que sa présence à mes côtés me procurait. Puis, le temps passant, je me suis rendue compte que je m’interdisais de l’aimer par peur de ce qui pourrait advenir si je liais mon avenir au sien. Comment dit-on déjà? Chat échaudé craint l’eau froide? Être heureuse ne signifie pas forcément que je ne rencontre plus aucune difficulté à l’heure d’aujourd’hui, mais que je suis à même d’apprécier et d’accepter l’aide que l’on m’apporte à vaincre les obstacles qui se présentent sur ma route. Ma maladie invalidante ne m’est plus une préoccupation viscérale, j’ai repris confiance en moi. Certes je ne serais pas toujours en mesure de faire du vélo ou de nager avec mon fils ou même simplement de marcher à ses côtés, mais il y a tant d’autres choses que je peux lui transmettre. L’amour en héritage ça s’est certain. Je me suis reconstitué un moral et je regarde vers l’avenir avec positivité. Pour être tout à fait honnête, j’admets que si je me laissais aller certains jours, d’autres, je ne poserais plus jamais les pieds par terre. Il devenait urgent que j’entretienne une amitié indéfectible avec mon FTT pour les périodes où les crocs du rat et du piranha se font gourmands de chair fraîche sous la direction du samouraï qui transperce mes articulations de ses lames acérées. Imagée certes, la description de mes douleurs est cependant très réaliste. Depuis ma prise de conscience de ce qu’est la réalité de ma maladie, je cohabite au mieux avec Percy. Je dois être sincère, Percy et moi avons seulement fait ami-ami, mais c’est un grand pas pour moi. Sans jeu de mots. Comme d’aucuns s’en souviennent, ma marotte est de donner un nom aux objets qui m’entourent. J’ai baptisé mon fauteuil roulant de ce doux nom car cela lui va comme un gant. Pour info, la théière pro que l’on m’a offerte se nomme Amanda. Quant à mon tapis fleuri, il répond au charmant patronyme de Pierce. Ces prénoms britanniques se sont imposés d’eux-mêmes. Je sais, c’est curieux, mais il y a pire comme bizarrerie non?
    Ce chapitre sera donc l’un des derniers de mon recueil de convalescence. J’ai évolué tout au long de mes écrits et il témoigne du bonheur présent à chaque instant de ma nouvelle vie. Ce sera le plus long, mon baroud d’honneur en quelque sorte. Entre écriture, entretien -sommaire, le gros œuvre est à l’appréciation de ma chère Céleste- du Mushroom et câlins aux enfants je n’ai pas eu une minute à moi.
    Pendant la semaine qui a précédé Noël, mes jambes avaient du mal à porter mon demi quintal toute mouillée. L’humidité ambiante a irrité ma S.A et aussitôt le samouraï a lancé sa cruelle ménagerie à l’assaut de mes articulations. Une cure d’anti-inflammatoires, de la chaleur, quelques séances de Kiné et tout est rentré dans l’ordre. Mais j’ai été obligée de m’en remettre temporairement à Percy. À présent j’accepte qu’il me facilite les choses les jours où certaines parties de mon corps refusent d’obéir à mon cerveau. Mon poussin l’a agrémenté de façon tellement ludique que Céleste se tient à une cinquantaine de mètres derrière moi quand je l’utilise comme dernièrement pour me rendre au fruits & vegetables. J’assume totalement les smileys roses qui en décorent le dossier, elle moins. Le meilleur ce sont les pompons péruviens multicolores, la guirlande d’anges fluorescents dérobé l’an dernier sur le sapin de Noël de Mumy et le Mâla thibétain en bois de santal que m’a offert Hylam. Il cliquète fièrement à chaque tour de roues. Il manquerait plus que ma petite pomme l’affuble d’une clochette. Je crois aux bienfaits de l’Ayurveda pour avoir expérimenté cette médecine traditionnelle Indienne. Cependant selon mon beau-frère, un collier de méditation en bois parfumé agirait véritablement sur le système nerveux et cardiovasculaire. Il calmerait les angoisses et sublimerait les désirs. Je ne demande qu’à expérimenter, alors le bibelot fait partie intégrante de mon FTT à présent. Mes kinésithérapeutes font consumer des bâtons de santal lors des séances de yin yoga. Une musique douce pour accompagner mes étirements et je parviens rapidement au lâcher prise. Je devrais m’y remettre, cela me soulageait profondément. Je suis devenue négligente depuis mon opération. Les périodes de répit étant assez longues, j’ai tendance à ignorer mon tapis fleuri et les petits plus qui me conservent davantage de mobilité. Quoi qu’il en soit, je lutte de toute mes forces pour entretenir le premier acquis concédé par mère évolution, à savoir la station debout et j’ai d’excellentes raisons pour ne plus me démoraliser à chaque provocation du samouraï. Perdant parfois patience, Céleste se résigne à endosser le risible de la situation en me poussant rudement pour franchir les trottoirs. Plus vite je fais mes courses, plus vite mon ridicule équipage disparaît de la rue. Gordon était plié de rire à mon arrivée. S’il savait ce qu’il m’en a coûté pour en arriver à un tel détachement, il n’oserait jamais se moquer. D’ordinaire ce monsieur est très courtois voire circonspect dans ses réactions -le flegme britannique certainement- mais j’admets volontiers que mon attirail prête à sourire. Oui bon, à s’esclaffer si l’on fait abstraction de mon handicap temporaire. Je me fonds dans la masse des clients, tant pis si l’originalité de mon siège dérange. Sourires à peine dissimulés…
    Une fois encore, les fêtes de fin d’année ont permis que nous soyons tous réunis dans une ambiance bon enfant. À présent je me considère comme un membre à part entière de la famille de Bébé. J’y ai enfin trouvé ma place, mes marques. Mumy fait de gros efforts. En ma présence elle ne se comporte plus comme une reine en sa demeure et je ne suis plus le vilain petit canard qui faisait tache dans son étang. Depuis que nous sommes installés au Mushroom, elle me rend régulièrement visite en compagnie d’Hailie. Notre relation s’apaise. Au temps de nos prises de bec j’ai toujours éprouvé un certain respect envers ma belle-mère, aujourd’hui ce que je ressens s’apparente à de l’affection. Je précise bien, s’apparente. Point trop n’en faut, mais elle s’est révélée humaine à mes yeux le jour où elle m’a fait don de son secret en me conduisant aux AA. Madam’ a confié à Ash qu’il avait choisi la bonne personne pour élever son fils, ses enfants. De savoir cela, fait un bien immense à mon petit cœur. Je pense avoir gravi les derniers échelons de son estime le jour où j’ai accepté l’adoption de Rudyard. Hylam, Ash et Sodishan savent depuis toujours qu’ils ont été désirés et qu’ils sont aimés de la même manière. Même si Shere Khan est le diamant brut de la fratrie pour Mumy. Les fils de Phillip et Dorothy seront leurs moteurs jusqu’à leur dernier souffle. Toutefois leurs petits-enfants ont pris une grande place dans l’aménagement de leur emploi du temps. Terry et Camilla sont accueillis comme des petits princes à chaque fois qu’ils rendent visite à leur grands-parents. Yad, Meryl et Evelyn sont outrageusement gâtés et choyés. Quant à la déesse réincarnée qu’est Margaret, ses parents sont obligés de forcer la porte du sanctuaire qu’est le salon privé de Mumy pour la récupérer. Papily en oublie parfois ses tâches en présence de la marmaille.
    Quelques jours avant les fêtes, Sodishan et Hailie ont rejoint la demeure familiale en minibus. Il fallait bien cela pour transporter la meute. À l’arrivée des jumelles, Terry, Camilla et les petits pensionnaires qu’ils accueillent régulièrement, les parages sont devenus festifs. Nurse Annet a de quoi s’occuper, elle n’est pas prête à quitter la famille. Ce ne sont que petites catastrophes et bonheurs à venir. Dorothy flotte sur un nuage aussi immense qu’un porte avion dès que nous prenons résidence avec armes et bagages chez elle. Nous avons investi l’intégralité de l’aile sud et cela pétille de vie. Beaucoup de rires d’enfants et de chants de Noël. La confection du sapin et la préparation du jubilé de Phillip font que le foyer est devenu un extraordinaire lieu de convivialité. Il m’est impossible de l’expliquer, Noël aux Aspidies ne me semble pas aussi commercial qu’en France. Je crois que c’est tout simplement parce que la famille de Bébé a une notion bien à elle de ce que doit être cette fête. Malgré quelques légers différents, nous sommes unis, en accord dirais-je pour affronter les désidératas par trop exigeants de Madam’. Les réceptions de fin d’année se sont préparées avec un personnel détendu. Mumy ne leur a pas mis la pression car elle sait que tous mettent un point d’honneur à ce que le service soit impeccable. Et la tâche a été rude. Reconnaissante, en plus d’une prime bien méritée, Mumy leur a offert un Entertainment. Ash et moi y avons inclus Céleste et Grady. Hailie ne pouvait faire mieux que proposer à Nurse Annet d’accompagner tout ce beau monde.
    Mademoiselle Françoise s’est arrachée le chignon en dressant le menu du repas de bienvenue des hôtes de Phillip. Une trentaine d’invités au bas mot, dont la plupart seront logés dans l’aile réservée aux passages. Mes beaux-parents sont intransigeants là-dessus. Les invités profitent du bar, de la fête, mais qu’ils arrivent de New Delhi ou de Leeds aucun ne repart en ayant les pas chancelants et les idées brouillées. D’ailleurs Madam’, dans la matinée du lendemain d’une réception, propose toujours une collation détoxifiante à ceux qui sont dans l’obligation de prendre rapidement congé pour cause d’impératifs. Je me souviens de Murray, l’un des amis intimes de Phillip, qui a voulu transgresser à la règle. Les clés de sa Bentley s’étant volatilisées il s’est quelque peu énervé si bien que le brave homme a chuté malencontreusement dans l’eau glaciale de la piscine. Bien dégrisé le bonhomme, et pas rancunier pour deux sous puisqu’il lui arrive d’en rire encore. Papa et Lise étaient de retour des Hamptons juste à temps pour les festivités. L’ami de mon père les a accueillis une petite quinzaine pour leur lune de miel. Je les ai installés à notre étage, ainsi lorsque les couloirs seront par trop fréquentés, ils pourront s’isoler au petit salon. Bébé et moi aimons nous y retirer. L’endroit est paisible. Enfin tout est relatif, je dirais qu’il y a moins de passage.
    J’attendais l’arrivée de ma cousine et de ma filleule avec impatience. La petite courgette est parfaite. Sur sa bonne mine, ses parents n’ont pas eu à présenter le certificat de voyage du pédiatre au steward. Afin de soulager ses tympans, celui-ci leur a conseillé de lui donner sa tétine au décollage et à l’atterrissage. En parents prévoyants, Sod et Anaïs ont prévu les galères d’embarquement en nous envoyant le lait en poudre par colis express afin d’éviter une ouverture intempestive de la boîte dans le hall de l’aéroport par un agent de sécurité voulant faire de l’excès de zèle. Cela dit, par les temps qui courent, il vaut mieux alerter que pleurer. Margaret ayant pris son biberon avant le départ a dormi bien couverte, contre son père durant tout le trajet. N’en croyant pas ses oreilles, l’hôtesse est venue s’en inquiéter plusieurs fois auprès des heureux parents. Elle n’avait jamais connu un vol aussi calme avec un bébé à bord. Je ne reconnais plus Shere Khan. Non seulement il est amoureux total fou de ma cousine mais prévenant comme pas avec elle. Il s’est métamorphosé en une personne aimable et respectueuse envers ceux qui l’entourent. J’ai eu droit à une telle accolade que je me suis demandée si les extra-terrestres ne nous l’avaient pas échangé. Pourvu qu’aucun alien ne sommeille en lui. Hylam a beaucoup de mal à croire au changement de personnalité de son cadet. En même temps, c’est lui qui affirmait à tout vat que Bébé et moi ça ne durerait pas. Bref, il faut le voir pour le croire et je suis très heureuse pour Anaïs. Anaïs qui depuis la naissance de Margaret a complètement retourné la situation. Mumy est en passe d’accepter la compagne de Soddy. Un seul bémol à la clé de sol, elle souhaiterait que son fils programme un mariage prochain et ça ce n’est pas gagné. Aucun des deux protagonistes n’est assez chaud pour se laisser convaincre. Dans un élan généreux, ma belle-mère m’a proposé de devenir membre de l’une de ses associations. Je réfléchis pour l’instant.
    En fin d’après-midi, juste avant de recevoir les invités, Ash et Hylam sont allés jouer au foot dans le parc avec les enfants et se promener jusqu’à la lisière du parcours pédestre de la ville. Cela a donné quelque chose de festif au retour. Le temps n’était pas génial, une bruine infiltrante se répandait, tous sont rentrés dans un état lamentable. Les jumelles et yad avaient de la terre sur les mains et le visage, les garçons ressemblaient aux hommes de glaise d’un film fantastique célèbre, leurs semelles immondes étaient incrustées de feuilles mortes. La seule qui avait l’air à peu près humain dans le lot c’était cette chère Camilla. Fraîche comme une rose de printemps. Les hurlements hystériques de Mumy et Philippine craignant pour les moquettes m’ont alerté. J’ai pu assister à une scène hallucinante. Les loustics ont dû se délester de leurs chaussures et chaussettes sur le paillasson de l’entrée et il leur était fortement recommandé de marcher sur la pointe des pieds en traversant le hall. Petits et grands étaient pliés de rire en passant devant Mumy et Philippine qui les observaient le regard noir et les lèvres pincées. Ash et Hylam étaient les pires je crois. Hylam en a laissé tomber l’une de ses rangers sur le tapis en bas de l’escalier. Je ne saurais dire ce qui a été le plus retentissant? Le splatch boueux de la chaussure qui s’est littéralement collée aux fibres dudit tapis, les rires des gosses qui ont deviné qu’Hylam allait se faire allumer sérieusement ou le hurlement de sa mère. Moi c’est le regard de Philippine qui m’a fait pouffer. Des révolvers à la place des yeux et mon beau-frère était mort. Heureusement, James a ouvert l’une des portes de service et tous s’y sont engouffrés.
    Je dois préciser que nous attendions l’arrivée des hôtes du jubilé de Phillip d’un instant à l’autre. Sauvé par le gong, Éléanore, Ashanti et leurs trois enfants sont arrivés à point nommé pour éviter la crise. Même si ce sont des amis intimes, Kunaÿ et Lorré ne parviendront nullement à lui faire oublier Penjÿ, c’est pour cela que Bébé tient à ce que le frère de son meilleur ami décédé soit parmi nous à chaque fête de famille. Je comprends qu’Ash ait besoin de conserver un lien avec son ami disparu. Il m’a fallu des années pour laisser ma Sonia reposer en paix. Le défilé des hôtes s’est ensuivi et Madam’ a vite oublié l’incident. Hailie et moi avons servi de chasseurs aux invités et une fois ceux-ci installés confortablement j’ai pu rejoindre Ma Canaille. Tandis que Phillip et Dorothy se consacraient à la team Taj Mahal & Coe, Bébé, ses frères, Hailie, Anaïs, Lise et papa, les enfants et moi avons goûté à une détente fort appréciée de tous. Les jeux de société. Steven nous a concocté un pique-nique à sa façon et les gosses étaient heureux comme des princes de pouvoir manger avec les doigts. Nous aussi d’ailleurs. L’on dit que les Belges sont les ténors de la frite, et bien j’ose écrire que c’est Steven le roi. J’apprécie particulièrement ces moments où il nous est permis d’oublier les règles pesantes du savoir-vivre selon Sainte-Dorothy. Alors que les convives de Papily se délectaient d’un excellent risotto salicornes- noix de Saint-Jacques en conversant posément, nous subissions les cris de joie des enfants qui n’ont que le passage du père Noël en tête, s’appliquant à chanter les rengaines de circonstances à tue-tête. Vingt-deux heures trente, il a été temps de coucher tout ce petit monde car nous devions rejoindre Dorothy et Phillip dans le grand salon. Auparavant il y a eu un passage obligé au dressing afin de nous vêtir conformément au dress-code imposé par Mumy lors de ses réceptions. Ash en pingouin et moi en petite robe noire sans escarpins. Je possède de magnifiques vernis à talons plats, et Madam’ tolère ce manquement à cause de mes vertèbres douloureuses. Nous sommes allés jeter un dernier coup d’œil aux enfants avant d’entrer dans l’arène. Nous avons souhaité de sincères encouragements à mademoiselle Annet car pour un endormissement rapide, ce n’était pas gagné d’avance. Yad affirme que je suis la plus jolie des mamans, ce à quoi son père a répondu qu’il avait bien raison. Ces deux-là ont failli ruiner mon maquillage.
    Ma pauvre Anaïs n’était pas encore tout à fait prête à affronter un protocole de présentations et, accrochée au bras de Sodishan, elle frissonnait d’appréhension. Celui-ci avait beau la rassurer, elle en avait presque les larmes aux yeux. Ce mauvais moment enfin passé, elle a retrouvé sourire et bonne humeur. Tout comme elle je n’ai pas retenu chacun des noms des hôtes de mes beaux-parents, mais j’ai fait comme si, en me joignant à eux. Un grand sourire, quelques paroles opportunes et vogue la galère. Mon parlé s’est beaucoup amélioré, mais je ne parierai pas sur mon accent. Mes cordes vocales me jouent toujours des tours. Hailie a pris Anaïs sous son aile et ma cousine s’est enfin totalement détendue.
    Ash faisait son devoir de fils exemplaire tout en zyeutant parfois dans ma direction. Soudain, le regard qu’il m’a lancé était carrément un appel au secours. Je me suis aussitôt approchée. Près de lui ses frères avaient l’air aussi abasourdi. Dorothy et Papily venaient de dévoiler à leurs fils l’identité exacte de Rahul. L’homme paraissait aussi sonné que les garçons. Intriguées, Hailie et Anaïs nous ont rejoint. Quelques secondes avant que Phillip ne nous l’annonce, j’ai compris instantanément que Rahul était le frère aîné de Bébé. Hylam est son portrait craché, voilà ce qui m’avait frappé en conduisant cette personne à sa chambre quelques heures auparavant. Ash est habitué à donner des conférences devant des inconnus et Hylam, de par son activité, rencontre des illustres auxquels il doit s’adresser dans leur langage maternel. Quant à Sodishan, il a toujours la langue bien pendue pour se dépatouiller des situations embarrassantes dans lesquelles il se fourre. Là, pas un des trois ne parvient à parler. Il me semble voir quelques larmes briller dans leurs yeux, y compris ceux de Rahul. Il était près de cinq heures du matin lorsque Ash a regagné notre chambre. Je n’ai posé aucune question. Il s’est blotti contre moi sans un mot, mais je pouvais entendre ses pensées s’agiter en lui. Tous comme ses frères, le grand homme est ébranlé par ces retrouvailles. Mes beaux-parents ont expliqué à leurs fils que Rahul avait été localisé par hasard lors d’une correspondance que Phillip avait eu avec l’un de ses anciens collaborateurs. Cela devait rester une surprise, et très réussie je dois dire. Un moment unique de plus à ajouter au crédit de la bonne fortune.
    Le lendemain de la soirée, Rahul s’est isolé en compagnie de ses frères retrouvés afin de rattraper un peu de temps perdu. Il a apporté avec lui un album empli de clichés défraîchis. Celui de leurs parents biologiques a bouleversé les enfants de Dorothy. Il leur a été triste de constater qu’aucun d’eux ne se souvenait de leur apparence. Hylam peut-être, et encore. Leur sœur aînée, Sinduja, a disparu courant année quatre-vingt-dix et personne ne sait si elle est encore en vie. Nul ne s’en soucie apparemment. Je trouve cela très triste, mais je sais que dans ce pays se passent des évènements encore plus poignants. Les clichés de Manali, la cadette des sœurs a permis à Sodishan de se rendre compte que bébé Margaret avait les mêmes yeux. Quant à Rahul, il possède une nombreuse famille. Huit enfants, des garçons pour la plupart et déjà neuf petits-enfants. Ash et ses frères sont heureux d’avoir fait connaissance avec leur aîné, mais il me semble que cela ne va pas plus loin. Ils possèdent des racines communes c’est certain, mais Dorothy et Phillip ont remodelé la fratrie à leur image et la donne est faussée. Les racines sont altérées, mais des promesses ont été faites, elles seront tenues.
    Grâce à Anaïs qui me les a ramenés, mes santons ont trôné fièrement sur le manteau de la cheminée au Mushroom pour Noël. La Bonne Mère, le père Noël, l’un comme l’autre a refusé de me rendre maman lors de sa disparition lorsque j’étais petite fille et depuis cette époque, la naissance du Christ n’a été pour moi qu’une pénible mystification commerciale. Jusqu’à ces dernières années du moins. Ma grand-mère a tout de même réussi à ce que j’honore année après année la tradition des santons. À l’époque de mon errance, c’était en sa compagnie que je respectais cette coutume. Ceux que je possède sont trésors à mes yeux car la plupart me vient de la famille. Les avoir oubliés lors de mon déménagement aux Aspidies m’avait contrarié. Cette année Lise m’a offert le mendiant de la bible, il est superbe. J’étais mélancolique en installant Le coup de mistral et sa Renaude dont les tantines m’ont fait transmission l’an dernier, j’ai pensé à ma grand-mère chérie. Ma mémé était ma botte secrète les jours où je voulais virer ermite. En cette période de fêtes elle s’est rappelée à mon souvenir et je trouve vraiment regrettable qu’elle n’ait pas eu la chance de me voir enfin comblée, elle qui a tant fait pour moi. Or donc, Renaude et Jean-Baptiste sont les Roméo et Juliette de Provence. Maë Lynette nous contait souvent leur légende afin de nous endormir Miriette et moi. Mémé faisait les prolongations car l’essentiel du récit tient en quelques lignes.
    « Il était une fois un berger surnommé Le Coup de Mistral car on le voyait souvent avancer avec difficulté face aux rafales du mistral, avec son bâton pour seul soutien et sa cape flottant au vent. À vingt ans, Jean-Baptiste de son vrai nom, tomba amoureux d'une jeune Arlésienne, jolie et intelligente, prénommée Renaude. Cupidon fit bien les choses puisque la belle jeune fille se prit elle aussi de tendres sentiments pour le jeune berger. Cela aurait pu faire un très beau mariage. Mais Renaude était la fille du propriétaire d'un grand mas de la plaine de La Crau et Jean Baptiste rien que l'un des nombreux bergers employés dans le mas pour s'occuper de son immense troupeau. Le riche propriétaire terrien avait d'autres ambitions qu’un pauvre berger pour sa fille unique. Renaude avait des lettres -était instruite- comme il se disait autrefois en Provence. Et elle disposait d'une dote conséquente qui attirait de nombreux riches prétendants. Pourtant, face à l'amour de Renaude pour son berger, le père dut se résigner. Renaude l’épousa en secret devant monsieur le curé et ils partirent tous deux s'installer dans une modeste cabane. Jean-Baptiste continua à exercer son métier de berger jusqu'à la fin de sa vie et Renaude le rejoignait souvent dans les pâturages avec son panier à l'heure du déjeuner. Ils étaient très heureux. Une fois l’an ils se rendaient au marché de la Sainte-Barbe et assistait à la fête des rois. Pour preuve de son amour, Renaude cousait sur chacun des pantalons de Jean-Baptiste un morceau de sa plus belle robe à fleurs »
    La très belle histoire d’amour entre Renaude et son berger fut immortalisée en santons, et c’est pour cela que Le Coup de Mistral est représenté avec un pantalon rapiécé de tissu fleuri au genou. Ma grand-mère terminait le conte à sa manière en nous affirmant que Renaude et Jean-Baptiste s'aimaient d’un amour grandissant et que les jours de bourrasques l’on pouvait encore les voir parcourir la plaine côte-à-côte.
    Ce conte était l’un de mes préférés et il a embelli bon nombre de mes rêves de petite fille. Je m’inventais un Jean-Baptiste qui parcourait la garrigue à ma suite, malheureusement des années plus tard, ce fut la Tarasque que je rencontrais. Yad entendra les contes et légende de Provence le temps venu, car tous ne sont pas à mettre dans les oreilles de jeunes enfants. Yad qui s’est emparé du gardian sur sa monture et qui l’a aussitôt inclus à son ranch Playmobil. Il prend grand soin de ses jouets alors je n’ai pas eu le cœur à le lui reprendre.
    Papa et moi tentons de rattraper -avec un certain succès je dois dire- des années de malentendus, de colère et de tristesse en nous tissant des liens de renouveau. Mon fils et mon mari apaisent une relation parfois encore tendue quand je me trouve d’excellentes raisons pour remuer nos malheurs communs passés. En y réfléchissant posément, je suis arrivée à la conclusion que c’est Jocelyne qui durant des années a entretenu avec soins nos différents. Mais je n’ai toujours pas compris dans quel but. En réapprenant à connaître mon père, je me suis rendue compte qu’il n’est pas rancunier pour deux sous. Sauf avec maman, mais je pense être arrivée à analyser leur parcours et je sais par expérience qu’aimer est très compliqué. À présent, pour moi la Joce ne représente plus qu’une âme tourmentée de son vivant. J’ai haï cette femme du plus profond de mon être et j’ai récemment découvert avec stupeur que sans elle je me serais laissée emporter par le chagrin. C’est mon hostilité envers elle qui m’a permis de triompher d’un déchirement qui me poussait à la déraison. Je sais que papa se rend régulièrement sur sa tombe, je respecte cela, mais je ne saisirai jamais ce qu’il avait trouvé en elle. Avec le recul, je me dis qu’il en a retiré un certain équilibre et que cela devait être. Il m’est agréable de pouvoir me confier à lui lorsque le Samouraï se fait provocant.
    - Si je t’avoue comment je me vide la tête, je serais obligé de te supprimer ensuite! Samuel, mon cher Sam et son humour dévastateur m’ont empêché de sombrer de nombreuses fois. Jamais il ne m’a épargné, jamais il ne m’a conforté dans mes délires lorsque Christian revenait me hanter. Je devais dépasser tout ceci selon lui. Je remercie infiniment ma bonne étoile d’avoir placé mon meilleur ami sur mon chemin. J’ai insisté pour connaître le Saint-Graal et il ne m’en voudra certainement pas de révéler son secret pour décompresser. Il possède la collection DVD complète des Transformers et les films tournent en boucle les jours où il commence à partir de Charybde en Scylla. Le blues le saisit parfois et il se met à détester ce fauteuil roulant devenu prolongation de son corps à la place de ses jambes. Cela ne dure jamais longtemps et Édith m’affirme que c’est de moins en moins fréquent. Les élèves de Sam -partie intégrante de sa vie- sont motivations à se remettre rapidement. Il est très patient certes, mais peu généreux en ce qui concerne sa tolérance à la fainéantise. Le manque d’attention de ses étudiants est acceptable, mais ne pas préparer leurs tâches personnelles est sanctionné. Le clash collectif est inévitable et les corrections de copies redoutables. Pas rancuneux pour deux sous mon Sam. Il leur a offert un goûter de Noël cette année. De plus, il avait quelque chose à fêter. Bon allez, j’admets que Rani est ma soupape lorsque j’ai besoin de pleurer sans y parvenir. J’ai conscience que je suis grave, mais j’ai la larme facile et si je ne peux extérioriser mon ressenti cela me bouffe. Merci Christian pour ces années où tu me massacrais sans que je n’aie autorisation à sangloter. La veille de Noël, Samuel est devenu l’heureux papa d’un petit Robin. Qu’aurait-il pu désirer de plus comme cadeau?
    Chaque année à cette époque, mon amie Pat m’étreint de ses vœux affectueux. Aujourd’hui elle guette impatiemment notre visite, ma petite chambre sous les combles nous attend Ash et moi. C’est plus que de la satisfaction qui habite le cœur de ma seconde maman. Elle éprouve une certaine félicité à me savoir enfin heureuse. C’est grâce à elle si une partie de ma convalescence s’est effectuée en douceur. Ash lui est infiniment reconnaissant d’avoir pris soin de moi lorsqu’il était absent. Une ou deux fois ma chère Pat m’a confié qu’un avion de taille modeste l’effraierait moins, alors peut-être acceptera-t-elle prochainement de rencontrer Léopold, l’ami de Sodishan qui est pilote indépendant pour la société qui emploie mon beau-frère. J’ai le droit de rêver non? La recevoir au Mushroom est l’un de mes plus chers désirs.
    Que dire de ma nouvelle amie Brianna sinon qu’elle ne me servira pas de placebo pour échapper définitivement à la peine qu’a provoqué la disparition de ma Sonia chérie. Il n’y a aucune comparaison possible. Je suis persuadée qu’en plus des enfants, ce sont nos différences qui nous rapprochent. Nos maris s’apprécient et font fréquemment jogging commun. Nous n’en sommes pas encore à nous confier l’une à l’autre, mais nous nous apprivoisons peu à peu par d’anodines confidences sur nos vécus. Selon Antoine son mari, l’activité préférée de Brianna est la plaisanterie. Et effectivement, je crois que ce qui m’a attiré en elle, en plus de sa prévenance, ce sont ses réparties cinglantes et malicieuses -quand j’arrivais à les comprendre du premier coup- et ses nombreux traits d’humour qui témoignent de l’affection grandissante qu’elle me porte déjà. Nos mises en boîte respectives font que nous ne nous prenons pas au sérieux. Elle adore échanger les potins-commères. Je ne connais pas la plupart des personnes dont elle parle, mais la façon dont elle habille certaines d’entre elles me donne le fou rire. L’art créatif fait partie intégrante de son code génétique et ses tableaux de nature font très William Turner en un peu plus colorés. Lorsque je lui ai appris que j’écrivais en amateur, elle s’est aussitôt intéressée à mes récits. Son seul commentaire a été que si je ne doutais pas autant de moi, je pourrai tenter l’édition. Tout comme pour moi, sa famille passe avant tout. Arthur est turbulent mais d’une grande politesse. Il fracassera un vase Ming en imitant un combat de Pokémons, puis il s’excusera la bouche en cœur l’instant d’après. Il est d’une nature passionnée comme ses parents. Les visites de Brianna me sont bouffées d’oxygène les jours où je me vois obligée de dégainer les anti-inflammatoires. Dans ses moments-là, inutile de trouver un sujet de conversation, nous lisons simplement installées devant une bonne tasse de thé. Les légendes Arthuriennes en mille et quelques pages, voilà le présent de Noël qu’elle m’a offert. La vie est étrange, elle m’agite entre tristesse et allégresse et j’en redemande.
    Je ne peux me résoudre à poursuivre sereinement mon existence sans une dernière fois répandre une note d’espoir pour toutes celles -et ceux- qui comme moi ont fait un séjour en enfer et en sont revenues. D’expérience j’ai appris que le parcours pour atteindre la douceur de l’apaisement est parfois très long. Si long qu’il arrive que l’on se trompe de direction, que l’on se noie dans une goutte d’eau, que l’on se perde dans des endroits familiers, qu’il soit impossible de tenir la distance et que l’on rejette une aide précieuse, une main tendue. Il arrive aussi que l’on ne résiste pas aux rappels incessants de l’horreur et de la douleur vécues que nous fait repasser en boucle notre mémoire. Aucun soulagement ne semble possible et l’on se laisse couler, abandonnant toute certitude de reconstruction, de désir de vivre. C’est cette facilité à renoncer qui doit servir de moteur pour lutter afin d’atteindre plus qu’une survie misérable. Moi il m’a fallu une bonne dizaine d’années pour m’en remettre et aujourd’hui, c’est avec une grande fierté que je déclare avoir vaincu le monstre qui nourrissait ma paranoïa. Dans mon cas, Christian était le croque-mitaine à abattre, mais pas que. Je ne suis pas parvenue à pardonner, mais je tolère sa présence lorsque je suis obligée de le croiser. À vous toutes je ne peux promettre que vos cicatrices se refermeront définitivement, mais viendra le temps où vous serez enfin rassénérées et cela sera suffisant pour reprendre votre vie en mains. Cheminer en acceptant les rechutes est le secret de la réussite. Laissez votre instinct vous guider.
    - Chouquette rassemble-toi par pitié. Tu pars en shards là! Il me le dit rarement à présent, mais j’appréciais lorsque Bébé tentait de maîtriser mon irascibilité rageuse par ces mots. C’était bien plus que du désespoir ou de la colère de ma part, une envie d’en finir tout simplement. J’en avais assez de combattre mes montées d’adrénaline inutiles, de plonger dans l’apathie la plus totale l’instant d’après et de nourrir mon sommeil de cauchemars horribles. Inlassablement, Bébé faisait taire les résurgences qui me conduisaient à la violence, à la folie. De très mauvaises langues m’assuraient que notre couple ne tiendrait pas la distance lorsque nous serions réunis tout de bon. Je suis ravie de pouvoir écrire que mon mari est resté égal à lui-même et que notre union n’a rien changé à sa façon de se comporter envers moi, ni moi envers lui. Je me contente de poser les yeux sur sa personne et sur mon petit Yad pour m’assurer de ma rédemption. Et si je m’étends moins sur nos excentricités intimes ce n’est pas à cause de leurs carences, mais parce que mon insistance à les narrer ne réussirait qu’à m’attirer les foudres de jaloux en tous genres. Cela va faire neuf ans en septembre de cette année que Bébé et moi menons vie commune. Ensemble, nous avons connu la houle, la joie d’être deux, le doute, la tempête, l’œil du cyclone, mes angoisses, mes terreurs et mes nombreux éclats de voix. Cela ne l’a nullement découragé à poursuivre son chemin à mes côtés. Il est vrai que rien n’est jamais totalement acquis, mais Ash m’est dévoué depuis le jour où nous avons fait connaissance. Ce que beaucoup de mes relations étaient incapables d’accepter, mon mari lui, m’a laissé commettre mes erreurs sans en faire une affaire d’état. Cela n’a jamais été de l’indifférence, juste m’encourager à me dépêtrer seule des galères que je me créais. Quand cela devenait vraiment trop chaud, il était là. J’admets que nous y mettons du notre pour entretenir la flamme. Nous maîtrisons le divertissement du massage et du bandeau à la perfection. Les applications distrayantes des jeux de rôles n’ont plus aucun secret pour nous. Les pétales de roses dans mon bain sont un plus que j’apprécie particulièrement. Quant aux sextos annonciateurs de plaisirs partagés, nous en sommes pratiquement à la dépendance. Que l’on ne me dise pas que les enfants étouffent la libido du couple, dans notre cas ce serait un mensonge. Il y a toujours moyen de…
    Ce que j’ignorais, c’est que la Bonne Mère allait en cette période de fête poser une fois encore son regard bienveillant sur nous. Évidemment Ash était dans la confidence. Lui faisant confiance, j’ai parafé des documents en croyant qu’ils concernaient l’assurance de la maison. En fait il s’agissait d’une prise en charge. Grâce à l’intervention de ma belle-sœur, la directrice, après concertation et acceptation des administrateurs de la structure où nous avons adopté Rudyard, a accepté de me confier quelques jours par mois une petite beauté de presque quatre mois. Signe du destin s’il en est un, tout comme Bébé, Élicia est née un onze septembre et est aussi brune de peau que lui. Elle n’a donc rien de la petite blondinette que j’espère depuis si longtemps, mais j’ai fait l’impasse là-dessus dès le premier instant où elle s’est trouvée dans mes bras. C’est une sensation que je ne parviens encore pas à définir. Yad a toujours été câlin et affectueux avec moi, nous avons une relation privilégiée mère-fils et il se comporte comme un grand depuis longtemps. Avec Élicia c’est l’inconnu, la reconnaissance du ventre dirait Patricia. Cela dit, mis à part les enfants d’Hélène et Marceau, je n’ai jamais vraiment côtoyé de bébé jusqu’à présent. Il est très rare que les services sociaux octroient gracieusement l’autorisation de garde transitoire à un couple mixte, alors bébé et moi profitons pleinement de la présence de la petite. Nous nous sommes donnés du temps pour repartir pour d’énièmes rendez-vous thérapeute, des bilans santé et bien d’autres contraintes que nous accepterons avec le sourire si au final nous envisageons plus que cette garde temporaire. La situation familiale de la biscotte n’est pas simple non plus. Quoi qu’il en soit, le petit angelot dort profondément blotti contre moi après chacun des biberons que je lui donne. C’est, entourée des femmes de la maison, que j’ai assuré la première tétée. Et heureusement, car les petits bruits qui s’échappaient d’entre ses lèvres en tétant m’ont donné des sueurs froides de peur qu’elle ne s’étouffe. Depuis qu’il est parmi nous, notre petite pomme a toujours tenu son biberon seul, mais c’est différent pour Élicia, cette cacahuète dépend totalement de nous, de moi.
    Il va sans dire qu’Ash est déjà conquis. Il s’est collé au bain et j’ai réussi à lui cacher mes larmes. C’est vrai je suis trop sensible, mais le tableau était des plus charmant. Mon grand homme, trempé du torse aux genoux, tenait tendrement la petite par la nuque, la douchant délicatement avec son autre main. Ce faisant, il lui chantait une comptine. Malgré un travail prenant, Ash s’investit pleinement dans son rôle de père de substitution. Les jours où mes membres refusent de m’obéir, je sais qu’il répond présent. J’ai la chance infinie d’avoir un tel homme à mes côtés. Entre Céleste et lui je ne crains plus les assauts de la maladie. Je suis persuadée qu’il existe toujours une solution. Du coup, Ash et moi sommes allés à Londres pour faire des achats qui nous permettent d’accueillir dignement le bébé au Mushroom. Grady a déjà commencé les travaux de la seconde chambre. Elle devrait être prête en un temps record.
    Je perds mon regard dans les beaux yeux verts d’Élicia lorsqu’elle me fixe. Nonobstant cette touffe de cheveux bruns au sommet de son crâne qui la fait ressembler à une petite poupée trolls, ma petite chérie est si gracieuse. La puéricultrice m’a assuré que cette toison allait disparaître bientôt car ce sont des cheveux de naissance. J’espère de tout cœur que les premières photographies et vidéos qu’a pris Sodishan de nous quatre seront la genèse d’une histoire future, notre histoire. Pour Élicia, Ma Canaille et moi avons appris à changer des couches, à préparer des biberons et à nous livrer au difficile exercice qui consiste à plier une poussette. Le tout avec enthousiasme. Lorsque Rudyard est à l’école je passe beaucoup de mon temps près du berceau, mais en sa présence je veille à accorder la même attention aux deux. Yad ne se pose pas de questions existentielles. Je lui ai expliqué simplement que le bébé nous était confié comme lui l’avait été à Hailie par le passé. Je suis persuadée qu’il ferait un grand frère adorable. Je veille simplement à ce qu’il ne se mette pas en tête qu’Ash et moi voulons l’échanger contre Élicia. Un câlin pour l’un, un câlin pour l’autre. Je suis comblée à un point tel que je ne souhaite plus rien d’autre au monde. Avec optimisme je me dis que rien ne prouve que le handicap qui me guette bondira sur moi et si tel est le cas, je me sens la force de surmonter l’épreuve grâce à cette famille qui m’est tombée du ciel. Je viens de passer une trentaine d’années à me construire, détruire et reconstruire pour enfin me relever et enfin réussir à marcher la tête haute.
    Cela ne m’empêche pas d’être sotte parfois. Ma première expérience de la conduite à gauche en solo s’est soldée par un échec cuisant. Heureusement, seul mon amour propre en a pris un coup. Qu’elle idée saugrenue aussi de placer le volant à droite pour une conduite à gauche? Je m’en tirais fort honorablement jusqu’à ce que j’arrive au croisement trois files qui conduit chez mes beaux-parents. Là, j’ai été prise de panique, ne sachant pas comment m’insérer dans la circulation. Je me suis garée à la va comme je te pousse en me faisant klaxonner de nombreuses fois, puis Céleste et Grady sont venus à mon secours, j’avais honte de moi. Depuis, Ash est plié de rire chaque fois que nous empruntons le rond-point, mais j’assume entièrement les cafouillages de mes initiatives. Ils prouvent que je n’ai plus besoin d’un soutien logistique à plein temps. Parmi les quelques mots qui me viennent à l’esprit en songeant au chemin que j’ai parcouru ces cinq dernières années, celui en tête de liste serait reconnaissante. Obligée envers ce destin capricieux qui m’a longtemps privé pour enfin m’accorder famille et joies, le tout en symbiose paisible.

    Je serre les dents pour ne pas montrer mes larmes à mon fils. Les mimosas nouveaux sont de retour…

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