•     ...Le texte original a été écrit par Patricia, une personne assez énergique pour avoir réussi à force de persuasion à me sortir de la rue. Une mère de famille comme il en existe beaucoup, mais qui a peut-être vu en moi ce que ma propre famille n'a jamais décelé. Elle m'a donné la possibilité d'oublier mes "misères" dans un univers bien différent du mien. Je me suis apaisée un temps dans l'ambiance "Petite Maison Dans la Prairie". L'esprit plus tranquille, pour m'occuper, je me suis lancé dans l'écriture. Haine, sexe, coups, abandon. Mon imagination  et des mots crus me libéraient de l'angoisse de la sortie du monstre. J'ai appris ensuite par un correspondant virtuel (qui cela-dit en passant ne ratait aucune occasion de dénigrer Pat qui selon lui faisait n'importe quoi avec moi) que cela se nommait Catharsis. Pat n'a pas fait de grandes études, mais elle m'a guidé avec son cœur, comme avec ses propres filles et son fils qui ont eu la générosité de m'accepter telle que j'étais alors, agressive, effrayée, violente, blessante, perdue et limite dangereuse. Cela n'exclut pas les erreurs, mais croyez bien que nul n'est parfait! Pat pensait certainement qu'en me laissant "renaître" à ma façon dans un cadre apaisé, avec des jeunes de mon âge, elle me rendait service. Cela a été le cas mais j'avais besoin de plus d'aide. Heureusement la vie est faite de rencontres, Bébé est apparu dans ma vie. Pour se "détendre", Pat écrivait de petits articles mordants qu'elle postait dans un blog. De fil en aiguille, je me suis intéressée aux mots qui se formaient sur son écran et cela m'a donné envie d'essayer. De nombreuses fois l'on m'a suggéré que j'avais la même syntaxe et en relisant mes lignes et les siennes, je pense que c'est vrai. Elle m'a offert "Lili" que j'ai réécrit en suivant sa trame avec sa permission. Je vous livre cette refonte ici. Mylhenn.

     


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  •    ...Tous les matins, Lili était debout à six heures tapantes et ne cessait de s’activer jusqu‘à ce que son cher Cleary ne parte au travail. En plus de son lit qui devait être fait dès le lever, la préparation du petit-déjeuner de son époux lui prenait du temps. Celui-ci était pointilleux sur le premier repas de la journée. Pain grillé beurré, fruits frais pelés, omelette aux pointes d'asperges cuite à point, jus d'orange pressée mains et surtout le cappuccino crémeux qui devait compléter la collation. Cela faisait deux ans, trois mois et dix-sept jours que Cleary avait fait de Lili son épouse bien-aimée. Depuis tout ce temps, celle-ci lui présentait systématiquement la même chose tous les matins et elle veillait religieusement à ne rien oublier. Après le départ de Cleary, Lili prenait un petit-déjeuner frugal, car il exigeait qu'elle surveille sa ligne. Ensuite, elle lavait la vaisselle et faisait sa toilette. Elle devait veiller à se vêtir avec goût et coiffer ses longs cheveux blonds de belle manière. Une épouse se doit d'être toujours attirante pour son mari. Le reste de la matinée, la  jeune femme n'avait pas l'occasion de souffler. Elle suivait sans discuter l'emploi du temps qu'il lui avait préparé. La salle de bains serait impeccable à son retour, leur chambre correctement aérée et la moquette soigneusement aspirée. Il va sans dire qu'elle ne pouvait partir faire les courses avant que la cuisine ne soit rangée et récurée.Elle vérifiait une dernière fois que tout était parfait avant de s'emparer de l'argent que lui laissait son cher Cleary, coincé sous la boîte à thé avec la liste des emplettes du jour. Cleary était généreux, jamais il ne lui réclamait la monnaie. Alors Lili se faisait plaisir avec une revue, une viennoiserie qu'elle mangeait avant de rentrer ou un ticket à gratter. Ce matin-là, déjà fatiguée, elle enfila son manteau qu'elle referma jusqu'au col, enroula son écharpe autour de son cou gracile puis s'empara du cabas à roulettes. Elle referma soigneusement la porte derrière elle. Lili traversa le grand hall de l’immeuble que la concierge venait de finir de laver, le sol était encore humide. Elle se réjouit de l’absence de la vieille femme qui épiait chacun des faits et gestes de ses locataires. Lili se retrouva à l’extérieur où régnait un beau soleil, mais la température de fin février était glaciale. Elle avait jeté un bref coup d'œil à la liste sur laquelle Cleary avait noté ce qu'il désirait pour dîner. Cette fois-ci, elle ne couperait pas au grand marché. Trois kilomètres aller-retours plus le poids des courses. Elle se lança enfin dans le flot des passants, marchant comme eux d'un pas rapide. Elle dépassa la boulangerie sans s’arrêter, ce serait pour le retour, puis bifurqua vers la place Truchet. Après une vingtaine de minutes de marche soutenue, elle parcourait enfin les allées marchandes des primeurs, des fromagers, des poissonniers et bien d'autres commerçants aux étals bien achalandés. Carottes, oignons, raves, poireaux, aromates frais et endives s'entassèrent dans le caddie. Elle acheta une scarole puis se souvint qu'il lui fallait un kilo de pommes avec un bâton de rhubarbe pour confectionner une compote à son cher Cleary. Elle se dirigea enfin vers l'étal du boucher où elle commanda le jarret et le plat de côtes demandés par Cleary pour le soir. Pour le repas de midi, elle avait prévu deux filets de poisson accompagnés d'une purée de patates douces. Ainsi, elle pouvait flâner encore un peu. Il ne restait pas grand chose dans le porte-monnaie cette fois-ci pour s'offrir une douceur, mais elle retardait tout de même le moment du retour. En passant devant le tripier E.Roujon, père & fils, son regard se posa sur un bocal de sang. Des cuisinières désirant sans doute préparé un coq au vin ou une daube attendaient patiemment leur tour. Soudain sa vue se troubla, de violentes nausées l’assaillirent et elle fut prise de vertige. Elle se cramponna tant bien que mal à l'étal du charcutier puis elle inspira profondément. Son malaise disparut aussi soudainement qu'il était apparu, mais elle dut se reposer quelques minutes avant de pouvoir avancer. Personne ne s'était rendu compte de sa faiblesse. Lili était en retard maintenant, c'était stupide. Elle vérifia fébrilement une dernière fois si elle avait pensé à tout, puis elle se dirigea vers une rue adjacente au marché où il y avait moins de monde. En remontant la rue Lili vit passer une voiture de police, ses deux occupants la saluèrent, Lili répondit par un bref signe de tête aux collègues de son cher Cleary. Surtout ne pas sourire, cela ne se fait pas. C'est son époux qui le lui avait recommandé. Un picotement lui irradia la colonne vertébrale puis sa vue se brouilla à nouveau. À mesure que son angoisse augmentait, le sol semblait vouloir se dérober sous ses pas. La tête en feu elle vacilla encore une fois. S'adossant à la vitrine d'une boutique, elle reprit son souffle. Puis soudain, elle s'élança comme si elle avait eu le diable à ses trousses. Elle passa devant la boulangerie sans s'arrêter et s'achemina d'une traite jusqu'à chez elle. La clef lui glissa des doigts et ses mains tremblaient lorsqu’elle la ramassa....à suivre. 


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  •    ...Lili frissonnait de la tête aux pieds. Jamais son angoisse ne l'avait autant dominé. Immobile, soutenue pas le battant de la porte, la jeune femme n'osait plus faire un pas. Tout d'un coup son foyer lui apparut comme l'antichambre de l'enfer. Lorsque enfin, elle cessa de trembler, une bonne demi-heure s'était écoulée. Dès que ses jambes acceptèrent de lui obéir, elle dégrafa son manteau puis alla ranger calmement ses achats dans le réfrigérateur. Par habitude, elle déposa la viande et le poisson dans la petite glacière prévue à cet effet. Encore par habitude, elle remisa le cabas à roulettes dans la grande penderie du couloir, et en profita pour suspendre son vêtement en lainage sur un cintre. Toujours par habitude, elle jeta un œil au carillon qui régissait chacune des heures de ses longues journées de labeur. Elle découvrit avec effroi qu'elle n'aurait pas assez de temps pour préparer la purée de patates douces. Dans tout au plus une heure, son cher Cleary serait là. Anéantie, Lili se dirigea vers l’escalier qui conduisait à l’étage. Elle se sentait si lasse qu‘elle s‘assit quelques instants sur l'une des marches et resta là, prostrée, ne sachant pas par quoi commencer. Puis à pas pesants elle se dirigea vers sa chambre. Des larmes inondaient déjà ses joues lorsqu'elle ouvrit la grande armoire où son cher Cleary rangeait ses "jouets". Si elle ne se pliait pas au rituel, ce serait encore pire. Celle-ci se réconforta un instant en se demandant si des pâtes ne feraient pas l'affaire. Elle savait bien que non. En voyant sa mine contrite, Cleary saurait immédiatement que quelque chose clochait et son poing s'abattrait avant même de savoir ce que s'était. 

    - Ma chérie aurait-elle fait une bêtise? Dans ce cas, je dois la punir!

    Lili s'apprêtait à sortir la lourde ceinture lorsque ses yeux se portèrent sur le sac informe qui servait à Cleary lors de ses parties de chasse. Sans réfléchir, partagée entre peur et libération, elle y jeta pèle-mêle tous les vêtements qui tombaient sous ses doigts. Elle courut à la salle de bains et attrapa quelques affaires de toilette qui rejoignirent le désordre du fourre-tout. Elle le referma d'un geste brusque. Ses vêtements lui semblèrent déplacés pour ce qu'elle allait enfin oser faire. Elle les arracha sans précaution, tirant sur les boutons et les laissant roulés en boule sur le lit. Elle passa un vieux jean, bien trop large pour elle après toutes ses années de privations. Elle l'avait choisi, car il possédait de grandes poches munies chacune d’une fermeture éclair. Son cher Cleary détestait ce pantalon. Le temps lui était compté, alors elle empila t.shirt, chemise et pull épais sur son corps décharné qu'elle ne reconnaissait plus depuis longtemps déjà. Lili se chaussa d’une vieille paire de baskets, oubliant d’enfiler des chaussettes. Elle attrapa le sac au vol et descendit au salon en courant au risque de se fracasser au bas des marches. Allait-elle vraiment oser? Elle se pencha. Sous le linteau en pierre de la cheminée, se trouvait une cache dans laquelle son cher Cleary dissimulait une fortune. La grande enveloppe contenait une carte bancaire et une vingtaine de liasses de billets bleus qu'elle avait étalé sur la table du salon. Elle hésita puis elle prit la carte bancaire et l'une des liasses qu'elle glissa dans sa poche à fermeture. Machinalement, elle remit une bûche sur les chenets, récupéra le sac et se dirigea vers la porte d'entrée. Si elle voulait partir ce devait être tout de suite, car Cleary serait là dans une demi-heure. Alors qu’elle posait la main sur la poignée de la porte, la vanne des souvenirs céda. Pâle, terrifiée, mais déterminée, Lili retourna auprès de la table basse. Les larmes avaient séché sur ses joues et le sourire qui déformait ses lèvres n'avait rien de gracieux. Cleary serait fou de rage en s'apercevant qu'elle avait dérobé son pactole. Pour la correction qui lui avait valu une fracture de la clavicule, elle se saisit de deux liasses. Pour la vision de son corps baignant dans le sang de sa première fausse couche, Lili empocha deux liasses de plus. Sa seconde fausse-couche et trois côtes cassées lui octroyèrent trois liasses de plus. Ensuite, elle rafla le reste des billets au souvenir des gifles, de la privation de nourriture, des volées gratuites et des mauvais traitements dont seul son cher Cleary avait le secret. Satisfaite, elle déposa une coupure de vingt euros sur l'enveloppe vide, Cleary ne pourrait pas lui reprocher d'avoir tout pris. Elle referma une à une, les poches gonflées de son pantalon. 

    Son cœur battait à tout rompre, ses jambes étaient de plomb, mais courageusement, elle s'engagea dans le couloir apparemment désert. Lili n'avait plus beaucoup de temps avant le retour de son cher Cleary.

    - Vous tombez bien Madame Célestine! Si vous apercevez Monsieur Cleary pouvez-vous lui dire de ne pas s'inquiéter, j'ai oublié le pain, je fais juste un aller-retour à la boulangerie! La concierge était apparue, venant de nulle part comme à son habitude, rôdant dans les couloirs à l'affût du moindre déplacement des occupants de l'immeuble. Le regard suspicieux de la vieille femme sur le sac qu'elle tenait serré contre elle, força immédiatement Lili à se justifier. 

    - Je dépose ceci aux encombrants en sortant! Elle fit un grand sourire à la concierge. Celle-ci acquiesça d'un signe de tête puis s'en alla tranquillement en direction de sa loge. Lili poussa un soupir de soulagement discret et sans un regard en arrière, elle s'empressa de quitter les lieux. À peine avait-elle passé le coin de la rue, que le véhicule de police stoppa devant la ruelle. Cleary était toujours ponctuel pour le déjeuner...à suivre.


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  •    ...L'espoir guidait les pas de Lili. L'espoir de parvenir enfin à échapper à son cher Cleary. Il devait savoir maintenant et cela lui donna des ailes. À petites foulées, la jeune femme se dirigea à travers les rues étroites du vieux quartier qui conduisaient aux quais vétustes du terminus de la ligne vingt-huit D. Le chemin était plus long et plus risqué à cause des clochards et des petits dealers qui squattaient les trottoirs, mais au moins elle était sûre de ne pas tomber sur les collègues de son mari. Ceux-ci ne venaient pratiquement jamais dans le quartier car les revendeurs leur servaient souvent d'indics. Et ils n'allaient pas sacrifier ceux qui leur mâchaient le travail. Lili avait choisi le terminus, car un "spécial" en partait toutes les heures pour la station des bus longs courriers, sans faire de halte aux points d'arrêts. Ainsi, elle ne risquait pas de tomber sur l'une des connaissances de son cher mari. Les vingt minutes de trajet pour aller d'un bout à l'autre de la ville lui parurent une éternité. Aussitôt arrivée à la gare routière, la jeune femme s'engouffra dans le grand hall. Elle ignora la file d'attente des deux guichets et ses pas la portèrent vers le distributeur automatique. Grâce à la carte bancaire de son cher Cleary, Lili choisit trois destinations. Avec trois billets différents, cela lui assurerait quelques heures de plus pour s'enfuir. Le temps que les collègues de son mari n'interceptent les véhicules et vérifient l'identité des passagers, elle serait loin, dans la direction opposée. Lili avait repéré un départ au quai F. Exactement mille six cent soixante-trois kilomètres d'asphalte la sépareraient alors du fou furieux qu'elle avait elle-même lancé à sa poursuite. Deux jours et demi de trajet pour sa liberté retrouvée. Seulement, l'embarquement ne se ferait que dans une demi-heure. Aurait-elle le courage de patienter? Ces trente minutes furent les plus longues de sa vie. Elle se terra entre un distributeur de boissons et une borne indicative, priant pour que l'on ne la remarque pas. Les vigiles et leur chien passèrent devant elle sans lui jeter un regard, trop occupés à reluquer une gamine inconsciente qui les aguichaient. Soudain, elle pensa à la carte bancaire. C'était maintenant qu'elle devait s'en débarrasser. Il lui restait dix minutes à attendre alors elle risqua le tout pour le tout. Elle sortit de sa cachette et alla directement à la borne de retrait. Elle ignora le passage alentour, c'était un risque à courir. Elle empocha les trois mille euros autorisés puis intentionnellement, elle commit une erreur de manipulation afin que la carte fut avalée. Il lui restait à peine cinq minutes avant le départ. Elle déboula en trombe devant l'autobus dont le moteur ronronnait avec force. Lili gravit le marchepied au moment où le chauffeur allait appuyer sur le bouton de fermeture des portes. Les larmes aux yeux, elle n'avait pas besoin de beaucoup se forcer car elle était terrorisée, elle se lança alors dans un plaidoyer désespéré. Expliquant, avec force reniflements, qu'elle s'était trompée de destination au distributeur et qu'elle n'avait pas eu le temps d'aller échanger son billet avant le départ. L'homme, proche de la soixantaine, avait devant lui une jeune femme apparemment morte de frayeur, cela se sentait, en larmes, et qui essayait bravement de dissimuler par une mèche de cheveux, le coquard qui barrait sa pommette droite. Le brave homme avait souvent côtoyé l'impensable au cours de ses multiples voyages. Il savait reconnaître lorsque une personne était en danger. Sa décision fut vite prise.

    - Allez vous asseoir petite! Lorsque le contrôleur montera, vous ferez régulariser votre situation! Incapable d'articuler un mot, Lili remercia le conducteur du bus d'un pauvre sourire. Soulagée, son sac serré contre elle, celle-ci alla s'asseoir sur l'un des sièges du fond. Elle n'était pas encore tirée d'affaire. Même si sa respiration avait repris un rythme normal, la jeune femme était toujours aux aguets. Il restait trois arrêts avant de s'engager sur la nationale. Son cœur fit un bond dans sa poitrine lorsqu'elle entendit une sirène de pompier. Elle était limite au bord de l'évanouissement. Tant de fois, elle avait espéré trouver le courage d'échapper à son bourreau, mais jamais elle n'en avait eu la force. Et, la seule fois où elle s'y était risquée, les coups de ceinture qu'il lui avait administrés l'avaient dissuadé de recommencer. Tandis qu'elle se demandait encore ce qui avait bien pu l'inciter cette fois-ci à sauter le pas malgré les conséquences s'il remettait la main sur elle, elle se rendit compte qu'elle n'avait pas de chaussettes. Cela la fit sourire. 

    Avec le magot qu'elle camouflait dans les grandes poches de son jean, elle pourrait se voir venir et recommencer une vie normale bien à l'abri de l'affection que lui porte son cher Cleary. Installée confortablement sur son siège, tout comme les trente-sept autres voyageurs, Lili prenait peu à peu conscience que son rêve devenait réalité et elle se laissa aller à ses réflexions. L'inconnu ne lui faisait pas peur ou certainement moins que le passé, sûrement lancé à ses trousses maintenant et animé par une  fureur indescriptible. Elle n'aurait plus à justifier régulièrement, par un accident de la route, les coquards et les ecchymoses sur ses membres, car il n'y en aurait plus. Terminé, l'obéissance maladive du souffre-douleur qu'elle était devenue pour le monstre qui prétendait l'aimer à chaque fois qu'il la châtiait. Fini la peur viscérale qui l'envahissait quand son cher Cleary rentrait ivre d'une soirée arrosée, passée en compagnie de ses collègues et des serveuses peu farouches du "Boomerang". Et soudain Lili comprit ce qui lui avait donné la force de s'enfuir. C'était la vision de ce bocal de sang sur l'étal du tripier qui l'avait poussé à réagir. Son propre sang, de la même couleur que celui-ci, s'écoulait bien trop souvent hors de ses veines. Les corrections de plus en plus effroyables que lui infligeait son cher Cleary finiraient par la tuer. En son for intérieur, elle admit enfin, qu'un jour, il y aurait forcément la fois de trop. Apaisée par cette révélation, elle se laissa glisser dans un sommeil réparateur. Elle n'avait pas remarqué les sept voitures jaune et brune aux gyrophares bleu et rouge étincelants qui s'engageaient à vive allure vers le dépôt de la gare routière. Par contre, cela n'avait pas échappé au conducteur du bus. La voie express était dégagée, son pied se fit plus lourd sur l'accélérateur...à suivre.


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  •    ... - Je vais tuer cette petite garce! Ivre de rage, Cleary ne se contenait plus. Il venait de comprendre que sa chère Lili lui avait faussé compagnie. Il tournait en rond dans l'appartement comme un fauve en cage, saccageant à violents coups de poing tout ce qui se trouvait à sa portée. 

    - Petite salope, tu as osé me piquer mon fric! Pour çà, tu vas souffrir avant que je te crève! Dans un bruit épouvantable, la cafetière alla s'écraser sur la cuisinière. Il n'avait pas eu besoin d'être devin pour comprendre que sa femme avait pris ses jambes à son cou. Jamais elle n'aurait laissé du désordre si elle avait eu l'intention de rentrer, car elle savait ce qui l'attendait quand elle n'avait pas fait son travail. Et surtout, il avait du mal à avaler le coup du billet qu'elle avait laissé bien en vue sur la table du salon. Au paroxysme de la fureur, Cleary ne se rendait pas compte que celle-ci le desservait. Pendant qu'il s'acharnait à tout briser dans la cuisine en vociférant des menaces contre la fugitive, il accordait ainsi de précieuses minutes à Lili. Quand tout fut pulvérisé comme après le passage d'une tornade, il revint à la raison. Il repartit au commissariat, la mine désespérée, quémandant de l'aide, car une fois de plus "sa" Lili avait perdu l'esprit et désorientée, elle devait errer dans les rues de la ville. Selon la concierge qu'il avait interrogé rudement, sa femme était sortie sans vêtements chauds avec un sac en treillis sous le bras. Elle avait l'air bizarre avait ajouté Célestine. Mais la vieille chouette, qualificatif dont il affublait la concierge dans son dos, lui avait fourni de précieux renseignements sans s'en douter. Entre autre, le signalement de la fugitive. Personne ne mit sa parole en doute, car il était de notoriété publique que la pauvre fille n'allait pas bien et il lui arrivait parfois de se mutiler aux dires de Cleary. Ce devait être la réalité, car ils lui avaient souvent vu des marques au visage et sur les bras. Décidément, Cleary n'avait pas de chance avec les femmes de sa vie. Sa première épouse s'était suicidée alors qu'il était au travail. 

    Le malheureux faisait peine à voir, et malgré son immense chagrin, il tint à diriger les recherches. Il envoya plusieurs hommes patrouiller en ville et se réserva la gare accompagné d'une quinzaine d'hommes. Certains se demandèrent bien pourquoi une femme malade irait prendre un train, mais le désespoir de Cleary les firent obéir. Ils investirent le grand hall de la gare ferroviaire et ratissèrent tous les couloirs des trains en partance. Ils interrogèrent les guichetiers en leur montrant la photographie de Lili, mais aucun d'eux ne l'avait aperçu. Cleary visionna personnellement les vidéos surveillance, mais sans succès. Soudain, il poussa un juron retentissant, il venait de penser aux car longs courriers. Il rameuta sa horde et tous disparurent dans des hurlements de sirènes et des crissements de pneus. Les gens se demandèrent quel pouvait bien être le criminel qu'ils poursuivaient? Dix minutes plus tard, Cleary, vociférant et hurlant des ordres qui s'entendaient jusqu'au bout de l'allée principale, se dirigea en courant vers les guichets de la gare routière. La photographie de sa chère Lili à la main, il bouscula les personnes qui patientaient dans la file d'attente. Il les fit taire d'un regard mauvais. 

    Profondément endormie, Lili ne s'était pas aperçu que l'autocar était à l'arrêt. Elle sursauta violemment lorsque le contrôleur lui donna une tape légère sur l'épaule. S'attendant à recevoir la raclée de sa vie, elle protégea son visage de ses bras. Puis, se rappelant où elle se trouvait, elle se détendit aussitôt et s'excusa en prétextant qu'elle était en train de faire un mauvais rêve.

    - N'ayez crainte Mademoiselle! Je ne vous veux aucun mal! Le chauffeur m'a signalé votre problème et je désire voir votre billet! L'homme était avenant, Lili reprit confiance. 

    - Oui, j'ai fait une bêtise en enregistrant mon ticket monsieur! Croyez-vous pouvoir me l'échanger? Son sourire était la meilleure des réparations. L'homme jeta un œil sur le ticket qu'elle lui présenta, puis il fouilla dans sa sacoche. À l'aide d'une agrafeuse, il accola un petit carton bleu à son ticket puis lui rendit le tout.

    - Ne le perdez pas, c'est un ticket intermédiaire, il vous sera demandé à l'arrivée ou par l'un de mes confrères! Expliqua-t-il gentiment.

    - Je n'écope pas d'une amende alors? Demanda-t-elle d'une toute petite voix, inquiète d'avoir à sortir une des liasses de billets de l'une de ses poches.

    - Vous étiez de bonne foi en embarquant non? Elle comprit qu'il n'était pas tout à fait dupe, alors Lili le remercia d'un regard reconnaissant. Elle exhala un soupir de soulagement discret lorsque le contrôleur s'éloigna pour vérifier les billets des autres passagers. Il devenait urgent qu'elle désolidarise les liasses dans sa poche ou cela finirait par attirer des soupçons sur elle devait si elle devait effectuer un règlement.  

    Un sourire cruel déformait les lèvres de Cleary. Cette sale petite pute avait utilisé sa carte bancaire pour brouiller les pistes. Si elle continuait, elle allait finir par vider son compte en banque. La bonne nouvelle, c'est que maintenant, il ne lui restait plus qu'à avertir ses collègues des villes voisines pour qu'on lui mette rapidement la main dessus. Comme tout bon chasseur, il était obsédé par la capture de sa proie. Il en oublia les caméras de surveillance qui auraient pu lui indiquer dans lequel des trois bus était montée ou non sa précieuse Lili. 

    - Bonne chance petite! Je pense qu'il vous a fallu beaucoup de courage pour prendre la décision de le quitter, et dites-vous que le plus difficile est fait! Comme l'exigeaient les normes de sécurité de la compagnie, plusieurs conducteurs se succédaient pour les longs parcours. Le chauffeur était venu saluer Lili avant de s'éclipser du bus. En son for intérieur, celui-ci avait pensé que la jeune femme avait besoin d'encouragements. Embarrassée, celle-ci ne sut que répondre, d'autant que certains des passagers s'étaient retournés et les observaient fixement. Ses bonnes manières aidant, Lili prit le temps de gratifier l'homme d'une poignée de main courtoise et de l'assurer de sa reconnaissance. En se rasseyant, elle aperçut son reflet dans le pare-brise arrière et elle se rendit compte à quel point sa tenue vestimentaire était dépareillée. Cela ne manquerait pas d'attirer encore plus de regards sur elle. Elle devait s'en préoccuper rapidement. Il était dix-neuf heures lorsqu'ils arrivèrent au relais où les attendaient un bon repas chaud et un lit confortable. Lili n'était pas tranquille malgré les sept cent kilomètres qui la séparaient maintenant de son cher Cleary. Une fois la clef de sa chambre en sa possession, elle alla y déposer son sac et elle s'empressa de se débarrasser des rubans qui maintenaient les billets en liasses. Elle remit l'argent en place dans ses poches, et ne garda que le nécessaire dans sa main pour les achats qu'elle envisageait à l'hypermarché qui jouxtait l'hôtel. Lorsqu'elle descendit se restaurer, Lili avait totalement changé d'apparence. Ses longs cheveux blonds avaient disparu au profit d'un carré dissocié d'un noir profond. Cela faisait ressortir ses yeux vert amande et lui donnait l'air plus jeune. En plus de l'éclat couleur, elle s'était procuré des vêtements chauds et adaptés à sa taille. 

    Pour la première fois depuis qu'elle avait épousé Cleary, Lili sortit de table rassasiée. Au risque de paraître hautaine aux yeux des autres passagers, elle déclina leur invitation à se rendre au bar pour un digestif. Elle leur souhaita une bonne soirée et remonta rapidement dans sa chambre. Elle alluma le téléviseur, calant l'écran sur les cinq chaînes nationales. Les étiquettes des vêtements dont elle avait fait l'achat allèrent rejoindre les attaches des billets dans la poubelle. Ses habits déformés et la boîte vide de l'éclat couleur suivirent le même chemin. De temps en temps Lili jetait distraitement un œil sur l'écran et soudain, elle resta pétrifiée. 

    Cleary était apparu sur l'écran trois. Anéanti, il montrait sa photographie à la caméra. Lili fut incapable de monter le son car elle avait trop peur de le voir apparaître à ses côtés si elle se risquait à faire un geste. Cependant, elle devinait aisément son discours. Il devait expliquer la nécessité de retrouver rapidement son épouse qui était atteinte d'une grave dépression. Un ruban rouge sur lequel était inscrit un numéro de téléphone défilait au bas de l'écran. à suivre... 


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  •    ...Prévu à huit heures l'embarquement avait été repoussé à huit heures trente à cause de l'épaisse couche de verglas qui recouvrait la voie express. Les saleuses finissaient de rendre la route praticable avant que les véhicules ne soient autorisés à s'y engager. La jeune femme avait très mal dormi, s'attendant à voir débouler son mari à tout moment. Tôt le matin, au prix d'une peur viscérale qui lui nouait les entrailles, elle s'était approchée du buffet. Elle choisit une brioche, un fruit et un thé menthe. Dans l'indifférence générale, elle alla se poser à l'écart des autres convives pour prendre sa collation. Avant de descendre dans la salle de restaurant, elle avait visionné le bouquet national sur le téléviseur. Nul appel à témoin la concernant apparut sur l'écran. Elle se demanda un instant si elle n'avait pas rêvé la veille au soir, mais elle savait bien que non. Son cher Cleary était doué pour maintenir la pression. 

    - Vous ne devez pas l'effrayer ma pauvre chérie! Soyez discrets, elle risque de faire une bêtise si elle se sent traquée! N'oubliez pas qu'elle est malade, ce n'est pas une criminelle! Lili connaissait à la perfection son bourreau, car au même moment, celui-ci, à un ou deux mots près, tenait le discours imaginé par la jeune femme. Sa rage avait disparu au profit d'une farouche détermination. Une caisse de bière brune ajoutée à une nuit d'insomnie avaient renforcé sa malveillance. La température, en hausse de quelques degrés faisait que la neige s'était mise de la partie. Lili appréciait les chaussettes épaisses et les boots fourrés qu'elle avait acquis la veille. Elle avait échangé son pantalon contre un baggy aux poches à soufflets dans lesquelles elle avait glissé son pactole. Une tunique en flanelle et une veste imperméable trois-quarts doublée polaire la maintenait dans un cocon de douceur et de chaleur. Lili avait choisi des vêtements amples, car non seulement, ils dissimulaient son corps décharné, mais ils ne freineraient pas ses mouvements si elle devait prendre la fuite précipitamment. Cela ferait peut-être toute la différence. 

    Installée, comme la veille, à l'arrière du bus, celle-ci patientait en faisant mentalement l'inventaire du contenu de son bagage flambant neuf. Dans la boutique de l'hôtel qui accueillait les passagers des longs courriers de la compagnie Himmermann, Lili s'était offert une breloque en forme de dreamcatcher qu'elle avait suspendu à la poignée de son sac de voyage, noué à l'aide d'un ruban de velours noir. La petite babiole avait attiré son regard au moment où elle réglait des achats de dernière minute. Elle avait jeté tout ce qui pouvait lui rappeler son ancienne vie. Coincé entre des sous-vêtements neufs et sa nouvelle trousse de toilette, un bouquin lui permettrait de passer le temps pendant le reste du voyage. Pêle-mêle, ses piètres possessions s'entassaient parmi une paire de chaussons fantaisie, un tube de dentifrice à la menthe poivrée, deux gants de toilette blancs, des barres aux céréales et une bouteille d'eau minérale. Posé à l'envers sur ses genoux, "Les nuits avec mon ennemi" était ouvert à la page douze. Elle avait abandonné sa lecture au bout de quelques pages, préférant laisser son esprit vagabonder. À l'extérieur, les flocons virevoltaient et venaient s'écraser contre les vitres du bus qui filait à vive allure pour rattraper son retard. La neige tapissait déjà le sol d'une fine couverture blanche. Rassérénée, elle se cala confortablement contre le dossier du siège et bercée par les tressauts du bus, elle ferma les yeux.  

    Les gouttes tombaient une à une sur le carrelage impeccable, résonnant en un écho assourdissant dans sa tête. Son nez était douloureux, mais elle savait qu'il n'était pas cassé car Cleary le lui avait déjà fracturé une fois et cela faisait autrement mal. Fulgurant, le coup était parti et la douleur atroce qu'elle avait ressentie avait figé Lili. Cleary ricanait en la traitant d'incapable, pataugeant dans son sang et versant sur ses pieds la sauce incriminée.

    - C'est quoi cette merde ma pauvre fille? Va prendre des cours de cuisine si tu es incapable de faire une mayonnaise correctement! Lili avait l'impression d'étouffer et à chaque battement de cœur, la flaque rouge sang s'épaississait d'avantage au sol. Tétanisée, elle se laissait rouer de coups-de-poing.

    - Si tu n'es pas capable de faire à bouffer, nettoie au moins ce merdier! Une gifle, une autre puis encore une forcèrent Lili à réagir. Elle attrapa un seau et une serpillière pour éponger les salissures qui s'étalaient sur le sol à chaque pas que faisait son cher Cleary. Entre douleur et honte, Lili oublia les larmes de sang qui s'échappaient de son nez. À mesure que les fibres absorbaient les taches, son sang peignait le carrelage de nouvelles petites auréoles rouges. Cela décupla la fureur de son cher époux qui s'approcha d'elle, un couteau de cuisine à la main. Lorsqu'il leva son bras, elle hurla comme un animal à l'agonie.

    Surpris et embarrassés, les passagers du bus ne savaient qu'elle réaction adopter. Devaient-ils l'ignorer ou la réconforter? Finalement, ils choisirent la première solution. Lili s'excusa, rouge de confusion, mais ne donna aucune explication. Le paysage était maintenant totalement recouvert et le bus roulait lentement, car la tempête avait redoublé d'intensité. La jeune femme aperçut les gyrophares d'un engin de déneigement ce qui la ramena à des préoccupations plus terre-à-terre. Elle était partie si précipitamment qu'elle n'avait pas pensé à se munir de papiers d'identité. Et si jamais il y avait un contrôle? Soucieuse, elle réfléchissait à ce qu'elle pourrait bien inventer pour se tirer d'affaire. Rien de bien convainquant ne lui vint à l'esprit. Pour couronner le tout, son cauchemar avait réveillé ses craintes et le souvenir des épreuves passées. Tout se bousculait dans sa mémoire. Elle ne parvenait pas à chasser l'image de ce cher Cleary, qui triomphant, rajustait son pantalon avait l'avoir violé. Plus tard, il lui avait appris avec force claques sur les fesses à subir son excès d'amour en silence. Il lui avait montré comment coiffer ses cheveux en tresse afin de pouvoir la soulever quand l'envie lui en prenait. La cicatrice qui barrait ses reins venait du radiateur contre lequel il l'avait rudement plaqué afin de contenter la turgescence de son sexe. Lili ne se rappelait plus le nombre exact de fois où elle affirmait avoir eu un accident pour expliquer les ecchymoses, les cicatrices et les blessures diverses qui recouvraient régulièrement son épiderme. Ce qu'elle savait, c'est qu'à chaque fois, il devenait de plus en plus violent et que d'un sourire sardonique aux lèvres, il lui intimait le silence, sinon la prochaine fois... et ses mots restaient en suspend. En fin de matinée, l'épaisseur de la couche neigeuse força le chauffeur à interrompre le transport tant que l'averse ne se serait pas calmée. Ils furent accueillis au "Paladena", un petit relais-auberge où l'en-cas chaud qu'on leur servit fut le bienvenu. 

    Avec patience et obstination, Cleary était parvenu à découvrir l'itinéraire de sa bien-aimé. Dès que l'avis de tempête aurait été levé, il partirait en chasse...à suivre.


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        ... - Tu ne te trouves pas assez grosse comme ça? Un pauvre sourire aux lèvres, Lili songea à la réaction qu'aurait eu Cleary s'il l'avait surprise à boire ce soda. Elle éructa discrètement, cachant sa bouche sous sa paume. C'était le premier Coca qu'elle s'offrait depuis que son mari l'avait mise au régime Cleary. Il exigeait d'elle une maigreur maladive et pour cela, il la laissait dépérir en la privant de nourriture. La jeune femme n'était plus habituée à prendre un repas complet, aussi le copieux festin qu'elle venait d'engloutir avait du mal à passer. Son envie de sucre avait été la plus forte et malgré le froid extérieur, elle s'était rabattue sur une canette rouge au lieu de l'infusion à la camomille que lui avait proposé la serveuse pour calmer son estomac. La tempête cessa vers quinze heures et ils reprirent la route en sachant parfaitement que le retard ne serait pas rattrapé. Le chauffeur roulait prudemment, mais parfois le lourd véhicule faisait des embardées butant contre le bas-côté. Devant eux, une longue file de voitures avaient fait place au ballet des déneigeuses qui s'activaient de leurs grandes lames brillantes à ôter la poudreuse qui recouvrait l'asphalte. La nuit tomba rapidement et avec elle le verglas s'installa. La chaussée était luisante et aussi glissante qu'une patinoire. Il leur était impossible de poursuivre dans ces conditions. Inquiète du temps qu'ils perdaient Lili suivit le groupe dans un hôtel réquisitionné par la compagnie de transport. La jeune femme partagea une chambre avec une dame d'un âge qui tout comme elle ne souhaitait pas se lier. Après le bonsoir poli qu'elles s'adressèrent, l'une et l'autre s'ignorèrent. Le lendemain matin Lili s'empressa de regarder le temps qu'il faisait par la fenêtre. Le ciel était chargé de nuages, mais l'eau qui s'écoulait des chenaux laissait à penser qu'enfin, ils seraient arrivés à bon port en fin de journée.  

    Cleary connaissait maintenant la destination qu'avait prise sa chère Lili. Incapable de patienter, le chasseur avait repéré sa proie et il commençait la traque, excité par l'appel du sang. Il s'était mis en route tôt le matin, car il avait sa petite idée pour être présent au terminus avant l'arrivée de son épouse. Le petit aérodrome était ouvert malgré l'avis de tempête qui courait jusqu'à midi. Le pilote ne se fit pas prier, il accepta les mille euros que lui offrit Cleary. Le socata décolla, s'élançant vers les cieux où la grisaille s'épaississait de plus en plus puis il fila droit vers l'horizon. La voie express avait été restaurée pendant la nuit et l'autocar filait à vive allure. Le chauffeur espérait regagner une partie du temps perdu à cause des intempéries. La route était peu encombrée, et à part quelques plaques de neige de loin en loin, rien ne gênait la circulation. Deux heures trente plus tard, le puissant véhicule avait avalé trois cent kilomètres d'asphalte et s'engageait maintenant sur la route plus étroite qui achevait le trajet jusqu'au terminus. Tout comme les autres passagers, Lili était fatiguée et sa tête se faisait lourde. Le bus s'engagea sur les lacets qui serpentaient le long de la corniche du tertre aux chasseurs. Ceux-ci faisaient tanguer la jeune femme d'un côté puis de l'autre de son siège. Certains voyageurs se cramponnaient aux accoudoirs pour garder leur stabilité. Personne ne s'était rendu compte encore que quelque chose clochait. Pas même Lili. Le chauffeur avait rétrogradé de deux vitesses et pourtant le bus semblait prendre plus d'élan. Lili entendit le coup de frein strident qui laissa de la gomme collée au bitume en libérant une odeur âcre. Elle sentit plus qu'elle ne vit le lourd véhicule se soulever de la chaussée. Il resta suspendu dans les airs quelques secondes avant de se fracasser contre les énormes rochers qui bordaient la route. 

    Une lumière vive aveugla Lili puis une chaleur épouvantable envahit l'habitacle. Sa vue se brouilla puis elle se sentit comme aspirée dans un gigantesque tourbillon. Les cris des autres passagers lui parvinrent lointains et ouatés. Flottant, entourée d’un halo lumineux, elle se sentit soulevée par des mains invisibles puis la sensation d'une caresse glacée l'enveloppa. Tout devint obscur et silencieux. Lili avait eu une chance incroyable. L'explosion avait pulvérisé les vitres de l'autocar, et le souffle l'avait éjecté du véhicule en feu. Les pompiers la découvrirent inanimée sur le terre-plein où des herbes sèches lui avaient servi de matelas à l'atterrissage. Le visage et le corps déchirés par les éclats de verre, elle se vidait lentement de son sang engageant ainsi, son pronostic vital. Deux mois plus tard, Cleary émergea des brumes du coma artificiel où on le maintenait depuis le crash du socata. Le venin de sa cruauté l'aida à passer le cap de la rééducation et il se lança à nouveau sur les traces de Lili. Cette fois-ci, il emprunta le même parcours que la fugitive. Le bar lounge de Radstone était bondé, mais Cleary y trouva une place assise tout près du panneau d'affichage. La petite brunette qui lui servit sa bière avait un joli petit cul. Il se laissa distraire quelques instants puis son regard se porta sur les affichettes épinglées sur le liège près de lui. Livide il arracha du panneau l'article qu'il venait de découvrir.

    " Un bus long courrier de la compagnie Himmermann calciné après un choc violent tout près de la corniche du tertre aux chasseurs. Les premières constatations pousseraient les enquêteurs à s'orienter vers la piste d'un ennui mécanique. Un seul passager sur les vingt-cinq que comptait le bus a été retrouvé près du brasier. Son pronostic vital est faible. Certains des corps n'ont pu être identifié à cause de leur état important de détérioration, ils ont été inhumé sous la stèle commémorative du cimetière de Sadland. Nous présentons nos sincères condoléances aux..." Cleary lâcha l'article sans en finir la lecture. Son verre alla se fracasser contre la cloison et il sortit en trombe du bar. Avec férocité, tel un loup, il hurla de rage et de fureur. Cette petite garce lui avait échappé de justesse, il devait à tout prix voir où cette salope était morte. Il roula à tombeau ouvert jusqu'à la corniche. Ses pas le portèrent exactement là où gisait Lili le jour de l'accident. Son regard fut attiré par un petit objet brillant à moitié enfoui dans l'herbe printanière. Il retira le dreamcatcher de sa gangue verte et le contempla longuement avant de le laisser retomber sur l'herbage.

    - De toute façon j'allais te tuer de mes mains! Ce fut la seule oraison funèbre qu'il prononça pour Lili. 

    Celle-ci devait sa liberté à trois mots près. Cleary avait lu "un seul passager" a été retrouvé et il en avait conclu que s'était forcément un homme, il ne chercha pas plus loin. Il épousa la douce Mary quelques semaines plus tard. Celle-ci ne maîtrise pas encore totalement la cuisson de l'omelette aux pointes d'asperges, mais son cher Cleary l'aide jour après jour à s'améliorer. 

    Seule rescapée de l'accident d'autocar qui avait coûté la vie à vingt-quatre personnes, Lili bénéficiait d'un traitement de faveur qui lui permettait de déambuler de service en service afin de renforcer une rééducation déjà intensive. Dès qu'elle avait pu s'exprimer, la jeune femme expliqua aux enquêteurs qu'elle ne se souvenait de rien, même pas de son nom, s'était le trou noir. On l'affubla du doux nom de Régine. Lili était méconnaissable. Ses blessures au visage avaient nécessité une opération de chirurgie plastique qui avait totalement modifié ses traits. Ses joues s'étaient arrondies, son corps sculpté de belles formes et son regard était enfin apaisé. Ses cheveux d'un blond éclatant avaient repoussé et lui faisait un casque d'or. Cleary aurait bien été en peine de la reconnaître. À l'occasion d'un exercice qui l'entraîna sur la cinquantaine de marches qui conduisaient au rez-de-chaussée, ses pas l'emmenèrent jusqu'au service administratif. Sa bonne fortune lui permit de subtiliser des documents d'état-civil laissés bien en vue sur un bureau pendant la pause d'une secrétaire. Amanda Mehring, telle serait sa nouvelle identité à sa sortie. À son retour d'une séance de thalassothérapie, l'une des intendantes de l'hôpital attendait Lili dans sa chambre. Elle avait déposé un sac sur son lit. Une étiquette autocollante sur le plastique noir indiquait le numéro de dossier qui lui avait été attribué à son arrivée. 38B- FA194 figurait sur toutes ses ordonnances. Devant son regard interrogatif, la femme s'expliqua:

    - La maintenance allait détruire les objets qui ont servi à l'identification des corps lors de votre accident! Avant d'incinérer ceci, ils ont pensé que peut-être cela ferait resurgir l'un de vos souvenirs! Je vous laisse Régine, si cela est trop difficile le psychologue pourra vous aider! Nous viendrons désinfecter votre chambre lorsque vous aurez terminé! 

    Il fallut beaucoup de courage à Lili pour fouiller dans le sac qui dégageait une odeur pestilentielle lorsqu'elle l'ouvrit. Cependant, la surprise qui l'attendait à l'intérieur lui permit de résister. Elle en retira son sac de voyage pratiquement intact mais ouvert car les urgentistes avaient du chercher des indices pour l'identifier. Elle se rappela avoir passé sa cheville dans la lanière une demi-heure avant l'accident, car elle voulait se reposer un peu. Il avait sans doute traversé le pare-brise à sa suite. Cela expliquait sa cheville brisée en plusieurs endroits. Ses vêtements et sous-vêtements, noirs de cendres, étaient couverts de sang. Ils sentaient horriblement mauvais. Au fond du sac, il y avait une chaussure qui ne lui appartenait pas, elle la laissa retomber à l'intérieur dégoûtée. Soudain elle examina attentivement le baggy fendu aux deux jambes de haut en bas. Il lui sembla que les poches étaient gonflées. En tout cas, les fermetures étaient encore occultées par les festons fantaisie qui les dissimulaient. Le cœur battant Lili dégrafa le premier feston et fit glisser le zip. Les billets étaient bien là. Dans le feu de l'action, les urgentistes l'avaient déshabillé et déposé ses loques ensanglantées directement dans le sac sans plus y penser. Comme elle s'en était tiré, ils n'avaient pas eu à faire de recherche ADN et grâce à cela, elle était enfin libre et... riche de quelques milliers d'euros. 

    Dès sa sortie de convalescence, Lili obtint de nouveaux papiers d'identité. Elle rallia la petite ville de Sanbaptisto en bord de mer et s'installa dans une pension de famille. Amanda devint le rayon de soleil d'Ernie et Lisbeth, les propriétaires d'un petit commerce, le "fresh fruits & vegetables". Employée comme tailleuse, elle donne toute satisfaction dans son travail. Parfois, son regard se voile et elle est entraînée malgré elle dans un univers de souffrance qui se lit dans ses yeux. Heureusement, cela ne dure jamais longtemps...FIN... 


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