• NouVeau DéPaRT...




    ...Assise dans l’obscurité, son sac entre ses pieds, elle retardait le départ, attendant un miracle qui ne venait pas.

    Elle se remémorait les bons moments passés en ces lieux. En quelques heures, sa vie avait basculé une fois encore, et elle devait maintenant compter avec la disparition de deux de ses amies. L’une d’elle était morte dans l’horreur et Mylhenn avait abandonné l’autre pour des raisons qui lui étaient incompréhensibles à présent. Mylhenn attrapa la lanière en cuir de son sac fourre-tout, elle se leva d’un bond, et quitta l’appartement d'un pas énergique, sans se retourner. Celle-ci se dirigea machinalement vers l’ascenseur, mais finalement, ce fut l’escalier de service qu’elle emprunta, comptant les marches une dernière fois. Trois étages en dessous, dans le hall d’entrée, assise sur le marbre froid elle hésitait encore à franchir la porte vitrée. De grosses larmes brûlantes roulaient sur ses joues, Mylhenn ne les séchait pas. Elle évacuait son chagrin une bonne fois pour toute, puis passerait à autre chose. Dès que la nuit l’enveloppa dans la ruelle, elle se sentit mieux, ici elle était dans son élément. Comme chaque soir à cette heure-ci, Ahmed était derrière son comptoir. Mylhenn le salua en entrant dans le petit bazar-épicerie.
    - Hééé, pimbêche, je croyais que tu ne devais pas sortir le soir? S’exclama-t-il l'air réprobateur. Son regard démentait son reproche, ses yeux brillaient de malice.
    - T’inquiète Ahm, c’est la dernière fois que je bafoue la loi! Lui répondit-elle en s'esclaffant. Son rire sonnait faux. Elle lui tendit alors quatre enveloppes en lui faisant promettre de les remettre à leurs destinataires.
    - C’est le grand jour Bella? Alors Inch Allah! Les mots se voulaient réconfortants, mais des larmes brillaient dans les yeux. De l’homme qui prit Mylhenn dans ses bras, la serrant très fort. Il savait que le petit papillon s’envolait pour son grand voyage. Lorsque le bus la déposa au terminus, Mylhenn se dirigea d’un pas ferme vers le squat ou l’attendaient ceux à qui il serait plus difficile de dire adieu. Eux seuls lui avaient donné amour et affection sans contrepartie. Nullement effrayée, elle s’engagea dans le terrain vague, louvoyant entre les planches et les tas de gravats qui jonchaient le sol. La cave était éclairée par des lampes à pétrole dont elle apercevait la lueur au travers des bâches trouées qui protégeaient ses amis des intempéries. Elle voulait saluer Lamine, il s’était institué d’office son garde du corps lorsqu’ils faisaient tous la tournée des squats environnants. Elle aurait dû s’en douter, à cette heure-ci il n’était pas seul. Elle reviendrait au cagibi qu’il occupait plus tard. Elle sourit malgré elle en entendant les gémissements répétitifs de l’heureuse élue. En entrant dans le réduit qui protégeait ‘‘sa famille’’ des intempéries, l'odeur de vie de ces marginaux la prit à la gorge. Cela donnait un mélange de sueur, de fritures, d’herbes défendues et …d’amour. Peu lui importait le parfum ambiant, elle avait trouvé ici l’affection que lui refusaient ceux qui auraient dû la protéger. En la voyant avec son sac, ils comprirent que le moment était venu de dire adieu au petit papillon. Personne ne chercha à la dissuader de rester. Leur ‘‘petite’’ était une naufragée comme eux, apparu d’ils ne savaient où et aussi tourmentée que les champs d’oliviers les jours de mistral. Les jours où elle allait mal, elle passait des heures à leur décrire SA vieille forteresse, les pieds de lavande qui s’étendaient à perte de vue et la méditerranée aux vagues capricieuses qui avait accueilli ses bonheurs de petite fille insouciante. Si elle voulait survivre elle devait s’y rendre sans attendre. Le réconfort que lui procurait sa cour des miracles était immense, ici était sa vraie famille, elle était chez elle. Elle resta parmi eux une bonne partie de la nuit et enfin sonna le signal du départ. Elle se leva d’un bond, les dévisageant tous longuement l’un après l’autre puis elle se décida à les saluer. Mylhenn accepta caresses, embrassades, pleurs, offrandes et mots d’amour en sanglotant.
    - Ils t’ont tous tripotés et moi je n’ai même pas eu droit à un câlin! Casanova était enfin là pour les adieux.
    - Menteur, j’ai entendu le résultat de ton savoir faire en arrivant! Renchérit Mylhenn en se jetant dans ses bras. Elle n’aurait pas aimé partir sans avoir confié Ash à Lamine. Les deux hommes ne s’appréciaient pas particulièrement, mais celle-ci savait que Lamine qui avait un faible pour elle ‘‘surveillerait’’ discrètement Ash. Il allait recevoir un sacré coup de massue en s’apercevant de son départ…
    - Crois-moi, celle-ci ne valait pas ses trois moutons! Mignone et …compréhensive! Un clin d’œil accompagna cette répartie un rien sexiste. Lamine le tombeur avait les larmes aux yeux lorsqu’il la serra contre lui. Ses mains s’attardèrent un peu trop sur les fesses de la jeune femme. Celle-ci n’y prêta pas attention, Lamine était... Lamine. Elle s’expulsa de l’abri le visage rougi et le cœur en miettes. En attrapant son fourre-tout elle avait constaté qu’il était un peu plus gonflé qu’à son arrivée, et bien plus lourd. Elle ne leur fit pas l’affront de l’ouvrir devant eux. Combien de fois s’était-elle rendue à la pharmacie pour Mina? Elle ne comptait plus le nombre de consultations qu’elle avait réglées ni le nombre de caddies emplis lors des jours de disette. Leurs présents, même chiches, étaient un remerciement qu’elle ne pouvait refuser. Un dernier adieu et elle s’enfonça dans l’obscurité, Mylhenn avait à peine fait quelques pas lorsque Lamine la rejoignit.
    - Bella, j’ai un pote qui descend sur Marseille ce matin, si cela te dit de...? Mylhenn acquiesça avant qu’il ne finisse sa phrase. Alors d’un geste énergique il s’empara de son sac et sans un mot, il la conduisit aux halles. Vingt minutes plus tard, elle s’apprêtait à monter dans la cabine d’un énorme poids lourd. Lamine savait que c’était sa dernière chance et le baiser qu’il lui donna n’avait rien de conventionnel. Elle le laissa attacher sa langue à sienne, répondant à cette envolée buccale comme si leur vie à tous deux en dépendait.
    - Tu es la pire des cochonnes que je connaisse, et j’ai jamais pu en profiter! Si c’est pas malheureux! D’une main qui se fit le plus douce possible, il cajola tendrement l’une après l’autre, les joues de Mylhenn.
    - Protège-toi Bella! Allah veillera à ce qu’un jour son souvenir ne te soit plus douloureux! Elle allait répondre lorsqu’il glissa plusieurs billets dans la poche de son jean. Il se fâcha quand elle se mit en tête de refuser. Alors, pourquoi pas? Les pas de Lamine étaient jonchés de billets, ce qui le conduisait souvent devant le juge et derrière les barreaux.
    Durant une partie du trajet elle sommeilla puis elle fouilla dans son sac, curieuse de découvrir ce dont ses amis lui avaient fait don. Il y avait un peu d’argent, et elle en eut les larmes aux yeux en repensant combien tous galéraient pour survivre. Il y avait aussi une paire de baskets neuves, un pull épais et un pack de paires de chaussettes hautes. Ils savaient qu’elle avait toujours froid, même en été. Fortunée avait emplie une boîte plastique usagée de sucre en poudre, des petits gâteaux au miel qu’elle confectionnait dans le four de l’antique cuisinière du squat. Faouzi respecta son chagrin, il resta silencieux devant ses larmes.
    Mylhenn le remercia sincèrement lorsqu’il la déposa au bord de la départementale, à quelques kilomètres de l’entrée du petit village qui abriterait l’illégalité de son retour.
    - Adésias Sonia, T’amour p’tite mère! Ces mots prononcés là où elle avait ‘‘semé’’ sa chère Sonia lui donnèrent la force de gravir la colline qui la séparait de ses racines.

    Son regard ne quitta plus la petite maison qui l’attendait, chacun de ses pas l’en rapprochait un peu plus…

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