• ON LeaVe...

    …L’automne est enfin là, nous nous réapproprions notre plage. Il était temps!

    Je pense de plus en plus à notre retour aux Aspidies. Cela m’enchante, mais je me trouve toujours une excuse pour reculer le moment fatidique. Yad lui, n’est pas très enjoué à l’idée de rentrer chez nous. L’attrait d’une nouvelle école n’est pas aussi convaincant que je ne le pensais. L’héritier du domaine ce sera lui, j’en ai bien peur. J’en suis heureuse. Il adore son grand-père et lorsqu’il n’est pas à l’école, il s’intéresse aux diverses étapes d’exploitation du domaine. Évidemment qu’il n’est pas expert, mais très assidu dirais-je. Notre fils va avoir quatre ans alors je m’emporte un peu sur ce que nous diras l’avenir. S’il désire être boulanger ou médecin, je ne déciderai pas pour lui. Bébé c’est moins sûr, mais il a été éduqué à la hausse alors je comprends cela. Il est trop tôt pour approfondir la question. N’empêche qu’il arrive à Yad de se lever de très bonne heure le mercredi pour suivre son grand-père ou Gilles dans la propriété. Papa envisage même de lui acheter un petit quad l’an prochain. Qui va être inquiète de le savoir perché là-dessus? Notre poussin me stupéfie de jour en jour. Le petit garçon craintif et timide, en recherche de sa place parmi sa grande famille a disparu. Il est né pour s’unir à notre parenté me répète souvent Bébé. Indépendant, espiègle -un peu trop à mon goût parfois- il possède déjà l’humour très Britannique de son père pour se sortir de ses mauvais pas. La dernière bêtise en date? Lise a toute une kyrielle de boîte à épices identiques. Seules les étiquettes faisaient la différence. Yad en a arraché une bonne partie sous prétexte que les boîtes n’étaient pas …uniformes! Au secours, Monk a élu domicile chez nous. Bref, comment différencier le ras el hanout du paprika? Le piment de cayenne du curry tandoori? À l’odeur me dira-t-on, oui mais une fois que vous avez mis le nez dans un pot aux senteurs robustes, l’arôme vous reste dans les narines. Curry Balti ou Curry Madras? Et oui, l’on est bien embêté pour s’y retrouver. Quant au Garam Masala à la suite d’un quatre épices, c’est impossible à détecter pour qui ne possède pas un ‘‘nez’’. Lise était furieuse d’autant qu’elle avait élaboré elle-même ses jolies étiquettes. Il va sans dire que le garnement avait mis les boîtes par ordre de grandeur en supplément.
    - Mais maman c’est bien plus joli comme cela non? Tu ne trouves pas? Je réitère, Monk le second est parmi nous. Et le pire, je suis persuadée qu’il n’a pas compris pourquoi je tenais à ce qu’il s’excuse auprès de Lise. En plus de sa bêtise, Rudyard s’est mis en danger en grimpant sur un tabouret pour escalader le plan de travail. La plupart du temps Ash est philosophe quant aux bêtises de son fils, mais là, une punition était nécessaire. Celle-ci n’a pas été rude, cuisante uniquement pour l’amour-propre du minot.
    Ash est grognon, il voudrait que je rejoigne notre ’’Mushroom’’ dès à présent, mais le mariage de papa est tout proche et je souhaiterai y assister ainsi qu’à la naissance de Margaret. Du moins embrasser ma petite cousine lorsqu’elle pointera le bout de son nez. Entre ses consultations, le service et l’écriture de sa thèse, Bébé s’épuise. Il a beau utiliser les transports, ce sont des heures perdues entre ciel et terre et cela l’agace. Ce n’est pas lui qui pilote l’avion que je sache, il peut profiter du trajet pour travailler à l’introduction de sa soutenance. Je n’aime pas le contrarier, mais je ne peux pas toujours dire amen à tout. À mon retour aux Aspidies je confierai Yad à Céleste et j’organiserai un petit week-end entre quat’zieux pour Ma Canaille et moi. Je suis certaine qu’il appréciera ma conception du mot relaxation.
    Ma vision des choses fait que parfois il m’arrive d’avoir des idées saugrenues. J’irais même jusqu’à écrire des idées à la con. Ash a bien tenté de m’en dissuader, mais comme je n’en fais qu’à ma tête je ne l’ai pas écouté. En découvrant le cliché de Gabriel je n’ai pas eu souvenirs de le connaître, puis plus tard son visage m’a semblé familier. Ce n’est qu’après que papa m’ait confié leur triste histoire à lui et à maman -la vérité enfin- que monsieur B. s’est imposé à ma mémoire. Je me refuse à penser que maman se soit aussi mal comportée vis-à-vis de papa pourtant si mon père est resté loin d’elle à ses derniers instants c’est qu’il y avait vraiment une raison. Cela, je ne serais jamais prête à l’accepter. Ce qui me désespère, c’est que de ses deux amants, aucun n’était là pour son dernier soupir. D’où mon projet imbécile de rencontrer Gabriel. J’ai mené ma petite enquête, et j’ai découvert que celui-ci n’est pas dans un EHPAD conventionnel, mais dans une maison d’accueil. Il s’agit d’une micro structure à caractère familial pour personnes dépendantes. Je suis allée lui rendre visite.
    Certes ce monsieur est loin d’avoir gardé prestance, mais quelque chose dans son apparence laisse deviner ce qu’il a été. La maladie qui le ronge lui interdit certains gestes simples comme porter une fourchette à ses lèvres ou faire un pas devant l’autre, d’ailleurs il est en fauteuil, incapable de le mouvoir seul. De le voir ainsi, je reconnais que je me suis forcée à accepter le thé que m’a proposé la personne qui m’a reçu en compagnie de ses pensionnaires. Gabriel souffre d’une maladie proche de la mienne et soudain cela a fait naître en moi une horrible pensée. Mais, la S.A n’est pas héréditaire, seules les personnes qui possède le gène HLA-B27 en souffrent. Pendant un instant, de là à croire que Gabriel était mon véritable père, j’ai sauté à pieds joints dans le film. Seulement Miriette et moi sommes bien les filles de monsieur J. Et il n’y a aucun doute là-dessus puisque papa, sans entrer dans les détails, a fait ce qu’il fallait pour obtenir des réponses nettes à ce sujet par le passé. Je me suis vite reprise et j’ai découvert qu’il existe de bonnes personnes qui, avec dévouement et respect, prennent soins de celles qui deviennent tributaires des aides dont elles ont besoins. Les sept autres pensionnaires de la maison sont des petits vieux -rien de péjoratif dans le terme- fragiles et rigolos qui se contentent d’accepter avec esprit et volonté, ce que la vie leur accorde. D’une certaine façon, ils prennent soins des capacités cognitives de Gabriel. Il a l’air apaisé parmi eux. Avait l’air. En avançant dans les années, mes traits sont façonnés en respectant les gènes familiaux et tout le monde se rend compte, moi y compris, que je ressemble de plus en plus à maman. Ma maladresse, non, ma bêtise a été monumentale. J’ai ravivé, sans le vouloir, sans l’anticiper, des souvenirs extrêmement douloureux chez monsieur B. Lorsque je me suis présentée, son regard est devenu lumineux comme si la Bonne Mère en personne lui rendait visite. Je ne m’attendais pas à ce qu’il me prenne pour maman et son chagrin faisait peine à voir quand il a compris que je n’étais pas elle. Ses larmes m’ont brisé le cœur, pour lui c’était comme si son grand amour s’était rappelé à lui pour le quitter une seconde fois. Trente ans ont passé depuis le décès de maman et apparemment Gabriel est toujours aussi fou amoureux de ma mère. Depuis des mois il aurait quelques difficultés à tout remettre en ordre dans sa tête alors me voir sans qu’on l’on ait prévenu l’a perturbé au plus haut point. La passion de Rodolphe pour Marie Vetsera a tourné au drame, mais je crois que celle de Gabriel pour Colette n’a rien à lui envier. Je suis infiniment triste de cette bévue. D’ailleurs je ne savais pas ce que j’espérais de cette entrevue? Si, grande nigaude que je suis, je voulais qu’il me parle de maman autrement qu’avec de la colère dans la voix ou de la pitié. Qu’il m’apprenne qui elle était vraiment. L’informer aussi qu’elle lui avait laissé une lettre que je n’ai même plus en ma possession. Tout cela est ridicule de ma part, je me suis rendue compte, bien trop tard, que cette visite ne rimait à rien. Je n’ai seulement réussi qu’à faire beaucoup de peine à Gabriel et je m’en veux terriblement. Je n’ai aucune idée de comment je pourrais réparer cela. Pour minimiser ma faute la responsable de la maison m’a affirmé qu’il était dans l’un de ses mauvais jours, que je ne devais pas m’en vouloir, et qu’elle-même aurait dû attendre pour autoriser ma présence. Mais si, bien sûr que si, j’ai blessé cet homme.
    ‘‘ Jamais je n’ai oublié la promiscuité de nos corps, nous étions le tout d’une unité. Après des années loin de toi, malgré la maladie qui me terrasse à présent, les frissons de la première fois sont toujours présents à ma mémoire. Tout n’était que vibrations et plaisir sous tes divines caresses. Tes baisers langoureux et le murmure de tes lèvres à mon oreille me susurrant un amour éternel m’ont donné l’illusion d’être unique en ce monde. Mon temps bonheur a été décompté en un éclair. Gabriel mon chéri, ma vie s’est envolée le jour où j’ai refusé de te suivre. C’était toi mon véritable amour.’’
    J’avais imprimé les quelques mots conservés dans l’un de mes chapitres à son attention, mais je n’ai pas eu le cœur de les lui remettre, j’ai assez fait de dégâts comme cela. Sachant ce qu’il va dire par avance, je n’ose en parler à Bébé.
    Depuis un peu plus de trois ans que je suis installée à la ‘‘Petite Paix’’, c’est la première année où le figuier de mon jardin donne une récolte extraordinaire. À tel point que les tantines vont pouvoir faire de la confiture. Papa me dit que c’est parce que mon jardinet est enfin entretenu et à cause de la canicule de cet été. C’est vrai qu’il est beau mon clos. Du coup, Anaïs s’approprie des fruits pour diverses recettes toutes plus farfelues les unes que les autres. Salade mozzarella-figues-oignons rouges? Pizza blanche -lait d’amande/faisselles- figues-pommes-chorizo? Brochettes de figues-saumon-blancs de poireaux? Aubergines farcies à la figue et au roquefort? Ma cousine a viré jobastre. Sournoisement Sodishan est allé plusieurs fois au restaurant avec Ash, il sature de ce régime fou. Je compatis. Pauvre Margaret, ses biberons vont lui paraître bien fade lorsqu’elle sera née.
    Afin de laisser Lise et mon père préparer l’ordonnance et la réception de leur mariage tranquillement, nous sommes allés nous installer à Phébus. Il va sans dire que c’est le meilleur moment de l’année. Les campings se sont vidés, les rues sont pratiquement désertes, la plage reprend son aspect sauvage -éradiquer les détritus devient nécessité- et les commerces de saison ferment les uns après les autres. Changer d’agence pour nos locations a été l’une de mes meilleures idées. Cette année nous avons fait face à de légers ennuis uniquement et pour une fois nous n’avons aucune fortune à dépenser pour renouveler l’électro-ménager. Je dois dire que nous n’aurions pas fait mieux. À chaque arrivée et départ il y avait quelqu’un pour contrôler les studios et c’est ce sérieux qui a fait la différence. Ne plus mettre Phébus en location aussi. Chacun des membres de ma famille a pu profiter à un moment ou un autre des lieux et cela a fait du bien à tout le monde.
    J’adore cet entre-deux. Le Palavas touristique et celui rendu aux autochtones. Instants magiques ou la grande bleue se rebelle enfin. Jamais je ne l’ai vu aussi déchaînée qu’en fin de semaine dernière. Les vagues puissantes, bordées d’écume, faisaient autant de bruit qu’une horde de chevaux sauvages lancés au galop. Les flots submergeaient les épis et venaient lécher les rochers en bordure de sentier. De la terrasse, Yad a passé une bonne heure à applaudir au spectacle. Trois nuits durant, le ressac en colère a bercé notre sommeil. Tout comme moi, mes deux hommes apprécient le bord de mer.
    J’adore être au domaine, mais il était nécessaire que nous nous retrouvions tous les trois avant de repartir pour les Aspidies. La cohésion du foyer dirait Nadège et ce n’est pas moi qui la contredirais. Ash s’est lui aussi rendu compte d’un certain déséquilibre dans notre relation. Il est moins disponible et mes problèmes de santé de l’été nous ont beaucoup éloigné. Nos esprits canailles n’ont pas trouvé leur compte de malice polissonne et nous avons du retard à rattraper.
    Il n’y a encore rien de catastrophique, mais il est temps de retisser les liens. Sans le vouloir nous avons entraîné Rudyard dans ce tourbillon et le minot ne sait plus trop où est son point d’attache. L’avoir fait louvoyer entre Molière et Shakespeare était une bonne idée en soi puisque Yad est devenu pratiquement bilingue. Toutefois, Bébé et moi nous étions promis de conserver son identité première à notre fils comme l’a fait Madam’ pour Ash et ses frères. Il y a peu, mon poussin m’a demandé s’il devait oublier sa première maman? Ses souvenirs vont certainement s’estomper au fil du temps, c’est normal, mais de là à lui imposer de ne plus penser à sa maman biologique ce serait imbécile et d’une méchanceté sans borne. Il est heureux avec nous, dans son esprit nous sommes ses véritables parents, mais notre séjour prolongé chez mon père à brouillé ses repères. La plupart du temps, papa et Lise me laisse faire les choses à ma façon chez eux. J’ai oublié que je n’étais pas la maîtresse de maison et de mon comportement Yad en a déduit que s’était son autre foyer. Il a eu du mal à quitter le domaine. Bébé, pourtant si intuitif d’habitude, n’a pas anticipé le problème. Pour Mon Pain d’Épices, nous étions à l’abri parmi les miens et c’est tout ce qui comptait. Bonne Mère, qu’il est difficile d’être parents. En devenant l’épouse de monsieur J, Lise devra s’accommoder des responsabilités qui vont avec le statut alors autant qu’elle commence dès maintenant à tirer au clair les ficelles du métier. Dix-sept ans de différence ça compte, je crois, mais ma future belle-mère n’est plus une gamine. Elle a son vécu en elle pour la guider. Moi, je ne me suis jamais réellement intéressée au fonctionnement de la propriété, mais apparemment tyranniser ceux que j’aime est inné disait ma grand-mère, et c’est pour cela que je n’ai aucune peine à présent, à élever la voix si le travail ne se fait pas correctement. Les aléas du temps et de la main d’œuvre ont fait que j’ai dû pousser deux ou trois coups de gueule cet été lorsque papa était absent. Jamais je ne l’aurais tenté auparavant. Jocelyne souillait mon énergie par son inertie morbide et Christian lui, a achevé l’ouvrage en me rendant totalement incapable de me débrouiller par moi-même. Par la suite, il m’a été impossible d’accepter les contraintes de rythme de travail et de connaissances qu’exigeait l’exploitation. Des années à me faire pourrir par Jocelyne et une union avec un monstre de cruauté m’avaient rendu totalement crétine. Heureusement, les bonnes personnes au bon moment m’ont rendu mon entendement. C’est pour cela qu’aujourd’hui je passe la main, et cela d’autant plus facilement que Lise est agréable à vivre, perspicace et cela se voit qu’elle aime papa alors s’ils peuvent se construire une belle vie ensemble, je leur souhaite tous les bonheurs du monde. Je sens mon père rassuré, ses cicatrices refermées, il vit un âge d’or pérenne et cela me fait un plaisir immense. À moi de rester à ma place. La fille de la maison, c’est apaisant.
    Quelques jours passés aux abords du rivage et tout rentre dans l’ordre. Yad joue avec ses briques multicolores, s’applique au coloriage d’une fresque des animaux de la forêt punaisée sur le mur qui conduit au cellier ou part en promenade au port avec Giselle. J’ai commencé la lecture d’une saga extra-terrestre et la vision qu’a l’auteure sur les petits hommes verts m’enchante. Neuf cent quatre-vingt-sept pages qui valent leur pesant de pur bonheur. Mon grand homme lui, détendu et concentré à la fois, bosse durant de longues heures sur sa tablette. Dès l’aurore il s’installe sur le grand fauteuil en rotin sous la véranda, un mug de chocolat chaud devant lui. Bien plus tard lorsque je me lève la boisson est toujours inentamée. Je crois ne jamais pouvoir me lasser d’observer mon mari. Sa force me semble inaltérable et le seul talon d’Achille que je lui connaisse, c’est moi. Si je ne parviens pas à le quitter des yeux, c’est parce que monsieur travaille en caleçon. La fraîcheur matutinale n’a pas de prise sur lui. Malgré ma robe de chambre informe, ma chemise de nuit froissée, les plis du drap encore imprimés sur la peau de ma joue et mes cheveux en bataille, le regard de Mon Fripon s’allume lorsqu’il m’aperçoit. Un baiser me suffirait amplement, mais Bébé aime, quand je suis au mieux de ma forme, que je lui fasse petite chapelle dans la salle de bains. Le minot dort du sommeil du juste, mais il a la manie de se faufiler là où on ne l’attend pas alors pouvoir fermer la porte à clé est un bonus. L’exercice est efficace car je me retrouve en tenue d’Ève tandis que mon chéri se sent soudain à l’étroit dans son caleçon. Nous ne contrôlons plus rien et, les pieds en bouquet de violettes rapido-presto, nous apprécions l’eau chaude de la douche. J’adore ces matins câlins.

    Dix-neuf mille kilomètres, deux escales, onze heures de décalage horaire. Impatiente…

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