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    ...Les lanternes et les lampions illuminaient la cour de la citadelle de milliers de petites lumières de toutes les couleurs. Jeunes gens et jeunes filles dansaient au son des violons, des guimbardes, des violes et des tambourins. Assis sur des bancs, autour de tables disposées en demi-cercles, les parents, hommes et femmes chacun de leur côté, chaperonnaient leur progéniture en profitant du spectacle. Ils avaient devant eux, à profusion, des mets succulents qui provenaient directement des cuisines du château. Ce soir-là, Monseigneur Gilles De Joncquourt célébrait ses fiançailles avec Mademoiselle Asceline de Thérouanne. Pour associer ses gens à son bonheur, Monsieur Gilles régalait, chacun de leur côté comme il se devait, nobles et roturiers. Tandis que les grands s'abreuvaient de cidre, d'hydromel, de vin blanc ou d'hypocras, les croquants, eux, se désaltéraient de piquette ou de bière d'orge germé, parfumée aux fleurs de houblon. Cela les rendait de plus en plus joyeux au fur et à mesure que les gobelets s'ajoutaient aux gobelets. Grâce au nouveau maître-coq de Monsieur, ils bénéficiaient d'un repas pantagruélique. Plusieurs serviteurs du château le leur avait apporté en début de soirée, et certains étaient même restés afin de les servir. C'est ainsi que tourtes aux légumes de saison, salade de mesclun aux gésiers de volailles, volailles aux noix et amandes, choux farcis, à la viande de sanglier, fruits frais, oranges confites et beignets aux pommes accompagnés de fraises au miel leur avaient été présentées dans des plats en argent sur les tréteaux recouverts de belles nappes blanches. Pour l'occasion, aucun des convives n'oublia son couteau qui servait pour tout, même de fourchette. Les tranchoirs de pain dur avaient été disposé de chaque côté des tables improvisées, afin qu'ils fassent office d'assiette. Le lendemain, ils seraient distribués aux mendiants qui avaient élu domicile aux abords de la place du marché, et les restes jetés aux porcs qui engloutissaient la plupart des déchets de cuisine des occupants de la forteresse de Taillefer. En dehors de ce somptueux repas, Gilles de Joncquourt leur avait fait porter généreusement une boisson populaire fort appréciée. L'hypocras. Le matin même, les bâtons de cannelle, le gingembre frais, les clous de girofle et les gousses de cardamome avaient été broyés et déposés dans une toile propre. Ensuite, les épices avaient macéré pendant cinq heures dans un mélange de vin rouge et de miel. Aussitôt filtré, un tonneau entier du breuvage avait été livré à la population venue nombreuse pour faire honneur à leur maître en cette soirée de liesse.

    Le plancher de danse avait été installé sous le chêne ancestral qui occupait le centre de la place par tous les artisans de Taillefer. Les bottes aux semelles en bois des jeunes gens couvraient parfois la mélodie des violons tellement le bruit en était assourdissant. Certains, de condition modeste ne portaient pas de chaussures, mais ils n'en étaient pas moins bruyants pour autant. Les ballerines à lacets des jeunes filles étaient légères, et leurs robes virevoltaient au rythme endiablé d'une farandole au son des gigues. Cette première danse était réservée aux cadets qui ouvraient officiellement le bal. Enlacements et tournoiements étaient accompagnés des cris perçant de la jeunesse pour montrer à tous la satisfaction qu'elle éprouvait à ce divertissement. Parfois, apparaissait les dentelles impeccables d'un jupon ou l'éclair blanc d'une cheville fine. Les hommes applaudissaient et sifflaient pour exprimer leur joie. Les coiffes, pourtant bien ajustées, libéraient des mèches entières de cheveux, barrant les joues rosies des jeunes danseuses. Essoufflées, à la fin de la farandole, elles regagnèrent les tables des mères qui les complimentèrent pour leur vivacité. Les jeunes gens, eux, allèrent s'installer en compagnie des messieurs. À la prochaine danse, les anciens prouveraient qu'ils étaient toujours capables de mener sarabande. Pour l'instant, il était l'heure de faire ripaille. Pour protéger épouses et enfants qui ignoraient tout de la situation, aux tables des hommes, s'échappaient à mots couverts des commentaires graves sur les récents événements qui avaient lieu à la frontière du pays, à deux jours de marche de Taillefer. À celles des femmes, les propos étaient plus légers. Seuls les derniers ragots importés directement des cuisines du château s'y propageaient. Les commères s'en donnaient à cœur joie et l'anecdote la plus courue était l'arrivée de Meyranne Jacquemin aux cuisines seigneuriales. Ce fut Marie, la doyenne des lingères qui ramena la conversation sur le sujet.

    - Cette Meyranne, de quel village avez-vous dit qu'elle venait? demanda à la cantonade la vieille, la bouche pleine.

    - Saint-Jouc, c'est à plusieurs lieues d'ici! répondit Rosemonde assez fort pour que toutes profitent de la conversation.

    - Ses parents sont aubergistes là-bas! poursuivit-elle.

    - Encore une ingrate! Elle abandonne sa famille pour prendre ici le travail de nos filles! Finalement, elle se tut voyant que personne ne renchérissait. Après quelques minutes de silence, ce fut au tour de Frenegonde de s'interroger.

    - Est-elle bien sérieuse cette petite? Le Fortunat prétend l'avoir vu avec l'Alazaïs? Elle attrapa le pichet de bière et s'en servit une bonne rasade.

    - Mon Flavien m'a dit que c'était des histoires! Elle a bien trop à faire pour se rendre chez le tavernier! Celle qui osait les contredire, était l'épouse dudit Flavien, commis boucher au château. Ce qui tracassait ces dames, c'était la mauvaise réputation de la serveuse de la taverne. Alazaïs servait les pichets et proposait parfois aux clients du père Frajou un peu plus que du vin.

    - Moi, on m'a dit que la gamine envoyait tous ses écus à ses parents, oui, c'est ce qu'on m'a dit! La Léceline semblait sûre d'elle.

    - Maître Éloi doit avoir perdu l'esprit pour confier autant de responsabilités à une fillette de dix-neuf ans, non? Frenegonde l'avait mauvaise, car sa fille n'avait pas été désigné pour entrer au service de la future épouse de Monseigneur.

    - Et puis elle a de bien jolies toilettes pour une cuisinière! Insista-t-elle.

    - Tu as raison Frenegonde! Vous avez vu la façon dont Monseigneur ne la quittait pas des yeux le soir de la présentation des artisans? Le ton suspicieux de la vieille Marie provoqua quelques hochements de têtes approbateurs.

    - Oui, moi j'en était gêné pour elle, c'était tellement indécent! Ansegarde, comme la plupart des filles de ferme, aurait bien voulu attirer le regard de Monsieur, mais sa condition ne le lui permettait pas. Le vin et la bière aidant, les propos acerbes disparurent et la fête battit son plein. Les musiciens, repus et joyeux, reprirent leur poste sous le vieux chêne. Dès que les premières notes entraînantes résonnèrent, jeunes et moins jeunes furent attirés sur le parquet. Bientôt le tonneau d'hypocras serait mis en perce et l'on allait leur apporter la farandole des desserts. Cela les mettait en joie, alors en attendant, tous les convives profitaient des réjouissances et l'on s'accorda pour louer les talents culinaires de Meyranne Jacquemin.

    Depuis l'âge de vingt-deux ans, maître Éloi occupait le poste envié de cuisinier du château. Lorsque son aîné, maître Aganon avait libéré la place, il lui avait tout naturellement succédé. Apprécié de son seigneur et de tous les habitants de la forteresse, l'homme était généreux et sa renommée s'étendait bien au-delà des murs de Taillefer. S'apercevant que le poids des ans se faisait parfois lourdement sentir, à son tour, il se mit à la recherche de celui qui le remplacerait. Aucun de ses commis ou des aides de cuisine n'avaient carrure et expérience pour endosser la lourde charge qu'était la sienne. Sa quête resta infructueuse pendant des mois. Puis un jour, il rencontra le charpentier de Taillefer à la taverne et celui-ci lui parla du repas exquis qu'on lui avait servi "Au Bon Coq", l'auberge des Jacquemin à Saint-Jouc, l'un des villages environnants. Il affirma que c'était Meyranne, la fille aînée des aubergistes qui menait cuisine. À ses dires, celle-ci ne devait pas avoir plus de vingt ans, mais son savoir-faire n'avait rien à envier à celui des plus grands maîtres-queux. Intrigué et n'ayant rien à perdre, maître Éloi décida d'aller se rendre compte par lui-même à l'heure du déjeuner, des dires de l'artisan. Aussitôt arrivé à l'auberge, il fut séduit par la propreté du lieu, par l'ordonnance pratique des ustensiles et par l'aspect rutilant des écuelles et des gobelets qui étaient utilisés par les clients. Les Jacquemin étaient des gens simples qui avaient élevés leurs deux filles dans l'amour du travail bien fait. Cela se sentait dans chacun des gestes d'Eliette, la cadette, occupée à disposer avec goût, tranchoirs, gobelets et écuelles sur les tables de la grande salle. À son entrée, elle salua maître Éloi poliment puis repris son ouvrage. La mère Jacquemin vint à sa rencontre et l'installa non loin de l'âtre où rôtissait à la broche un cochon de lait. Le fumet de la viande embaumait la pièce entière. Trois clients arrivés après lui le rejoignirent à la table. Chacun des convives disposaient d'une cuillère large pour la soupe et les fruits au miel. Le père Jacquemin vint poser un pichet de bière brune auprès de chaque gobelet. C'est alors qu'Éloi vit celle dont on avait vanté les talents.

    Meyranne Jacquemin était aussi belle que les grandes dames représentées sur les tableaux qui couvraient les murs du château. Sa chevelure auburn, nouée en tresse, pendait sagement jusqu'à ses reins. Le tablier attaché à sa taille était d'une blancheur impeccable malgré le travail salissant auquel elle se livrait. Elle incorporait les épices avec énergie, dans un grand chaudron, aux légumes qui allaient être servis avec le porc. Celui-ci, grâce au miel de châtaigner dont la mère Jacquemin venait de le badigeonner, avait une couleur brune fort appétissante. D'un signe du menton, Meyranne indiqua à sa sœur qu'il était temps de servir les écuelles de soupe, les tourtes, les pâtés et saucisses au vin à la cardamome ainsi que les fruits secs qui composaient l'entrée. En un rien de temps, la salle s'était remplie d'ouvriers et de notables de passage. Parmi les convives, maître Éloi reconnut le chirurgien-barbier du bourg de Gaillon. Eliette servit ensuite les légumes tandis que Meyranne découpait d'épaisses lamelles de viande odorante qu'elle présentait à chaque tablée sur des tranchoirs en bois recouverts de feuilles sèches de romarin, de laurier ou de sauge. Pour les plus gourmands, elle proposait une sauce à base de miel, verjus et condiments divers. Le père et la mère Jacquemin déposaient rondement devant les convives, bière, pain, figues, raisins et mestriers avec un sourire et un mot aimable pour chacun. Pendant une bonne heure, un brouhaha incessant régna, puis les uns après les autres, les clients quittèrent les lieux, repus et satisfaits. Modeste, la jeune fille acceptait en rougissant les compliments des clients sans pour autant cesser sa besogne. Elle nettoyait à grande eau ses ustensiles, laissant à sa sœur le soin de récurer les chaudrons. Éloi avait pris sa décision. Il attendit le départ du dernier client avant d'aborder les parents de Meyranne. Il sut être convaincant car dès le lendemain, la jeune fille serait affectée à ses côtés aux cuisines du château en tant qu'apprentie afin de la préparer à la rude tache qu'était celle de maître-queux de la maison De Joncquourt. Eliette promut première cuisinière à l'auberge, jura à sa sœur de tout faire comme elle le lui avait appris. Et elle tint parole, car l'année suivante, "Au Bon Coq" devint "La Marmite d'Eliette". Les Jacquemin étaient fiers de leurs deux filles.

       ...Gilles de Joncquourt, comme tous les ans, honora de sa présence les festivités organisées par les artisans qui œuvraient à la citadelle de Taillefer. Pour l'occasion, anciens et nouveaux venus venaient se présenter à lui. Tous saluaient respectueusement leur seigneur et le remerciaient pour sa protection. En retour, Monsieur leur servait un discours reconnaissant pour leur attachement envers sa maison, pour l'assiduité qu'ils accordaient à leurs tâches et pour le dévouement avec lequel ils le servaient. Ensuite, Monseigneur prenait une collation en compagnie de tout ce beau monde et s'éclipsait discrètement dès que la fête était lancée. Ce soir-là, son apparition se prolongea bien au-delà des premières farandoles. Il suivait des yeux Maître Éloi. Celui-ci, accompagné d'une gracieuse jeune femme, évoluait parmi l'assemblée, saluant longuement les uns et complimentant les autres. 

    Gilles de Joncquourt avait découvert la ravissante Meyranne parmi la vingtaine de jeunes apprentis, jouvencelles et jouvenceaux, qui lui avaient
    été présentés une heure plus tôt. Les yeux verts, la chevelure flamboyante et la silhouette gracile de la jeune femme étaient restés gravés à ses pupilles.
    Meyranne accompagnait Maître Éloi avec discrétion comme à son habitude. Son sourire en avait déjà conquis plus d'un et sa gentillesse était mise
    en avant dans la plupart des compliments qui la récompensaient. Les grouillots la vénéraient avec dévotion, car en quinze jours de temps, elle avait
    réorganisé le travail en cuisine et offert plusieurs emplois à des jeunes gens de condition misérable qui, jusque là, croupissaient au cœur des ruelles
    sinistres de la citadelle. Ils étaient maintenant logés, nourris et protégés par la garde armée de Monseigneur.
    Monsieur avait encore en mémoire le premier repas que Meyranne avait préparé pour lui. Alors qu'il voulait féliciter son maître queux des excellents
    mets servis à ses hôtes, celui-ci lui avait appris qu'il s'agissait du travail de son apprentie, une jeune femme de surcroît. Le seigneur des lieux avait
    hâte de rencontrer la jeune protégée de Maitre Éloi tant le chapon aux herbes, les soupes au vin, le rôti en gelée à la crème sucrée, les pâtés de chapons
    nappés de sauce froide à la sauge, l'épaule de mouton farcie et la queue de sanglier aux écrevisses avaient subjugué ses papilles ce soir-là.
    C'était chose faite et il ne quittait plus Meyranne du regard. Ignorant ce qui se passait autour de lui, pendant une heure Gilles de Joncquourt observa
    discrètement les allées et venues de sa belle cuisinière. Il honora longuement le buffet de sa présence tout en accordant son attention à celles et ceux
    qui se permettaient de lui adresser un mot. Gilles de Joncquourt persuada ainsi son petit peuple qu'il possédait une immense noblesse de cœur envers
    lui. Certes, il aimait ses gens, mais ce soir-là ce n'était pas leur présence qu'il recherchait. Lorsque Renaude, la favorite d'une soirée, lui demanda
    la permission de se retirer, Monseigneur compris qu'il était temps pour lui d'en faire de même.

    Aeyris vantait les mérites de sa maîtresse à qui voulait bien l'écouter. La gamine s'était attachée à Meyranne dès leur première rencontre sur le marché
    de la place-forte. Aeyris avait à peine treize ans, mais elle était vive, intelligente, courageuse et toujours prête à rendre service ce qui lui attirait
    parfois d'énormes déboires. Elle avait risqué le cachot et la mutilation de sa main droite en volant des pommes pour le petit Milon qui mourrait
    lentement de faim. Meyranne avait payé les fruits à la condition que la petite la suive pour la rembourser par son travail. Elle serait nourrie et aurait
    un coin près de l'âtre pour y dormir. Depuis ce jour-là, Aeyris servait exclusivement Meyranne à laquelle elle vouait une adoration sans bornes.
    Le pauvre Éloi lui, était totalement dépassé par la nouvelle organisation que Meyranne avait mise en place. Il se contentait d'apprécier cette aide
    efficace qui lui était venue du ciel. Se faisant un jour pâtissier, l'autre saucier, l'homme se reposait maintenant entièrement sur les compétences de
    Meyranne. Il se permettait même un ou deux après-midis de pêche par semaine à la rivière Boncoul. L'endroit, situé non loin des remparts de
    la forteresse, grouillait de petites écrevisses qu'il ramenait à paniers pour Meyranne afin de se faire pardonner de son absence. Quant aux truites
    saumonnées, elles servaient à nourrir la meute d'affamés sur laquelle veillait la jeune femme. Enfants abandonnés et mendiants étaient rassasiés
    des restes de la table de Monseigneur, mais rien n'était gratuit. Tantôt ceux-ci lavaient le parvis de la chapelle, taillaient les arbres fruitiers en
    saison, nettoyaient les étables et les écuries ou participaient aux travaux des jardins.
    Depuis que la petite Jacquemin, comme la nommaient les commères, avait pris en charge les cuisines du château, le duvet léger des volailles que
    l'on plumait ne saupoudrait plus les mets en préparation. Les volaillèrès avaient une pièce qui leur était réservée, tout comme le boucher et ses commis.
    L'eau qui servait à rincer fruits et légumes n'était plus utilisée pour la vaisselle. Raimbert, aidé de son âne, allait plusieurs fois par jour à la fontaine
    située au centre de la grand-place afin d'y emplir tonnelets et brocs à lait pour les ramener aux cuisines. Hersent et Barbe avaient appris à confectionner
    une décoction de plantes afin que la vaisselle de réception de Monsieur soit toujours rutilante. Chacun des ustensiles, des poêlons et des faitouts
    dont se servait Meyranne étaient désormais entretenus correctement. Disparu le coup de torchon entre deux sauces, Elvide lavait et essuyait avec
    application chacun des récipients qui avait été souillés. Le cellier regorgeait de victuailles en tous genre, car le jeudi de chaque quinzaine, Maître
    Éloi se rendait à la foire d'Arembert pour négocier de beaux produits à un bon prix. Meyranne ne laissait cette tâche à personne d'autre qu'Éloi.
    Diplomate, celle-ci s'octroyait ainsi les bonnes grâces du vieux maître queux.
    Certains soirs, lorsque tout le monde était déjà endormi, Meyranne repensait avec nostalgie à la petite auberge de ses parents. Selon le bouche à oreilles
    local, sa sœur avait repris le flambeau "Au Bon Coq" avec talent et cela faisait énormément plaisir à Meyranne.

    La forteresse était un modèle d'architecture qui faisait la fierté de ses occupants. Taillefer, édifiée sur quatre niveaux à flanc de montagne, était fortifiée à revers par les tonnes de rochers du mont Hurlevent. L'érection de trois tours dont le sommet disparaissait parfois dans les nuages à la saison des brumes, avait été nécessaire pour consolider les larges remparts de l'avant. Ainsi, le château construit sur un tumulus de roches graniteuses était en sûreté en cas d'éventuelles attaques de pillards. En cas d'alerte, la population paysanne pouvait s'abriter sans crainte d'y être délogée et massacrée. On accédait à la cour intérieure de la citadelle grâce à quatre solides passerelles gardées jour et nuit par une soldatesque aguerrie. Monseigneur en personne entraînait ses soldats au combat. Les accès aux chemins de ronde étaient eux aussi parfaitement surveillés. Les sentinelles mettaient beaucoup de cœur à l'ouvrage, car si l'une d'entre elle était surprise à sommeiller, voir, dormir, elle était immédiatement cadenassée au pilori de la grand-place. Trois jours et trois nuits durant, sans manger ni boire, celui qui avait failli, était vilipendé et méprisé. L'homme recevait de nombreux projectiles répugnants. Cela pouvait être les intestins encore chauds d'un porc qui venait d'être abattu, un rat mort en décomposition découvert le long d'un mur, ou des excréments brouettés des écuries seigneuriales pour l'occasion. La colère des habitants les rendait très imaginatifs pour punir ce manquement à leur sécurité. Après avoir goûté à ce redoutable châtiment, aucun des condamnés ne récidivait.Taillefer possédait également une terrasse suspendue, véritable refuge aménagé à l'orée des rochers surplombant le vide. En principe, seul Monseigneur de Joncquourt avait accès à ce promontoire. Cependant, les courageux qui gravissaient les deux cents marches de la tourelle permettant d'atteindre la plateforme étaient tolérés, à la condition qu'ils ne troublent pas la quiétude de Monsieur. Par endroits, la végétation reprenait ses droits, et des branchages envahissaient un bon quart du terre-plein. La brise, fréquente à cette altitude, faisait bruisser branches et feuillages en les agitant. Lorsque le soleil était à son apogée, l'ombre bienvenue de la frondaison procurait une sensation agréable de fraîcheur, car malgré l'à-pic impressionnant, les rayons du soleil frappaient forts aux belles saisons. Une fois son devoir de seigneur accompli, Gilles de Joncquourt gagnait la place à la faveur de l'obscurité naissante. Cela favorisait ses réflexions, et il était sûr de ne pas croiser de visiteurs importuns. Chaque jour, il recevait ses maîtres de guerre. Il édifiait des stratégies pour les futures batailles qui s'annonçaient. Il traçait des plans sûrs, expliquant à ses soldats comment se frayer des passages qui les maintiendraient hors de danger si retrait était nécessaire. Le reste de son temps, il le consacrait à l'instruction des jeunes recrues, initiant celles-ci aux passes d'armes qui leur sauveraient la vie lors des futurs combats auxquels ils prendraient part.

    La chaleur épouvantable qui régnait dans la petite mansarde qu'occupait Meyranne dans le castel des domestiques, poussa celle-ci à s'aventurer
    hors des murs. Le mois de juin avait été suffocant, mais le mois de juillet promettait d'être torride. À peine vêtue, comptant sur l'heure tardive pour
    n'avoir pas à faire de rencontre indésirable, la jolie maître queux laissa ses pas la guider vers les premières marches de la tourelle. Une fois l'ascension
    commencée, elle entreprit tout naturellement de se rendre sur la terrasse. Au sommet, il n'y aurait aucun risque pour elle de tomber sur un passant
    à plus de minuit. Comme la plupart des serviteurs de Monsieur, elle connaissait le détour qui permettait de contourner les postes de garde. Certes,
    l'escalade était dangereuse, mais elle éviterait les regards concupiscents des soldats en faction. Toute menue, la jeune femme s'était facilement frayée
    un chemin sur le sentier escarpé. Au prix d'un rétablissement périlleux, elle profita enfin du courant d'air presque frais. Elle s'accota à la rambarde
    rocheuse en fermant les yeux puis Meyranne s'abandonna au souffle grisant de la brise.
    Gilles de Joncquourt appréciait les rares instants de solitude qu'il s'accordait sur le terre-plein, tutoyant la voûte céleste quasiment à portée de main.
    Ce soir-là, la pureté laiteuse de la lune rivalisait de beauté avec le scintillement des étoiles. Des éclairs de chaleur barraient l'horizon au lointain.
    Monsieur était préoccupé. Des querelles intestines à la frontière Est menaçaient de s'étendre plus avant. Pour maintenir la paix sur ses terres, Gilles
    de Joncquourt s'était résolu à épouser la fille du Seigneur Chilpéric de Thérouanne, car la révolte grondait déjà à la frontière des deux provinces.
    Cette union de convenance scellerait une alliance qui renforcerait la solidité des limites communes des deux territoires.
    Bien que pulpeuse, Asceline était agréable au regard. Elle portait des toilettes qui mettaient sa silhouette en valeur et ses coiffures recherchées faisaient
    ressortir son teint lumineux. Cependant, si l'allure d'Asceline était attrayante, son comportement était celui d'une enfant gâtée à qui tout était dû.
    Celle-ci était cruelle, acariâtre et venimeuse envers quiconque se mettait en travers de son chemin. Dépourvue de compassion, elle considérait ses sujets
    tels des esclaves. Sa méchanceté envers les serviteurs avait déjà fait le tour du castel et nombreux étaient ceux qui redoutaient son arrivée.


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       ...Plongé dans ses pensées, Gilles ne remarqua pas immédiatement la présence de Meyranne. Soudain, il sursauta. Il venait d'apercevoir un fantôme
    lactescent dont le suaire ondulait, soulevé par les salves répétées de la brise. Effectivement, l'astre de la nuit enveloppait malicieusement Meyranne
    d'un halo immaculé. Celle-ci n'était pas consciente que le souffle du vent plaquait la fine percale de sa chemise de nuit sur ses rondeurs délicieuses.
    Ni que la lune révélait sa sensualité à celui qui l'observait secrètement.
    Habituées à l'obscurité ambiante, les pupilles de Monsieur discernèrent plus clairement celle qu'il avait prise pour un spectre. C'était une belle jeune
    femme qui profitait, tout comme lui, de la solitude et de l'air frais de la place. Il reconnut Meyranne. La jeune maître queux n'était pas de celles qui
    cherchent à attirer l'attention sur sa personne, mais là, elle avait fait fort. Elle s'adressait toujours à lui avec déférence et respect. Certes, elle se savait
    belle, mais elle ne jouait pas de ses charmes pour obtenir des faveurs. Et chose qu'il appréciait tout particulièrement chez la petite Jacquemin, c'était
    son travail irréprochable.
    Un sourire mâtin barra les lèvres de Gilles de Joncquourt puis il s'approcha silencieusement. Meyranne ne perçut sa présence que lorsqu'il fut près
    d'elle. Son instinct lui dictait la prudence, mais en son for intérieur, elle était persuadée qu'elle ne courait aucun danger. Toutefois, son humiliation
    était grande d'avoir été découverte en chemise de nuit au faîte de la forteresse et par Monseigneur qui plus est.
    - Bonsoir demoiselle Jacquemin! Il n'est pas très prudent de gravir les marches de la tour en pleine nuit et sans lanterne encore! Gilles déposa sobrement
    un baiser sur le dos de la main de Meyranne dont il s'était emparé d'autorité.
    Pendant un court instant, ils se toisèrent du regard puis la jeune femme plongea dans une révérence impeccable. Surprise par le geste de Monsieur,
    réservé habituellement aux dames nobles, celle-ci en aurait presque oublié de saluer correctement son Seigneur.
    La tenue de Meyranne ne se prêtant pas à un exercice de maintien, Monseigneur apprécia le spectacle du décolleté plongeant de son vêtement de
    nuit lorsque celle-ci se releva. Il ne fit aucun commentaire, mais ses yeux parlaient pour lui.
    Quinze minutes plus tard, Meyranne et Gilles se retrouvèrent au pied de l'escalier. Monseigneur avait tenu à raccompagner la jeune femme, prétextant
    que les marches de la tourelle étaient plus dangereuses en descente qu'en ascension, surtout dans la pénombre. Seulement, ce n'était pas la raison
    première qui l'avait poussé à lui emboîter le pas. Celui-ci n'avait tout simplement aucune envie de la voir s'en aller. Sa promise arrivait dans une
    semaine et Monsieur venait de rencontrer celle vers qui les élans de son cœur le propulsait inexorablement.
    Meyranne, elle, ne savait quelle attitude adopter. Devait-elle disparaître rapidement au risque de passer pour une personne grossière ou devait-elle
    attendre que Monsieur l'autorise à se retirer? Et pourquoi, tout à coup, avait-elle autant de difficulté à s'éloigner de Monseigneur de Joncquourt?
    Un léger courant d'air agitait les mèches rebelles qui s'étaient échappées de la tresse qu'elle se faisait pour dormir. Par jeu, Gilles en captura une entre
    ses doigts. Ce faisant, il effleura la joue de Meyranne qui, troublée, frissonna au contact de sa main sur son épiderme. Les yeux rivés à ceux de l'autre,
    tels deux aimants, ils furent incapables d'échapper à l'attraction qui les poussa à joindre leur corps en une délicieuse étreinte. Gilles emprisonna
    tendrement la taille de Meyranne de ses bras protecteurs, puis il posa ses lèvres sur celles de la jeune femme. Comprenant qu'elle ne le repousserait
    pas, il l'embrassa d'abord avec douceur puis s'enhardissant, ses lèvres se firent exigeantes. Pantelante, Meyranne s'agrippa aux épaules de Gilles et
    se laissa emporter par la vague de bien-être qui la submergea. Un gémissement de satisfaction s'échappa d'entre ses lèvres.
    Gilles la lâcha instantanément et elle faillit s'effondrer sur les dalles du parvis. Surprise, celle-ci dévisagea Monsieur pleine d'appréhension.
    - Ai-je fait quelque chose de mal? Demanda-t-elle avec inquiètude.
    - Non chère petite! C'est moi qui me suis oublié! Cela n'arrivera plus! Il prit rapidement congé de Meyranne, comme si son intérêt pour elle avait brusquement
    disparu. Immobile, les bras ballants et la mine déconfite, celle-ci ne parvenait pas à comprendre la réaction de Monsieur. Ses jambes flageolaient
    et elle ressentait encore la chaleur des mains de Gilles sur sa taille au travers de la percale de son vêtement de nuit lorsqu'elle se décida à regagner
    sa couche. Meyranne eut du mal à s'endormir. Elle était inquiète, car son comportement avec Monseigneur était inadmissible et cela lui attirerait
    des ennuis, elle en était convaincue. Puis, l'orage avait éclaté avec violence vers quatre heures du matin, libérant des trombes d'eau. D'étouffante,
    l'atmosphère était devenue irrespirable. N'ayant pu se rendormir, Meyranne entreprit d'aller en cuisine afin de s'avancer dans son travail. D'autant
    que celle-ci appréciait ses moments de solitude où elle pouvait se renouveler dans ses créations culinaires.
    De la vapeur d'eau s'élevait des flaques disséminées dans la grande cour et elle resta un instant à se recueillir devant le spectacle que lui offrait
    mère nature. Ces quelques minutes de contemplation permirent à Monseigneur, qui se levait toujours tôt, d'apercevoir la silhouette gracile de la
    cuisinière qui s'acheminait vers l'office. Sans percevoir le bien-fondé de cette décision, celui-ci décida de rejoindre la jeune femme.
    Meyranne faillit se trouver mal en voyant apparaître celui qu'elle ne pouvait extirper de ses pensées depuis la nuit dernière. Elle le salua d'une courte
    révérence puis alla se placer devant l'un des fourneaux à bois qu'elle ralluma avec dextérité. Elle attrapa un chaudron sur une étagère et le déposa
    sur le poële qui crépitait déjà. Vaquant à ses occupations, celle-ci ignorait complètement la présence de Monsieur et celui-ci en fut agacé.
    - Ne pourriez-vous pas vous poser quelques instants? Vous me donnez le tournis! Elle cessa de vider son broc dans le récipient et elle se retourna vers
    Gilles de Jocquourt.
    - Je vous prie de m'excuser, mais mon travail n'attend pas! Désirez-vous quelque chose de particulier Monsieur? Il y avait presque de la colère dans
    sa voix. Gilles, faisant fi de l'humeur maussade de son interlocutrice, vint de placer tout près d'elle. Il se lança alors dans un discours auquel Meyranne
    ne s'attendait pas.
    - Demoiselle Jacquemin sachez que je me suis inquiété pour votre personne après que nous nous soyons quittés! Stupéfaite, Meyranne le dévisagea fixement.
    - Je vais me permettre de vous donner un petit conseil! Poursuivit-il.
    - Je pense que lors de vos escapades nocturnes, il serait plus judicieux de passer un saut-de-lit! Une lueur coquine traversa le regard de Gilles.
    Meyranne n'osa pas interrompre son maître, mais elle n'en pensait pas moins. Elle se remit au travail, désemplissant entièrement le broc qu'elle n'avait
    pas posé depuis le début de la conversation.
    - Je serais en peine si je venais à apprendre que vous avez fait une mauvaise rencontre! Voyez-vous belle jouvencelle, vous séjournez dans une place
    forte et certains des hommes qui la protègent ne sont pas toujours bien intentionnés envers les jolies filles! Surtout si celles qui se promènent en pleine
    nuit vêtue seulement d'une chemise transparente! Meyranne resta silencieuse. Elle savait avoir été imprudente, mais par chance, il ne lui était rien
    arrivé de désastreux. Pourquoi Monsieur se permettait-il ces remontrances? Voyant qu'elle resterait muette, il se risqua à une dernière mise en garde.
    - Je n'émets aucune critique, mais ayant moi-même faillis démontrer cet état de fait par mon comportement...! Il se tut, abandonnant sa diatribe
    en s'apercevant combien Meyranne était soudain mal à l'aise.
    Celle-ci avait rougi jusqu'à la racine des cheveux en saisissant tout à coup le pourquoi de la fuite précipitée de Gilles à l'issue de leur tête-à-tête en
    pleine nuit. Ce qu'elle avait pu être idiote. Se jeter dans les bras de cet homme à moitié nue démontrait à quel point elle pouvait être stupide parfois.
    Si Monsieur n'avait pas coupé court à leur étreinte, Dieu seul savait ce qui aurait pu arriver.
    Elle prit conscience à cet instant qu'elle était irrémédiablement attirée par son Seigneur. Comme mordue par un serpent par cette révélation, celle-ci
    se recula vivement, croyant ainsi se débarrasser du tendre sentiment qui menaçait d'envahir sa personne entière et son cœur tout particulièrement.
    Surpris, Gilles la dévisagea avec attention, et déconcerté, il s'enquérit des raisons de son trouble apparent.
    - Que vous arrive-t-il Meyranne? Mes propos vous ont effrayé? Loin de là, mon intention! Ce disant, il se rapprocha d'elle.
    - Non, non Monseigneur! Seulement, je prie de m'excuser, j'ai beaucoup de choses à penser pour la réception de bienvenue de notre future Altesse. Je
    n'ai que très peu de temps pour voir aboutir la réalisation de mes sauces et mener ma tâche à bien! Meyranne en profita pour s'éloigner à nouveau.
    Elle saisit une cuillère en bois et entreprit de touiller le brouet d'herbes odorantes qu'elle avait mis chauffer à gros bouillons tout en écoutant Gilles.
    - Très bien, je vois que votre besogne vous accapare entièrement! Cependant, je souhaiterai votre venue à mes appartements dans la soirée afin que
    nous puissions mettre au point le fil des réjouissances gustatives de vendredi prochain! Cet ordre était sans appel et Meyranne savait ne pas pouvoir
    s'y soustraire. Elle acquiesça d'un signe de tête et se concentra sur sa recette. Gilles s'éloigna à regret en percevant les pas des premiers serviteurs qui
    prenaient leur service à cette heure matinale. Gilles de Joncquourt avait compris, que tout comme lui pour elle, Meyranne Jacquemin nourrissait de tendres
    sentiments à son égard. Cependant, dans deux semaines jour pour jour, celui-ci deviendrait l'époux d'Asceline de Thérouanne.
    Le reste de la journée, Meyranne chevaucha un petit nuage tant son désir de rejoindre Monsieur était grand. Combien même cela n'était que pour
    recevoir ses ordres.
    Muni de quatre cylindres de parchemins et de quelques feuilles vierges, la maître-coq gravit allègrement les marches qui conduisaient à l'étage qu'occupait
    Monseigneur. Ces petits rouleaux lui étaient très précieux, car ils contenaient une partie des recettes que lui avait légué sa grand-mère maternelle,
    ainsi que celles qu'elle-même avait mis au point. Elle ne s'en séparait jamais et ce soir, elle désirait impressionner Monseigneur en lui proposant des
    menus fabuleux, dignes des plus grandes tables. Elle avait déjà sa petite idée sur la question, mais il lui fallait l'approbation du maître des lieux.
    À mesure qu'elle approchait des appartements de Monsieur, les battements de son cœur s'accéléraient. Elle mit cela sur le compte de l'anxiété car tout
    devait être parfait pour la cérémonie.
    La sentinelle de garde la fit patienter dans la chambre de parement. Cette petite pièce servait d'antichambre et Gilles de Joncquourt y recevait ses
    visiteurs lorsque celui-ci se retirait de la salle commune. La jeune femme venait à peine de s'asseoir sur l'un des nombreux bancs qui longeaient les
    épaisses cloisons, que Monsieur sortit tel un diable de sa boîte du tournanvent. La petite loge protégeait la chambre des grands froids provenant des
    couloirs en hiver et atténuait le bruit des conversations des indésirables qui accaparaient la chambre de parement dans l'espoir de gagner son attention.
    Meyranne se redressa si vivement, que deux de ses rouleaux lui échappèrent des mains. Gilles plongea pour les récupérer et les lui tendit avec un grand
    sourire.
    - Je guettais votre arrivée avec impatience demoiselle Jacquemin! Suivez-moi, nous serons mieux dans la chambre! Il y fait plus frais grâce aux
    plantes de la terrasse suspendue! Meyranne traversa l'ostevent à sa suite, puis elle pénétra dans le domaine de Monseigneur. L'endroit était bien plus
    qu'une pièce dédiée au repos. De larges fenêtres à coussièges offraient une vue circulaire sur l'ensemble de la citadelle. Des nattes humides, confectionnées
    en paille de seigle, garnissaient murs et sols pour isoler la chambre de la chaleur que la pluie du matin n'avait pas réussie à atténuer.
    Des tapisseries champêtres rehaussaient ce décor somptueux qui se révélait à ses yeux éblouis.
    Une crédence, disposée tout près de la porte qui conduisait directement sur la terrasse, accueillait une légère collation. Meyranne était bien placée
    pour savoir que Monseigneur adorait les sucreries. Dans des coupes frappées aux armoiries des De Joncquourt, étaient joliment présentées pâtisseries
    et coulis de fruits. Dans un pichet, le vin de sauge qu'elle avait créé récemment attendait d'être servi dans les deux magnifiques verres en cristal gravés
    aux initiales de Monseigneur. Elle était maintenant convaincue que Monsieur avait donné des ordres à son intention. Un bref sourire étira ses lèvres.
    Impressionnant, l'encadrement en bois du châlit était sculpté de scènes de chasses et de combats, il disposait d'une tête de lit plaqué à même la pierre
    isolant ainsi l'ensemble du froid et de la chaleur. Ciel de lit et courtines soutenaient d'épaisses tentures, celles-ci préservant l'intimité du dormeur.
    Une coute de plume posée sur le matelas de laine devait en faire un moelleux couchage. Des draps de chanvre brodés aux initiales du maître des
    lieux complétaient la garniture de lit. Le traversin ainsi que les oreillers et la courtepointe fourrée n'étaient pas luxueux, mais très corrects pour
    une personne de sa condition. Meyranne remarqua les sachets de fleurs séchées que les servantes avaient glissées entre les oreillers. Sans doute des roses
    à cette époque de l'année. Au pied du lit, deux gigantesques coffres à linge et à habits, sculptés eux aussi de scènes champêtres, servaient d'assise. Bancs
    et coffres de secours étaient rangés le long des murs. Meyranne remarqua alors une chaire de dimension réduite recouverte d'épais coussins. Jamais
    encore elle n'avait vu un tel meuble. Devançant sa question, Monseigneur la couvait du regard depuis son entrée dans la pièce, Gilles lui expliqua
    que c'était un bon compromis entre une couche et un siège normal pour peu que l'on sache s'adonner à un repos plaisant. Toutefois Meyranne, pourtant
    vive d'esprit, ne saisit pas l'allusion grivoise que lui adressait Monsieur par ses propos.
    Son regard se porta sur la cheminée monumentale qui occupait entièrement l'un des murs de la vaste chambre. Les soirs d'hiver, elle devait dispenser
    chaleur et lumière à la fois. En plein mois de juillet, seules les bougies fichées sur des candélabres en argent éclairaient l'endroit.
    Dans un renfoncement près de la cheminée, Meyranne découvrit du regard un cuvier muni d'un drap impeccable. Le dais en toile, une fois tiré sur
    son rail, conservait chaleur et intimité pour celle ou celui qui prenait un bain. Ingénieux, Gilles de Joncquourt avait fait confectionner une citerne
    qui collectait les eaux de pluie sur la terrasse adjacente à la chambre, juste derrière la cheminée. Ainsi, les servantes ne s'épuisaient pas à porter
    de lourds seaux à longueur de temps, parcourant les couloirs en enfilade du château. Elles n'avaient qu'à débonder une vanne qui s'écoulait directement
    dans le cuvier. Le même principe était appliqué pour le vider. Il suffisait d'ôter le bouchon de cette baignoire rustique, et le liquide souillé s'écoulait
    dans un étroit canal qui aboutissait aux gargouilles du château. Tout comme les eaux de pluie, cela finissait dans les douves.
    Meyranne et Gilles s'installèrent sur l'un des coussièges et ils purent, tout en appréciant le panorama et la collation, mettre au point un feu d'artifice gustatif.
    Gilles trouva Meyranne géniale et approuva totalement ses suggestions. Une fois les menus des festivités inscrits sur les feuillets, l'instant se prêta aux
    confidences. Gilles et Meyranne se tenaient si près l'un de l'autre que leur souffle se mêlait. Monsieur, une fois encore ne pu résister à la tentation de
    goûter aux lèvres de Meyranne. Sa main s'égara sous le jupon de celle-ci et des milliers de papillons se répandirent au creux de son ventre. Cette fois-ci,
    il ne la repoussa pas lorsqu'elle soupira d'aise. Il réalisa un peu tard que la jeune femme allongée sous lui ne portait plus que son blanchet de fine
    toile. Ajouré à cause de la chaleur estivale, le vêtement ne cachait plus grand chose des courbes gracieuses de Meyranne.
    La couche était un véritable nuage sur lequel Meyranne se soumettait aux divines caresses de Monsieur. Dévêtu entièrement, Gilles quémandait plus
    encore. Pour poursuivre cette joute amoureuse qui s'annonçait mémorable, il avait besoin de l'approbation de la jeune femme. Cela dit, il aurait
    été bien embarrassé si celle-ci s'était soudain dérobée. Serait-il parvenu à se contrôler? Il n'en était pas certain. Haletante, Meyranne gémissait de
    désir. Elle répondait à ses baisers avec passion et guidée par son instinct, elle se livrait à lui sans retenue. Elle l'encourageait en se cambrant. Elle
    pressait langoureusement son ventre contre celui de Gilles, recherchant la friction exquise de son membre dur, gorgé de sève, contre sa chair humide.
    Ses plaintes se faisaient roucoulements tant sa voix se cassait sous l'effet du plaisir qu'elle ressentait. Ce n'est que lorsqu'il du y mettre du sien pour
    rendre réellement hommage à cette adorable Aphrodite qui se donnait à lui, que Gilles de Joncquourt réalisa que celle-ci venait de lui faire don
    de sa virginité. Intense et brutale, la jouissance les faucha tout deux au même moment. Meyranne se maintint dans une félicité presque palpable
    tandis qu'accoudé sur l'oreiller, Gilles la contemplait avec tendresse. La pose lascive de sa jeune maîtresse lui procurait un sentiment d'intense satisfaction.
    Meyranne qui s'était laissé couler dans un demi-sommeil s'éveilla en sursaut. Se rendant compte que sa chemise n'avait pas résisté aux assauts robustes
    de son amant, elle s'empressa de se couvrir.
    - Pourquoi tiens-tu tant à te cacher? Tu es superbe! Il retira lentement le drap dont elle s'était recouverte, effleurant sa poitrine au passage. Parcourue
    de frissons, Meyranne tenta de se lever afin de récupérer son jupon.
    - Pas question de te défiler! Tu restes ici! Monsieur l'emprisonna de ses bras puissants, la faisant rouler sous lui. Il glissa ses mains sous les fesses de
    la jeune femme. Vaincue, celle-ci succomba aux doux tourments qu'il lui infligea puis étendus sur les draps froissés, Meyranne et Gilles s'abandonnèrent
    à la torpeur bienfaisante qui les gagna.
    Meyranne ouvrit les yeux la première. L'homme allongé à ses côtés était beau comme un dieu grec. Elle détaillait sans vergogne celui qui lui avait
    fait connaître ces instants d'ivresse voluptueuse. Un sourire concupiscent étira les lèvres de la jeune femme. Sans réfléchir, elle s'agenouilla, puis avec
    précaution pour ne pas le réveiller, elle dispensa de légers baisers sur toutes les parties du corps de Gilles qui étaient à portée de ses lèvres. La pointe
    de ses longs cheveux frôlait la peau nue du torse de Gilles chaque fois qu'elle se penchait sur lui et cela finit par l'éveiller. Cependant, il garda les yeux
    fermés. Il parvint de justesse à contenir une plainte lorsqu'elle se concentra sur ses tétons. Sa langue était magique.
    Elle poursuivit sa distribution de baisers sur son ventre puis entreprit un parcours beaucoup plus risqué. Elle posa ses lèvres sur l'organe charnel endormi
    de Gilles puis elle y fit glisser sa langue sur toute sa longueur. Surpris par sa hardiesse, Gilles sursauta et ouvrit grand les yeux.
    - Héééé! Petite effrontée! Explosa-t-il. Monsieur découvrit une Meyranne quelque peu embarrassée. Celui-ci s'installa plus confortablement contre son
    oreiller.
    - Serais-tu capable d'être plus... insolente? suggéra-t-il. Meyranne était rouge comme une pivoine, cependant elle acquiesça d'un battement de cils.
    Sa friandise avait gagné une bonne taille à la suite de son initiative.
    D'une main douce, elle s'empara du sexe de Gilles et se pencha jusqu'à ce que ses lèvres puissent le tourmenter par d'innombrables chatouillis. Prenant
    confiance en elle, Meyranne en lécha lentement l'extrémité sensible. Gilles hoqueta lorsqu'elle simula une pénétration, comprimant son organe entre
    sa langue et son palais. Le va-et-vient qu'elle lui imposa ensuite le fit crier de plaisir. La tiédeur de l'élixir douceâtre qui gouttait sur sa langue, lui
    transmit une pulsion qui la poussa à le chevaucher. Déchainée Meyranne y allait de toute sa fougue. Peu lui importait qu'il la rejette ensuite,
    mais à cet instant, seule l'union bestiale de leurs deux corps la préoccupait. Fulgurant l'orgasme les propulsa dans un tourbillon de secousses, à la
    limite des convulsions. Gilles fut incapable de remuer ne serait-ce qu'un doigt. Il grogna lorsque essoufflée Meyranne se laissa choir sur son torse.
    Á son réveil, tôt dans la matinée, Meyranne s'était volatilisée.
    Dans la grande cuisine, celle-ci chantonnait en commençant la préparation des sauces et des soupes qui agrémenteraient le repas de fête prévu en
    l'honneur de la future dame de Joncquourt.
    Meyranne n'ignorait pas qu'elle devrait s'effacer au profit d'Asceline de Thérouanne, mais elle escamotait cette sombre vérité en ne gardant en mémoire
    que les merveilleux moments qu'elle venait de passer en compagnie de Monseigneur...


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  •    ...L'onglet RoMaNCeS est destiné à accueillir une série de nouvelles dont j'ai publié quelques extraits il y a plusieurs mois.

    * Les collines rouges
    - Oui! Je le veux! L'homme qui se tenait aux côtés de la jeune mariée n'avait pas hésité une seconde et répondu d'une voix forte et décidée.
    Cette fois-ci, ce fut une ovation, et les applaudissements durèrent de longues minutes. Le cœur de Myriheil battait la chamade et sa main trembla
    lorsqu'à son tour elle glissa une superbe alliance à l'annulaire de son époux. Elle venait de sceller son destin à celui qu'elle n'avait qu'entre aperçu
    la veille. L'appréhension qui l'habitait se faisait de plus en plus pesante.
    Undine et kurt Dieter étaient ravis en contemplant le couple. Ils étaient magnifiques. Ravis et soulagés, car la cérémonie s'était déroulée à la perfection.

    * Le temps d'une croisière
    Pendant que le gardien du parc de stationnement supervisait l'inscription des berlines, leurs occupants se dirigeaient vers la passerelle d'embarquement.
    "Ma Princesse" était le dernier yacht sorti des chantiers navals de l'armateur Lucian Avihlar. Fleuron de la flotte qui en totalisait déjà vingt-huit,
    ce yacht de quatre-vingt-deux mètres de long était LA création de Lucian. Ayant la finesse d'un félin en pleine course, une silhouette racée et un yacht construit sur mesure, le "Ma princesse" alliait plaisir de la navigation et confort d'utilisation.
    Plus que ses prouesses techniques, l'armateur vantait les trente cabines grand luxe avec terrasse au confort inégalable, les cinq jacuzzis et la salle
    de cinéma qui à elle seule valait bien un détour.

    Je travaille actuellement Meyranne lors de mes cours. J'en publierai la rédaction afin de vous faire profiter mes progrès.
    Merci de votre fidélité...