• UN PaS aPRèS L’auTRe…

     

    …Son instinct de survie prenant le pas sur sa raison, il arrivait que Mylhenn quitte le foyer sans prévenir. Elle chaussait ses grosses lunettes noires, puis se fondait délibérément dans la foule d’anonymes qui déambulaient, vaquant à leurs occupations. Il lui arrivait de sauter dans un bus, ignorant qu’elle en était sa destination. Bus qu’elle désertait dès qu’elle apercevait un contrôleur. Malheur à ceux qui la dévisageaient de trop. Elle avait l’insulte facile. Au hasard de ses pas, elle rapinait des fruits sur les étals ou bousculait les commères le porte-monnaie à la main histoire de grapiller quelques pièces éparpillées sur le trottoir. ‘‘Oups excusez-moi madame, j’ai glissé’’ disait-elle innocemment son pied posé sur un billet de cinq euros lorsque la chance était au rendez-vous. Il lui arrivait de tenter l’arrestation, mais elle comprenait à temps qu’en détention elle ne serait pas forcément en sécurité. Vigiles et agents de sécurité devenaient de plus en plus efficaces, elle devait cesser de les narguer. Son parcours la conduisait inexorablement vers l’ancien parking à ciel ouvert encombré de gravas, de ronces, de planches et de vieux matériaux d’un bâtiment en construction, désaffecté pour cause d’impayés. En ce lieu, Mylhenn venait rejoindre la cour des miracles, SA cour des miracles. Elle y était acceptée avec bienveillance et chaleur. Elle s'était adaptée sans problème au petit groupe malgré sa jeunesse et son éducation. Tous s'étaient rendu compte que la jeune femme n'était pas de leur milieu. Ils accueillaient parmi eux la seule SDF capable de leur payer une consultation chez un médecin ou une nuit à l'hôtel lorsque le froid était trop mordant. Désorientée, il lui arrivait d’errer le long des rues désertes en pleines nuits puis complètement épuisée elle s’endormait sur un banc dans le hall de la gare.
    Sa meilleure amie, son double, Sonia la rejoignait quelquefois au squat. Elle la suppliait de regagner le foyer d'où elle serait renvoyée si elle ne suivait pas le règlement. On ne la renvoya pas, elle quitta d'elle-même le refuge pour retrouver sa famille du squat.
    Avoir sous les yeux, ces hommes et ces femmes que la vie avait molestés la renvoyait à sa propre déchéance. La petite communauté se serrait les coudes afin de garder un semblant de dignité. Sonia était sa bouée, sa confidente, son infirmière, mais elle devenait trop sérieuse à son goût. Elle ne la voyait plus que le week-end. Deux jours pendant lesquels sa douce se laissait tenter par ses folies urbaines. Lamine lui apprit quelques trucs pour échapper à la dureté de la rue, à savoir comment se défendre contre les chiens faits à son image. Mylhenn disparue alors dans un univers où elle se sentait enfin à l’aise. Des semaines durant elle arpenta les rues le jour et se dissimula sous les ponts la nuit. Mylhenn utilisa les bains douches municipaux lorsqu’elle se sentait trop souillon. Il lui fallait toucher le fond pour remonter à la surface disait-elle souvent à Sonia qui ne la comprenait plus.
    Une fois ou deux, elle répondit aux avances amicales d'une relation d'un soir, uniquement pour avoir le plaisir de faire sa toilette sans avoir à faire le pied de grue dans une file d’attente. Mylhenn faisait tout pour rester coquette malgré les aléas de son existence. Les échantillons de la parfumerie du centre commercial dans laquelle elle zonait parfois lui permettait d'entretenir sa peau et son moral.
    Lorsque les mauvais jours s'annoncèrent elle réintégra la chaleur du feu de camp au squat. Par ennui elle s'essaya aux herbes folles d'Anne et Myriam. Et comme il lui sembla qu'elle faisait moins de cauchemars, elle doubla sa consommation. L'enfer qui s'ensuivit la conduisit droit aux urgences. De retour au squat, elle tint bon une quinzaine de jours puis replongea de plus belle, pour finalement se retrouver sans savoir comment elle était arrivée là, dans une ville inconnue. Hagarde, la mémoire défaillante, elle resta deux jours sur l’un des bancs d’un jardin de ville avant qu'on ne la remarque. Ce jour-là, son ange gardien veillait. Elle fut admise en centre de soins et récupéra un peu de santé. Patricia, une belle rencontre, veille sur elle dorénavant. En regagnant le squat, Mylhenn avait compris la leçon.
    Il était temps pour elle de se changer les idées. Le DRINK’IES venait d'ouvrir ses portes et ce nouveau night-club en promettait. C’était l’occasion ou jamais. Avec l’aide de Lamine elle déroba un petit flacon de Guerlain dans la boutique de luxe où elle venait de s’acheter une tenue hors de prix.
    La brune piquante et la blonde pimpante entrèrent dans le lounge bien décidées à passer une bonne soirée. Sonia tomba sur un groupe d’amies et se joignit à elles tandis que Mylhenn, comme à son habitude, s’éloigna pour honorer le rendez-vous avec sa chère vodka. Il lui fallait cela pour se sentir bien parmi la multitude et une fois encore elle abusa. Agitée, nauséeuse, angoissée, elle ne parvenait pas à se détendre, Mylhenn sentant venir la crise d’agoraphobie fit signe à Sonia qu'elle sortait un moment puis elle se dirigea vers le sas. C'est alors qu'elle l'aperçut au bar, devisant agréablement avec des amis, un verre à la main. Une petite brune le serrait de très près, mais il semblait indifférent à ses avances. Son catogan aurait pu le faire passer pour quelqu’un d’efféminé, mais il en était tout autre. Mâle était le premier mot qui viendrait à l’esprit de Mylhenn si on lui demandait de qualifier la force qui émanait de l’homme qu’elle mangeait des yeux.
    Elle hésita longuement, le regard rivé sur Ashlimd, puis elle opta pour la fuite, bousculant celles et ceux qui ne s'écartaient pas assez vite de son chemin. Lorsque le vent glacial lui fouetta le visage, elle put enfin respirer normalement. Elle reprit lentement le contrôle d’elle-même. Ses mains cessèrent enfin de trembler. Mylhenn était sortie si rapidement qu’elle en avait oublié son bomber en fausse fourrure et à présent elle était parcourue de frissons. Heureusement, elle avait sa sacoche Kiss Gold en bandoulière, cela lui éviterait de repasser par le bar pour la récupérer. Tant pis, pour son vêtement chaud, en marchant vite elle atteindrait rapidement un passage aux traboules où elle serait à l’abri de la morsure du froid. Les allées semi obscures lui avaient souvent servi de chambre et elles la conduiraient rapidement près de la rue qui donnait accès au chantier. Mylhenn s'éloigna rapidement du DRINK’IES pour se fondre dans l'obscurité d’une ruelle adjacente au bar. Elle marchait depuis cinq minutes déjà lorsque des pas rapides se firent entendre derrière elle, une main se posa sur son épaule. Elle poussa un cri strident et se retourna prête à étriper son agresseur.
    - J’ai bien cru que je n’allais pas pouvoir te rattraper, tu as une foulée de marathonienne malgré tes talons! Soulagée, elle reconnut Ashlimd.
    - Sonia t’a confié à moi, alors inutile de chercher à courir un lièvre que tu n’atteindras pas! Tiens enfile ceci avant de te transformer en statut de glace! Il lui tendit son blouson et l’aida à le passer.
    - Ton amie tient vraiment à ce que tu m’accompagnes, alors écoute-là pour une fois! Elle approuva en hochant la tête, cependant elle suivit Ashlimd de mauvaise grâce. Elle boudait encore lorsqu’il lui ouvrit la portière de la voiture. Elle était restée silencieuse durant tout le trajet et elle s’apprêtait à le remercier pour l’avoir reconduite au squat mais celui-ci ne lui laissa pas le temps d’ouvrir la bouche.
    - Entendons-nous bien! Je t’ai amené vers la luxueuse copropriété que tu occupes avec tes compagnons de galère pour que tu y récupères tes affaires et uniquement pour cela!
    Mylhenn allait protester mais une fois encore il l’empêcha de répondre.
    - Si dans un quart d’heure tu n’es pas revenue, je te promets que je ferais quelque chose de très moche contre tes amis, dès demain ils seront chassés! Tu me comprends? Mylhenn acquiesça d’un signe de tête, le regard noir. Elle réalisa soudain qu’elle n’avait pas eu à lui indiquer le chemin de leur abri. Il avait toujours su où la trouver et cela depuis leur première rencontre. Ce qu'il confirma quelques instants plus tard lorsqu’elle lui en fit la remarque.
    Toutes les possessions de Mylhenn tenaient dans un grand fourre-tout de l'armée. Sa seule véritable richesse était dans sa sacoche kiss Gold. Il s’agissait d’un Guess dans lequel ses papiers d'identité côtoyaient un carnet de chèque, une carte bancaire et un biper dont par chance elle n’avait encore jamais eu à se servir. Ashlimd n’aurait pas signalé le squat aux autorités, de cela elle était sûre. Il avait simplement voulu lui donner l’impression qu’elle prenait la bonne décision pour protéger sa communauté. Avant de démarrer il lui avoua être au fait de son hospitalisation ainsi que de tous ses débordements et toutes ses pérégrinations en ville. Et pour ne pas la prendre en traître, il lui révéla la nature de sa profession, elle encaissa sans broncher.
    Le confort de l’appartement lui parut irréel et pour être sûre qu’elle ne rêvait pas, elle resta une bonne demi-heure sous la douche. Dès l’instant où Ashlimd commença à lui préciser comment se déroulerait leur cohabitation, la jeune femme fut soulagée. Pour la première fois depuis des lustres, on lui parlait comme à une adulte et on ne lui faisait pas de promesses extraordinaires. Ashlimd lui expliqua calmement ce qu’il attendait d’elle tout en lui réitérant sa confiance. Les dérapages seraient acceptés à la condition qu’elle les assume, il n’envisageait même pas qu’elle puisse être parfaite du jour au lendemain. Ashlimd termina ses propos en caressant tendrement du dos de sa main la joue de Mylhenn, accompagnant son geste d’un baiser affectueux qu’il déposa sur ses cheveux. Elle éclata en sanglots lorsqu’Ashlimd lui confia une clé de l’appartement. Quiétude et refuge se matérialisaient pour elle dans ce petit bout de fer. Pendant plus d’une semaine elle laissa son fourre-tout traîner dans l’entrée puis elle accepta que son bienfaiteur le remise une bonne fois pour toutes dans la penderie. Elle avait enfin un toit au-dessus de sa tête.
    Entre les cours, la préparation de ses plaidoyers et une formation prenante, Ashlimd était souvent absent. Livrée à elle-même, Mylhenn s’ennuyait à en mourir. Ashlimd profitait de ses congés pour lui consacrer du temps. Il lui fit une merveilleuse surprise en la conduisant chez celle qui lui avait sauvé la vie. Patricia fut soulagée en comprenant qu’elle ne serait plus seule pour prendre soins de Mylhenn.
    L'apprentissage du vivre à deux se passait mieux que Mylhenn n’avait osé l’espérer.

    Elle se sentait enfin elle se sentait enfin protégée des attaques de la bête qui quitterait bientôt sa cage....

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