• UNe SoiRée oRDiNaiRe...

       ...J'aperçois sa silhouette dans l'encadrement de la porte, quinze ans ont passé, et j'ai encore l'appréhension d'une catastrophe imminente! 

    Le soleil sort timidement ses rayons entre deux averses. Il ne fait pas froid, alors la plage commence à s'emplir doucettement des premiers vacanciers. Ma Canaille révise son allemand parlé avec les pensionnaires des campings voisins. De constitution robuste, leurs enfants n'ont pas froid aux yeux et ils plongent dans les vagues glacées. Le beau soleil de vendredi nous a autorisé à une balade en scooter des mers en compagnie de mes cousins. Nous avons fait un aller-retour jusqu'au port de la Grande-Motte. Cela a été une occasion pour moi de maintenir la taille de Bébé collé-serré. Ma joue contre son dos et... ce monsieur est un voyou! Il s'est éloigné cinq minutes du groupe pour me tenter par des propositions malhonnêtes que j'ai bien entendu accepté, car il rentre aux Aspidies lundi matin. Même pas pour cela, juste parce que je suis aussi polissonne que lui.
    Hier en fin de journée nous sommes allés rendre visite aux tantines en pensant qu'à l'heure qu'il était, celles-ci seraient en train de mettre en ordre leurs petits commerces. L'excuse? J'avais envie d'une crème brûlée, il en reste toujours en fin de journée, et un panaché frais tentait Bébé. Ma Canaille adore la convivialité de la terrasse privée donnant sur le canal, mais plus encore la compagnie des tantines. À l'arrière de la bâtisse il y a la rue principale commerçante sur laquelle donne l'épicerie modeste de Mam'adeine. Le restaurant se situe côté canal et l'on y accède par un parking qui jouxte un chemin vicinal très fréquenté. Il y a très longtemps que le cours d'eau a été asséché et que le terrain a été cédé aux riverains.
    De ce fait les sœurs de monsieur J ont hérité de ce petit coin de paradis.
    Mamaiette et Mam'adeine ont confectionné un potager dans l'ancien collecteur des eaux de pluie et conservé le terre-plein qui conduit au chenal. Celui-ci est devenu une prairie fleurie qu'elles entretiennent quasi amoureusement. Elles y sont bien obligées, car un établissement recevant une clientèle ferait négligé si les broussailles envahissaient les lieux! Les coquelicots y prolifèrent à tel point que les anciens ont déclaré que c'était ici que les âmes des morts veillaient sur celles des vivants. Obscurantisme? Non, juste une croyance qui permet le souvenir.
    Personnellement, j'ai "déposé" les cendres de ma Sonia dans un terrain vague non loin de chez moi et la semaine dernière, je me suis aperçu que bon nombre de ces petites fleurs couleur sang s'étaient répandues sur toute la surface du champ. À l'heure du déjeuner le parking du restaurant est bondé. Hier soir, il était pratiquement inoccupé, ce qui est normal puisque les tantines ne proposent pas de service en soirée. Seul le débit de boissons reste ouvert de quinze heures jusqu'à dix-neuf heures trente. Elles débordent encore d'énergie à leur âge. Avec seulement le lundi comme relâche sur toute la saison, elles doivent avoir une santé de fer. Pourquoi croyez-vous que cette année elles m'aient confié la gérance des appartements?
    Ash s'est garé proche du petit pont, car je dois reconnaître que je suis fatigué ce soir. Vraiment fatigué. Pour une salle vide, il y a tout de même beaucoup de brouhaha à l'intérieur? J'avais oublié que nous étions le premier samedi du mois. Ce soir-là, les tantines proposent un apéritif dinatoire à prix modique aux voisins et aux commerçants. Ceux-ci ne se font pas prier une fois leur caisse clôturée. Il arrive même que des touristes se tapent l'incruste. À cette occasion, les tantines améliorent le pastaga, les bières pression et le rosé en les accompagnant de tartes à l'oignon, de calamars fris, de frites de courgettes, de ribs ou de tomates mozzarella. Hier soir, c'étaient cakes salés, oranges apéritives (j'adore çà) mini-godiveaux grill, jardinière en gelée et petites faisselles de fromage frais à la ciboulette. Elles ont gavé leurs hôtes, mais point de crème brûlée à l'horizon... Tant pis, comme Bébé papotait tranquillement avec mon oncle Richard, je me suis lancé seule en cuisine pour y chercher de quoi grignoter. L'estomac ce n'est pas tout à fait cela en ce moment. Schweppes (ça calme les brûlures) et sandwich au fromage en main, j'allais rejoindre Bébé lorsque mon regard a croisé celui de... Christian.
    Aussi surpris que moi, il est resté immobile dans l'entrée, ne sachant s'il fallait entrer ou s'en aller. J'ai eu toutes les peines du monde à ne pas reculer lorsqu'il s'est approché de moi. Je ne sais pas à quel moment Bébé m'a rejoint, mais sa main sur mon épaule m'a instantanément redonné courage. En principe, j'accepte ces rencontres fortuites avec mon ex, mais là, je ne sais pas pourquoi, j'ai beugué! Évidemment, tous les regards se sont tournés vers nous et le silence s'est fait pesant. Finalement, il nous a souri, esquissé un geste d'apaisement puis s'est dirigé vers le bar. Comme si de rien n'était, les conversations ont repris. Apparemment, il se serait établi non loin de là avec Marine! Je n'ai pu m'empêcher de le "surveiller" du coin de l'œil, mais rien ne le différenciait des autres clients. Il se sentait à l'aise avec le pharmacien et le coiffeur pour homme. Il aime toujours la bière et ses yeux...
    Je crois que suis folle. Le temps d'un battement de cils, je nous ai imaginé poursuivant notre vie de couple, sans coups, sans cris, sans pleurs! Ma Canaille a capté mon regard, le sien s'est fait tendre et réconfortant. Il sait que je suis marqué au fer rouge et qu'il ne possède pas toutes les médications pour me soulager. Un peu plus tard dans la soirée, Mamaiette m'a confié que Christian venait déjeuner au restaurant chaque mardi avec ses collègues de travail. Du travail? C'est aussi une nouveauté çà!
    Il porte toujours un uniforme, m'a-t-elle dit, mais c'est la salopette d'un magasin de bricolage. Je conçois aisément qu'avec deux séjours en prison, il ne puisse espérer un emploi de prestige, tout de même, il aurait pu trouver mieux. Certes, ce n'est pas reluisant, mais il a un salaire. Et je crois que l'adage dit que tout travail est valorisant du moment qu'il est bien fait.
    Je me suis isolé au fond de la terrasse avec bébé, me demandant bien pourquoi je suis autant affecté par cette rencontre? Je n'ai pas la réponse à l'heure qu'il est.
    Après le travail, la préparation du menu de demain en l'occurence, Richard, Pierre, Gérard et Evelyne se sont joint à nous pour un trivial pursuit édition culture générale. Un moment de détente fort sympathique ma foi.
    J'avoue honnêtement que j'ai été tenté d'aller engager la conversation avec Christian. À quoi cela servira-t-il? Il y a quelque temps de cela, j'ai posé la question à Bébé et celui-ci m'avait répondu qu'il faudrait certainement en passer par là si je voulais que nos relations soient apaisées un jour. Les miennes surtout parce que Christian est passé à autre chose et il n'a pas de "marques" pour lui rappeler son exécrable conduite envers moi. Seule sa conscience devrait le tourmenter. Malheureusement, il n'en a pas...
    Je crois que le métier de Ma Canaille lui permet de faire la part des choses. Christian a failli me conduire au cimetière, mais il a payé sa dette à la société. C'est simple de ce point de vue, d'autant qu'Ash sait pouvoir me protéger. Seulement, il n'a pas à s'instaurer justicier. Il est vrai que dans le regard, de mon ex-mari, je n'ai pas vu cette lueur démente annonciatrice d'une fureur incontrôlable. Mes tantes sont des commerçantes, et si avec Maë Lynette elles ont été les seules a tenter de me protéger à l'époque, elles ne peuvent se permettre de jeter un client dehors, (aussi condamnable soit-il) cela ne se fait pas. D'ailleurs, je n'exigerais jamais une telle chose de leur part! Et puis malgré un certain désir de vengeance bien légitime, (Certaines fois, j'imaginais engager des "gros bras" pour le tabasser à sa sortie de prison. D'autres, je le privais de liberté dans les oubliettes de l'un de mes châteaux préférés, ou encore je... non je ne poursuis pas la liste des délires qui me venaient à l'esprit, j'ai passé tellement de temps en thérapie pour que cela disparaisse. En définitif, c'était toujours moi qui allait me cacher pour me soustraire à sa présence) j'estime qu'il a droit à une dernière chance. Sans doute l'effet fleur bleue, comme lorsque je l'ai rencontré en deux mille trois. Un jour, j'aurais le courage d'avoir cette conversation, mais ce n'est pas encore pour demain.
    Je ne me suis pas aperçu à quel moment il est sorti, mais lorsque Bébé et moi avons pris congé de la famille, il n'était plus là. Il y a très longtemps que cela ne m'était pas arrivé, je me suis endormi dans la voiture au retour. J'ai ouvert un œil, constaté que j'étais dans mon lit en petite tenue (très petite) et je l'ai refermé!
    Je crois que c'est le fait que Bébé soit présent qui m'a bouleversé lors de ma rencontre avec mon ex-mari. Le choc du passé et du présent dans un moment intime en famille. Christian n'y avait pas sa place. Je vais devoir confier mon trop plein d'imagination à ma thérapeute. Des regrets pour la vie que nous aurions pu avoir? Ce rêve était tellement réel, qu'en me réveillant j'ai été mal à l'aise vis à vis de Ma Canaille. Entendons-nous bien, ni inconvenances, ni paillardises, juste une soirée à la "Petite Paix" comme nous en avons des dizaines avec Bébé. Seulement là, mes écouteurs diffusant la mélodie sur laquelle il me massacrait dans mon autre vie, j'étais blotti tendrement contre Christian pour lire. Celui-ci caressait distraitement Skatter en regardant un film à la télévision. Cela m'a réveillé en sursaut comme le pire des cauchemars. J'ai soudain eu l'impression d'avoir trompé Ash et je n'ai pas osé lui en parler lorsqu'il m'a interrogé. C'est tellement pratique de dire que l'on ne se souvient pas!

    Skatter, profitant de ce que la porte d'entrée soit restée ouverte, est allé s'installer sur le pouf près de la cheminée. Ni Ash ni moi n'avons eu le courage de le déloger... 

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