• I CoMe HeRe...

       …Nous nous sommes réjouis, Bébé et moi, de la première rentrée de notre petite pomme! 

    Rudyard aura quatre ans à la fin du mois prochain. Il est inscrit à la petite école de quartier de la ville où nous résidons au pays des Aspidies, mais son père et moi souhaitions qu’il fasse une rentrée en France. Le langage de notre minot s’est étoffé et il est à l’aise en collectivité aussi avons-nous obtenu une dérogation pour l’inscrire au groupe scolaire du village où se tient le domaine. Pas peu heureux, le poussin a choisi lui-même ses vêtements pour le grand jour, et il a préparé son goûter la veille au soir. Ce petit ange a dormi avec son sac à dos zoo à ses pieds. J’ai commandé ce sac personnalisé sur le net et depuis que nous l’avons reçu, Yad le garde jalousement à portée de mains. Motivé, le jour J, il est entré dans sa classe sans un regard pour les pauvres parents éplorés que nous étions. Il est vrai que le petit a l’habitude de la collectivité alors cela se comprend. Nous n’avons eu droit qu’à un seul bisou distrait. Ash et moi étions au bout de notre vie. Quel ingratitude les gosses!
    Je ne sais comment qualifier ce qui s’est passé le trois septembre. Cent et un féminicides disent-ils!
    Et toutes celles qui en ont fini avec la vie parce qu’elles jugeaient que c’était la solution pour échapper au monstre qui les torturait? On en parle? Une journée de plus consacrée aux violences faites aux femmes. Que va-t-il ressortir de tout cela? Par effet de communication, les politiques ont choisi la date du trois septembre deux mille dix-neuf pour leur énième prise de conscience. Faire concorder cette date avec le numéro d’écoute dédié aux femmes en souffrance, il fallait oser tout de même. Depuis douze ans j’entends et je lis les mêmes propositions. Rien n’a bougé. Incognito notre Leader National a partagé une écoute où une victime demandait de l’aide à un policier afin de récupérer quelques affaires personnelles à son domicile. Notre Président n’a pas été déçu du voyage. C’est toujours la même histoire, la pauvre femme a été confrontée à une fin de non-recevoir de la part de son interlocuteur. Des personnes accréditées à recevoir les plaintes dans chaque gendarmerie, ce serait pas mal non? Je m’use les doigts à l’écrire depuis des années. La plupart des commissariats ne sont pas adaptés, les militaires se contentant bien souvent de mains courantes. Police et gendarmerie la main dans la main, une utopie!
    Grenelle? Un mot qui n’a aucune définition particulière sinon celui de désigner un village où a été signé un traité. Gérer ce fléau est donc si compliqué qu’il faille inventer un terme pour stimuler les troupes? Toutes les propositions évoquées lors de cette première réunion de travail l’ont été l’année dernière et les années d’avant. Alors qu’est-ce qui va changer cette fois-ci? La déchéance parentale du père? Je préfère ne pas m’avancer sur le sujet, mais il y a d’autres priorités me semble-t-il. Les associations ont besoin de finances pour créer de nouvelles structures, pour la formation des intervenants à tous les niveaux, pour faire appliquer les lois déjà existantes, pour que la justice puisse s’exercer de façon réactive en prenant des décisions d’urgence. Je reconnais avoir passé un après-midi entier devant mon téléviseur et ce que j’ai entendu ne m’en a malheureusement pas appris beaucoup plus qu’il y a dix ans. Un milliard d’euros consacré à la mise en place d’aides aux victimes c’est beaucoup pour se rendre compte au final que cela n’a été qu’un feu de paille? L’enfer est pavé de bonnes intentions, alors je reste dubitative, rendez-vous dans un an.
    Ma santé s’améliore de jour en jour. Frédérique et Stéphane, mes kinés, me mènent la vie dure depuis que le chirurgien leur en a donné l’autorisation suite à la visite de contrôle en hospitalisation de jour.
    Sur les conseils de Nadège, nous avons procédé intelligemment cette fois-ci. Mon poussin m’a accompagné avec son papa. Dans la mesure du possible il est resté près de moi et, rassuré le petit bout n’a pas flippé de me voir dans un lit d’hôpital. Ash et moi lui avions expliqué de quoi il allait retourner. Les séances avec Jeanne ont bien soulagé notre petite pomme de ses angoisses aussi, et il est enfin apaisé. Fini les caprices, fini les pipis au lit et les biberons ne sont plus nécessaires que le soir au coucher. C’est ma thérapeute qui nous a conseillé sa confrère pédopsychiatre. Je peux dire que Jeanne est tout aussi compétente que Nadège. En ce qui me concerne, avec tous les évènements qui m’ont bouleversés ces derniers-temps, j’ai souhaité recourir à quelques séances. J’ai enfin pu éloigner ce qui me bouffait depuis des années, à savoir ce ressentiment envers mon père. Mais j’avais besoin d’y voir clair pour accepter que maman elle aussi, possédait un côté noir de la force. Il répondait au nom de Gabriel. Le chat du Cheshire ronronne encore à mon oreille parfois. Alors je temporise, je négocie, je lui chante pouilles et je me refuse à entendre les chuchotements doucereux de l’animal tentateur. Mum’ trouve les mots qui me tranquillisent. Jamais je n’aurais cru qu’un jour je me confierai autant à ma belle-mère. Ses tourments sont similaires aux miens, qui mieux qu’elle pourrait me comprendre? Comme à chaque fois que je me tourne vers elle, Bébé me félicite. Y’a pas de quoi mon chéri, j’accepte de mieux en mieux les moments de tendresse rugueuse que ta mère m’offre.
    C’est dans ces moments-là que je me rends compte combien les coups de mon ex-mari m’ont laissé bien plus que des ecchymoses et des cicatrices. Nadège exige l’impossible lorsqu’elle me dit qu’elle souhaiterait deux ou trois séances communes. Christian travaille sérieusement avec sa psychiatre, c’est un fait, mais je ne suis pas encore prête à déballer toute la souffrance qu’il m’a infligée en le regardant droit dans les yeux. Je ne le crois pas en mesure de l’entendre crûment. Il a été si longtemps dans le déni, dans les tourments de ce qu’il a lui-même subi, que cela reviendrait à lui fournir une excuse pour m’avoir maltraité durant toutes ces années. Je ne me sens pas d’interrompre son cheminement. Sa rechute serait une catastrophe. L’on a beau me rassurer sur l’avancée de ses soins et surtout sur la volonté dont il fait preuve, le handicap qu’il a laissé au plus profond de ma chair fait que je douterais toujours de sa guérison. Un tigre ne se transforme pas en agneau aussi facilement, si? Certes notre relationnel progresse. Je le croise de loin en loin au village ou chez les tantines. J’accepte cela avec assurance. Si l’on veut. Une boule d’angoisse se forme au creux de ma gorge quelquefois lorsque je suis seule face à lui et mon regard se porte instinctivement sur ses mains. Les femmes battues cherchent à s’éloigner le plus loin possible de leur bourreau, pourquoi moi non? J’ai apprécié ses excuses, je les crois sincères à présent. Je sais pourtant que jamais je ne pardonnerai. Il aura beau se soigner sérieusement, mes cicatrices me rappelleront toujours ce qu’il m’a fait subir. Le pire c’est que je lui ai souhaité beaucoup de bonheur lorsqu’il m’a annoncé qu’il allait épouser Marine en février. Chaque fois que je le vois en sa compagnie, je passe la jeune femme aux rayons X. Ce que je vais écrire est terrible, mais quelque part je suis déçue de ne voir aucune ecchymose sur sa peau hâlée. Pourquoi m’a-t-il détruite et elle non? C’est cette question restée sans réponse -j’ai une peur horrible de la poser- qui me pousse à conserver un lien ténu entre nous. Ash le comprend, cependant il perçoit cela comme un reliquat de l’emprise que Christian avait sur moi et je pense qu’il a raison. Je manque de discernement c’est vrai, mais trois années de ma vie se sont passées dans la terreur des coups, alors m’exposer à la présence de Christian est un acte téméraire pour moi. Il me restitue une grande part d’aplomb face à mon ancien bourreau.
    La naissance de ma nièce n’est pas non plus facile à vivre. Je suis viscéralement blessée et cette thérapie que me propose Nadège me terrifie. Mon mari lui-même en est dubitatif. La naissance étant prévue pour début novembre, je renonce à y réfléchir pour l’instant. Le problème est qu’Anaïs tient à ce que je l’accompagne dans cette aventure. Égoïste dans son bonheur elle se refuse d’entendre que cela me tue. Ash en a parlé à son frère, mais Sodishan lui a dit être rasséréné par ma présence aux côtés de la future maman quand il doit s’absenter. Je ne suis pas infirmière puéricultrice bon dieu! Il paraîtrait que je possède une aptitude naturelle aux soins. Bon il est vrai que lors de mon séjour en maison d’arrêt j’ai suivi une petite formation, mais tout de même, je ne suis pas devenu médecin pour autant. La grossesse de ma cousine se passe comme une lettre à la poste, alors qu’attendent-ils de plus? Il est des jours où son petit ventre rond me désespère, j’en éprouve un tel sentiment de jalousie que je n’ose exprimer par écrit les pensées qui me viennent. Hier a eu lieu la dernière échographie et au retour Anaïs m’a collé avec une joie sans pareille le cliché de leur monstrueuse courgette -j’exagère- sous les yeux. Glacée, prête à déchirer l’ignominieuse photographie, j’ai souris, le regard éteint. Pendant que tous se réjouissaient de la venue de la petite Margaret-Neela, je suis allée vomir douloureusement ma bile près des bories, pleurant toutes les larmes de mon corps. Miriette et maman doivent avoir honte de moi, mais j’ai si mal à l’âme. Ash sait parfaitement à quoi s’en tenir dans ces moments-là aussi me laisse-t-il tempérer mon humeur avant de me rejoindre. Sodishan lui, n’a jamais fait d’efforts pour pénétrer ma carapace. Il m’a toujours condamné avant de me juger. Les choses se sont sensiblement améliorées lorsque son frère m’a épousé. Et depuis que ma cousine attend son enfant, je serais devenue le messie? J’appréhende ce rapprochement qu’à l’évidence il recherche. Repentante de mon amertume et toute à ma mélancolie, je ne l’ai pas entendu arriver. Ce qu’il y a de sûr c’est que tout comme Ash il sait se déplacer en silence. Mon regard a croisé le sien et je me suis libérée. ‘‘Des risettes inutiles à l’handicapée’’, voilà ce qu’il disait à Hylam il y a deux ans, ma rancune m’a soudain submergé. Je crois même lui avoir dit des horreurs sur Madam’, mais je m’en moque. Il m’a écouté sans m’interrompre -une sacrée performance venant de sa part- et au lieu de me répondre ce couillon m’a serré dans ses bras. Je n’ai toujours pas compris sa réaction d’ailleurs.
    - Je me demandais quand tu allais enfin laisser sortir ton ressentiment à mon égard! M’a-t-il dit calmement. C’est lui qui me snobe et c’est moi qui ai de la rancune? Entre fustigations, justifications et mises au point, nous nous rendons compte que nos personnalités ne sont pas compatibles mais qu’il va falloir faire avec pour le bien-être d’Anaïs et l’édification d’un premier cercle familial apaisé. Nous avons du chemin à parcourir, mais avec l’intention commune, je crois que cela va marcher.
    Il m’a été difficile d’aborder le sujet grossesse. Comme je m’y attendais, il est tombé des nues, ce grand imbécile vient enfin de faire la relation entre l’adoption de Rudyard et mon infirmité. Tout comme Ash, Sod vit en retrait dès qu’il est à ses fonctions. Alors les états d’âme de sa belle -sœur il n’en avait rien à …penser. Tout comme mon beau-frère, je suis bien consciente qu’une fois l’armistice signée, il va nous falloir progresser ensemble si nous voulons plus de sérénité dans nos relations. Le spécialiste en sciences du comportement qu’est bébé a eu l’air soulagé lorsque nous avons rejoint le reste de la famille. Côte à côte et non pas l’un devant l’autre. Farceur va! Cela me perturbe parfois quand le grand homme exerce ses talents sur ma personne. Il devine jusqu’à la plus improbable de mes pensées rien qu’à la façon dont je me tiens. J’ose croire qu’il y a une grande part d’amour dans ses visions. Il m’aime ça c’est une certitude. Pour preuve il a demandé à papa s’il ne pouvait pas recevoir Pat et Marcel pendant une semaine. Je suis en manque de ma chambre sous les combles, de l’odeur de la paille, des sentiers pédestres en forêt et de ma chère tour. La rareté de mes visites en Rhône-Alpes m’attriste. J’aurais aimé m’y rendre cet été ne serait-ce que pour Yad, pour qu’il soit proche de celle qui m’a ramené à la vie. Avec mes problèmes de santé Bébé a joué la prudence, mais il m’a promis que nous irions pour les fêtes de fin d’année. Une belle occasion de retraverser la Manche. Je lui fais confiance. Ma Pat, toujours égale à elle-même, est d’un réconfort sans nul autre pareil. Et cette futée mène mon père à la baguette. Je crois que Lise va en apprendre avec Patricia. Pappey est heureux comme un poisson dans l’eau, il se lève aux aurores pour accompagner Gilles dans ses travaux. Ils préparent une surprise pour l’anniversaire de Yad, qui a lieu fin octobre. Ash lui, prend un an de plus dans une semaine, dépasser la quarantaine le contrarie un tantinet. Il ne va pas me faire sa crise de la quarantaine, c’est trop tôt! D’ailleurs je sais déjà comment lui remonter le moral. En fait, je crois que, plus que son âge, c’est sa thèse qui le chagrine. Notre départ pour le ‘‘Mushroom’’ est prévue pour fin octobre, mais je vois bien qu’il aimerait l’avancer. Le programme qu’il a lancé au service lui prend beaucoup de temps et il ne progresse pas sur ses recherches comme il le voudrait. À vrai dire, à moi aussi notre maison me manque. Je pensais avoir beaucoup de regrets à abandonner ma ‘‘Petite Paix’’ à Anaïs et son Soddy, mais je m’aperçois que c’est notre foyer so British qui me manque le plus à présent. J’y suis très attachée. Oui, il est temps de penser au retour.

    Patricia est allée au plus simple. Depuis des années je côtoyais monsieur B. sans connaître son prénom…

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